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Sociologie(s) publique(s) ?





La possibilité d’une sociologie narrative

par Jean-François Laé, Annick Madec et Numa Murard
le 27 septembre 2018

Depuis longtemps, nous cherchons et produisons des formes pour partager différentes expériences sociales et différentes perceptions du social. Car la perception précède la conception, le percept précède le concept, et même s’ils s’enchaînent mutuellement, en un cercle, ce cercle (le cercle herméneutique) n’est pas un cercle fermé, il avance, comme une roue de vélo. Une fois parcourue la circonférence de ce cercle, le chercheur s’aperçoit qu’il a avancé et cette distance parcourue est le résultat de la recherche.

1/ D’assez près, on le voit (extrait d’un récit sociologique)

La narration est un exercice par lequel le sujet se met, par la pensée, dans une certaine situation, souligne M. Foucault, où il s’éprouve lui-même, dans une fonction méditative. C’est par le récit que la pensée s’éprouve et agit.
Un gardien d’immeuble s’éprouve à travers sa main courante pleine de notations pour pincer des jeunes en déroute. Une inspectrice du travail s’éprouve dans son impossibilité à vérifier les conditions d’embauche et les registres des employeurs. Une apprentie caissière s’éprouve à répéter les bons gestes qui lui semblent si dérisoires. Au tribunal, un homme en cure de désintoxication à l’hôpital s’éprouve comme futur abstinent en répondant au juge. A la porte d’une prison, une femme s’éprouve lorsqu’elle sent la limite de son aide s’approcher. Un jeune borderline s’éprouve en
allumant des dettes dans son quartier et rend fou son tuteur.

J’ai rassemblé quelques uns de ces minuscules récits qui m’ont été donnés et m’ont hanté plus que de raison. Puis je les ai notés dans un journal comme si j’avais été à l’intérieur. Ces lieux, ces objets, ces transactions, ces gestes, je les raconte tels que je les ai perçus et pensés. Dans ces moments, en marchant quelques pas de plus, là où généralement l’on se détourne, une autre réalité m’est apparue, ou plutôt, une présence envahissante.

Samedi. Calme. J’ai fait ma tournée dans les étages. Des ordures déposées à même le 3ème étage bâtiment Fabert. J’ai fouillé les sacs, trouvé du courrier au nom de Assan Renard, dont une lettre de l’assurance Matmut. Ce locataire n’est plus assuré par défaut de paiement. Je fais comme ça. Les locataires laissent leurs ordures n’importe où, incognito. Mais moi j’ouvre les sacs. Je trouve toujours une enveloppe et un nom. Pris au piège !
De quoi je me mêle, disent-ils ? Je me mêle des ordures. L’anonymat du sac plastique ! Ils rigolent ! Ils pensent qu’on ne voit rien, ni vu ni connu, on laisse ses ordures sur le palier du voisin ? Le père Conflant, la fille Lesueur et Renard, le gars aux pieds plats, toujours les mêmes, et ils font de la politique ceux-là ! Alors je sonne et je dis :
- Vous avez oublié quelque chose. J’ai ouvert le sac, c’est à vous ?
- Comment ça, à moi ?
- Mais il n’y a des couches bébés dans la poubelle ! Age 6-12 mois l’âge de votre petit ! Et l’enveloppe ?
- Ah là là c’est ma fille qui devait les descendre !
- Et elle ne doit pas confondre la poubelle jaune, la verte, la bleue.
- Ah oui le tri !
- J’ai une prime de tri sélectif moi ! Les couches ne vont pas avec les plastiques, même s’il y a du plastique dedans. Alors en bas je recommence et j’ouvre tout. J’en sais des choses, pas besoin de diplôme ! Faut apprendre le tri sélectif.
- Ah oui mais c’est compliqué. Non mais, vous, ça va. Mais le week end dernier, des sacs jetés par la fenêtre ! Carrément ! Sans respect ! Tout éclaté par terre ! Et là, pareil, avec mes gants je fouille.

