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Sociologie(s) publique(s) ?





Faire connaissance(s). Pour une curiosité d’utilité publique

par Annick Madec, Sylvie Monchatre & Pinar Selek
le 14 octobre 2018

Article à paraître bientôt dans le numéro 2 de la revue Agencements. Recherches et pratiques sociales en expérimentation.

« L’idée d’un art populaire [...] me semblait ridicule. S’il s’agissait de le rendre accessible au peuple, en sacrifiant les raffinements de la forme, "bons pour des oisifs", j’avais assez fréquenté les gens du monde pour savoir que ce sont eux les véritables illettrés et non les ouvriers électriciens. A cet égard, un art populaire par la forme eût été destiné plutôt aux membres du Jockey qu’à ceux de la confédération