Je connais mes locataires : une enveloppe suffit. Juste une enveloppe. Monsieur Bensaid Amed, les rappels de la taxe d’habitation, les banques qui ferment les comptes, les emprunts, les amendes.
Avec les poubelles on peut repérer les cas sociaux, on m’a dit qu’on était des éducateurs pour aider les femmes seules, chefs de famille. Je connais les sous locataires et les hébergés qui n’ont pas laissé leur nom à la loge. J’ai toujours dix lettres par semaine pour des noms inconnus. Y’a pas tous les noms sur les boîtes aux lettres car certains ne veulent pas être connus. Mais je les connais, je vois dans les poubelles. Je fais l’idiot mais je vois.
...
J’ai ma petite liste. Mais je ne la mets pas dans mon rapport au supérieur HLM. C’est pour moi
savoir. On m’a dit dans ma formation que-c’est-utile-que-pour-moi. Faut connaître ses locataires et être proche, m’a-t-on dit. Faut savoir s’ils ont des problèmes sociaux car on peut être interrogé là dessus. Mais je ne donne pas à la hiérarchie. Il y a des choses qui ne les regardent pas. Mais c’est vrai que depuis que le service militaire a été supprimé, y’a pu d’autorité. Ca dressait l’autorité le service et les jeunes apprenaient à faire des listes. En Algérie j’ai appris à faire des listes, des listes.
Dylan, 18 ans, élève médiocre, manoeuvre, liberté surveillée pour vol, foyer de rmistes très pauvres.
Nombre de délits plus élevés que ne l’indique le casier judiciaire.
Mohamed, 22 ans, élève médiocre, instable, agent de nettoyage chez Onet. Liberté provisoire pour bagarre. Parents séparés. Père retourné au pays. Auteur de plusieurs délits et chef de bande dans l’immeuble Lafontaine.
Omar, 19 ans, élève médiocre. Machiniste. Vol d’un voisin dans le bâtiment Claudel. Vit avec ses parents. Plusieurs dégâts causés au bâtiment Gagarine.
Diarra. Délinquant. Manoeuvre. Liberté surveillée pour vol de scooter. Père gravement malade. S’est soustrait à la police. Ne regarde que les scooters 400 cc.
Soulayam, élève médiocre. Manoeuvre. Issu d’une famille à mauvaise réputation. Toujours ivre et drogué. Mais pas méchant. Parfois m’aide pour les poubelles.
Teddy, élève médiocre. Sans travail. Famille d’un immigré algérien arrivé en France en 1970. Impliqué pour divers trucs. Gentil garçon.
...

2/ La question de l’hégémonie et les tentatives américaines d’une anthropologie narrative. Apport critique

On peut prendre la question de l’hégémonie de deux façons.
Soit on réfléchit à la situation de la sociologie dans un contexte international pour mettre en évidence les effets de l’hégémonie exercée par les Etats-Unis et l’Europe sur les recherches qui se font dans un cadre national, surtout dans les nations les plus dominées. C’est ce que fait par exemple Svetla Koleva (2002) à propos de la situation dans les pays de l’ancien bloc de l’Est.
Soit on réfléchit aux rapports entre la sociologie et la société pour mettre en évidence les effets de l’hégémonie exercée par l’institution académique sur les recherches, aboutissant à leur enfermement ésotérique et à leur coupure avec la société.
Ces deux perspectives ne sont pas incompatibles dans la mesure où l’hégémonie des Etats-Unis et de l’Europe, d’un côté, aboutit à diluer les sciences sociales dans la gouvernementalité des hommes et des choses, comme le souligne Svetla Koleva, et, de l’autre côté, aboutit à enfermer les chercheurs dans des débats sans prise sur la société et les gens ordinaires.
Suivons Gramsci dont la conception de l’hégémonie est à l’évidence historique, lorsqu’il critique le Manuel de sociologie populaire de Lénine dès la première phrase : « Un travail comme le Manuel populaire, destiné essentiellement à une communauté de lecteurs qui ne sont pas des intellectuels de profession, aurait dû partir de l’analyse critique de la philosophie du sens commun, qui est la « philosophie des non-philosophes », c’est à dire la conception du monde absorbée d’une manière
a-critique par les différents milieux sociaux et culturels dans lesquels se développe l’individualité morale de l’homme moyen » (A. Gramsci, 1916-1935).
On peut prendre un repère historique plus récent chez Clifford Geertz (1980), qui voit le mélange des genres comme caractéristique principale d’un changement qui affecte les sciences sociales et conduit à leur refiguration. Ce serait une « poussée démocratique » appliquée à un monde de plus en plus fluide, changeant. Le problème des sociologues ne serait plus de sortir de leur état préscientifique, ils sont libres, dit Geertz, et du coup ils empruntent à l’humanisme, à la littérature, aux arts, les trois grandes analogies de la société étant justement les métaphores du théâtre, du jeu, et du texte (mais si le trouble est dans les sciences sociales, il est aussi dans l’humanisme, ajoute-t-il subtilement).
A la même époque, dans les années 80, se développe, notamment dans la revue Anthropology and humanism, l’idée d’une anthropologie narrative. Puisque les hommes, plaide Gregory Reck (1983), sont des animaux créateurs et raconteurs d’histoires, les sciences sociales doivent rechercher et rapporter les intrigues qui donnent leur sens à ces histoires. Et on va jusqu’à suggérer que les personnages de fiction créés à partir d’un bon travail d’enquête sont aussi réels que les modèles ou
les types construits par la science et pour la science. De son côté, Nancy Schmidt (1984) recense les très nombreux anthropologues de langue anglaise qui ont écrit des fictions et elle se demande pourquoi beaucoup l’ont fait sous un pseudonyme ou ont soigneusement séparé leur activité « scientifique » de leur activité « littéraire ». Elle se demande aussi pourquoi les revues scientifiques ont si peu parlé de ces travaux alors que certains (comme Hilda Kupper, A witch in my heart, 1970) sont devenus très populaires et ont été très largement repris par les membres du groupe social qui étaient mis en scène. Selon elle, on pourrait même montrer que la fiction, ce style
littéraire caché, a influencé le développement de la méthode et de la théorie anthropologique.
En suivant l’hypothèse de Geertz, on aurait donc pu voir un développement de cette narration. Or ce n’est pas ce qui s’est passé. Trente ans après, une anthropologue comme Eugenia Tsao (2011) écrit encore sur les mérites épistémologiques de l’ethnographie littéraire et plaide pour l’idée que nous n’avons pas besoin de toujours développer explicitement notre cadre théorique et que le mode narratif peut s’y substituer. La théorie peut informer le texte sans être au centre. Elle prend des
exemples concrets de ces narrations écrites par des ethnographes et qui deviennent accessibles aux opprimés sans rien perdre de leur valeur intellectuelle. Elle cite par exemple Laura Bohannan (Return to laughter, 1954) : « Ici j’ai simplement écrit comme un être humain ». Ce qui dit bien qu’ordinairement le sociologue n’écrit pas comme un être humain. Et elle analyse la fiction essentielle du texte ethnographique classique, celle que déploie l’ethnographe non humain, c’est la fiction du Tout anthropologique, (analogue à la fiction du Tout social chez le sociologue), pure
production rhétorique réservée à la consommation de ses pairs.
Mais elle dit bien que la possibilité d’une anthropologie narrative est illusoire, car elle se heurte au « conservatisme de la forme » (Lila Abu-Lughod, Writing against culture, 2006) que l’on trouve même et à son apogée chez les penseurs radicaux, d’autant plus conservateurs dans la forme qu’ils sont révolutionnaires dans le contenu. Le message est clair : les professionnels des sciences sociales sont tout à fait capable d’expliquer les injustices, mais leurs explications sont sont codées d’une telle manière que leur accès est restreint aux autres professionnels. En d’autres termes, « le, discours
académique est un élément clef de l’appareil de domination culturelle ».
Si l’on rapproche maintenant les deux hypothèses, celle de Geertz et celle des tenants de la narration, la contradiction est évidente. Le mouvement de la connaissance porterait au mélange des genres, à la rupture avec les fictions totalisantes des disciplines ( ce que Lewis Gordon (2006) appelle la décadence disciplinaire), mais le conservatisme de la forme permettrait de faire des sciences sociales un des éléments de la domination culturelle. Cette contradiction n’est peut-être qu’apparente : il est très possible que les sciences sociales se développent sous des formes exotériques, dans de multiples domaines de la vie sociale, dans les formes de gouvernementalité aussi bien que dans les mouvements sociaux et culturels, tandis qu’elle se maintient, sous une forme ésotérique, dans les institutions universitaires et de recherche. Cependant la vocation de chercheur devient alors extrêmement problématique et la « poussée démocratique » une pure illusion.

3/ Sociologie narrative et démocratie

« Ce n’est que Cécile, ou Camille, ou Bélinde. C’est seulement une oeuvre dans laquelle les plus belles facultés de l’esprit sont prodiguées et qui offre au monde, en un langage de choix, la plus complète science de nature humaine, la plus heureuse image de ses variétés, les plus vives effusions d’esprit et d’humour. » , Jane Austen, (1817), Northanger Abbey.
Si l’on s’intéresse maintenant à la question de l’hégémonie culturelle dans la société française, on est contraint de passer par les théories défendues par Pierre Bourdieu, en 1979, dans La Distinction car elles continuent à organiser le débat sur les questions de légitimité. Qui est une autre manière de poser la question de l’hégémonie.
La confusion entre culture savante et culture scolaire – certifiée et sanctionnée par les titres, les diplômes, les positions professionnelles occupées – reste de mise dans le monde des savants et notamment dans le monde de la sociologie.
Certes depuis la publication de La Distinction, la sociologie française accepte et reconnaît les apports des Cultural Studies, intègre la prise de distance marquée par Grignon et Passeron (1989) dans le traitement des cultures populaires, certes, de nouvelles analyses et nouvelles catégories ont vu le jour : omnivoracité, dissonances culturelles. Elle s’autorise, par la voix d’un héritier légitime, à questionner le concept de « champ » en insistant sur les différences objectives et économiques qui existent dans les positions tenues dans « le champ littéraire » notamment selon si l’on est dans
l’institution, si l’on en vit, comme dirait M. Weber, ou si l’on doit subvenir à ses besoins en exerçant une autre profession que celle d’écrivain. Ecrire, est-ce un travail ou une oeuvre ? Et de longue date, la sociologie française examine la littérature, au début de sa courte histoire comme une rivale, puis parfois comme une source d’inspiration. Et dans ce cas, elle retient majoritairement les oeuvres d’auteurs légitimes, légitimés par l’Ecole, observateurs de pans de sociétés dont ils sont familiers.
La sociologie française n’accorde que peu d’intérêt – voire pas du tout – aux textes d’auteurs qui ne peuvent vivre de leur écriture et qui ne disposent pas du « capital social » qui permet de gagner la reconnaissance de la critique, même si l’on ne vit pas de l’écriture. Elle n’accorde pas non plus d’intérêt aux textes littéraires qui bousculent ses classements et catégorisations en donnant à voir que le Tout social n’épuise pas la difficulté de vivre au quotidien la condition humaine. La sociologie française ignore ces oeuvres qui ne semblent entrer ni dans les champs littéraire ou artistique ni dans les champs scientifique ou académique bien qu’elles nous permettent de répondre à la question centrale pour les sciences humaines et sociales, selon B Lahire (2012) : pourquoi les individus font-ils ce qu’ils font ?
Et si des chercheurs sont consultés par les autorités ministérielles - par celles et ceux qui ont le pouvoir politique - si le nombre d’ouvrages en sciences sociales publiés ne cesse d’augmenter – l’audience de ces mêmes ouvrages ne cesse de décroître si l’on suit le nombre de livres vendus ou d’ouvrages consultés en bibliothèque. Ce qui revient à dire que les connaissances accumulées par le champ académique sont redistribuées en direction d’autres professionnels de la connaissance et/ou en direction du pouvoir politique qui a les moyens de mettre des professionnels de la lecture savante à contribution pour tirer la substantifique moelle de ces lectures qui respectent le même « conservatisme de la forme » que leurs homologues américaines.
Au moment où les professionnels du champ politique s’interrogent avec inquiétude sur
l’essoufflement de la démocratie représentative dans une partie de l’Europe, au moment où les Lettres constatent la sociologisation du roman, et notamment dans la littérature qui s’intéresse au travail, la sociologie académique, celle qui a le pouvoir d’établir barrières et niveaux, regarde avec la plus grande réserve - voire avec mépris ou hostilité - la sociologie qui reprend à nouveaux frais les propositions d’historiens soucieux, vigilants défenseurs de la démocratie. Marc Bloch dans son Apologie pour l’histoire (1941, 2006), se demandait ce qui « fait la légitimité d’un effort intellectuel ». Il estimait que cet effort ne devait pas être évalué en fonction de son utilité immédiate. Et il affirmait dans l’entre deux-guerres : « Ce serait infliger à l’humanité une étrange
mutilation que de lui refuser le droit de chercher, en dehors de tout souci de bien-être l’apaisement de ses faims intellectuelles. » (M. Bloch, 1941, 2006, p.855) L’auteur américain de Désobéissance civile et Démocratie (H. Zinn, 2003, 2010), a largement montré qu’il était loin de céder au « conservatisme de la forme » et sa capacité à expliquer les injustices à tous. Jean-Luc Chappey, le préfacier de cet ouvrage, nous dit que Howard Zinn propose une histoire narrative des différentes formes de lutte et de résistance qui ne relève pas de la simple curiosité.
Nous proposons, nous, une sociologie narrative des différents modes de vie, manières d’être, de faire, de penser les conduites humaines. Une sociologie qui accepte de prendre en compte le monde tel qu’il est, composé d’individus qui, sans être des chercheurs professionnels, ont des faims intellectuelles qu’ils ont apaisées en puisant à de multiples sources (cours parfois entendus dans leurs années lycéennes, analyses glanées dans les media, lectures d’ouvrages, d’articles, échanges amicaux, etc). Une sociologie démocratique : on pourrait comme Howard Zinn dire une sociologie
populaire si les sciences sociales humanistes n’avaient pas perdu la bataille sémantique et laissé s’installer une vision hégémonique disqualifiante du populaire, via le mésusage du mot populisme (A.Collovald, 2004). Une sociologie démocratique, donc, si l’on accepte de considérer que le Démos, le Peuple, c’est le Tous. Une sociologie adossée à la sociologie oligarchique, celle des Plusieurs qui s’adresse aux pairs, source de connaissances dont on ne saurait se passer, qui nourrissent les projets politiques pour le meilleur et pour le pire. Mais une sociologie qui ne rêve
pas du pouvoir d’Un seul, auteur célébré, médaillé, primé, à la posture professionnelle valorisée par la sociologie hégémonique qui impose mutualisation et regroupement, mais valorise les carrières individuelles. Une sociologie narrative est une sociologie consciente que le lecteur se souviendra bien davantage de l’histoire racontée, du récit, des personnages qu’il reconnaîtra bien davantage que de l’auteur dont il ne retiendra pas le nom. Comme on ignore les noms des premiers auteurs des contes qui sont au fil du temps remaniés par les « communautés d’interprétation », aujourd’hui étudiées dans les rapports que les téléspectateurs entretiennent avec les séries télévisées, souvent construites en s’appuyant sur des sciences sociales narratives ou de la littérature qui ne développe pas de cadres théoriques.
Et c’est le plombier de Deseperate Housewives, série télévisée américaine, déclinée sous différentes latitudes, qui redore le blason des classes populaires, des travailleurs manuels, en participant à la campagne de publicité d’un célèbre couturier.
Quand la sociologie se lit comme un roman et un roman comme de la sociologie, psychologisation et individualisme perdent du terrain, et augmente la conscience que les libertés individuelles se jouent dans les étroites limites fixées par des lois sociales subies par d’autres que soi-même dont on ignorait les conditions d’existence. S’exerce alors une réelle « poussée démocratique ». Quand le réel trouve ces voies pour s’exprimer, que la porosité entre fiction et vérité est démontrée, alors augmente le pouvoir d’agir de Toutes celles et de Tous ceux qui se voient ainsi représenté.e.s et non le seul pouvoir de celles et ceux qui ont déjà du pouvoir.

Jean-François Laé
Annick Madec
Numa Murard

Liste des auteurs cités :
Lila Abu-Lughod, « Writing against culture », in H.L.Moore et T. Sanders (eds), Anthropology in theory : issues in epistemology, 2006, Etats-Unis, Blackwell
Jane Austen, Northanger Abbey, (1817), Traduction française, L’abbaye de Northanger, (1824)2004, Paris, Gallimard
Marc Bloch , Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, 1941, Paris, Armand Colin, repris dans Annette Becker et Etienne Bloch : L’Histoire, la Guerre, la Résistance, 2006, Paris, Gallimard
Laura Bohannan, Return to laughter. An anthropological novel, (1954)1964, Etats-Unis,
Doubleday
Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, 1979, Paris, Minuit
Annie Collovald, Le « Populisme du FN » un dangereux contresens, 2004, Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant
Clifford Geertz, « Blurred genre, the reconfiguration of social thought », American Scholar, 49, 1980
Lewis Gordon, Disciplinary Decadence : Living Thought in Trying Times, 2006, Etats-Unis, Paradigm Publishers
Antonio Gramsci, Notes critiques sur une tentative de manuel populaire de sociologie, Carnets de prison [XVIII (11)] in Gramsci dans le texte, De l’avant aux derniers écrits de prison (1916-1935), Les classiques des sciences sociales, http://classiques.uqac.ca/classiques/gramsci_antonio/dans_le_texte/dans_le_texte.html
Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, Le Savant et le Populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, 1989, Paris, Seuil
Svetla Koleva , « La sociologie et son (des)engagement disciplinaire, un regard est-européen », 2002, Revues.org, http://sociologies.revues.org/3818
Hilda Kupper, A witch in my heart, 1970, Grande-Bretagne, Oxford University Press
Bernard Lahire, Monde pluriel. Penser l’unité des sciences sociales, 2012, Paris, Le Seuil
Gregory Reck, « Narrative anthropology », Anthropology and humanism, 8, 1983, N°1
Nancy Schmidt, « Anthropology’s hidden litterary style », Anthropology and humanism, 9, 1984, N°4
Eugenia Tsao, « Walking the walk : on the epistemological merits of literary ethnography », Anthropology and humanism, 36, 2011, N°2
Howard Zinn, Passionate Declarations. Essays on War and Justice, 2003, Etats-Unis,
Harper&Collins, traduction française, Désobéissance civile et démocratie, 2010, Paris, Agone





sofia_non_hegemonie-2.pdf (pdf, 524.4 ko).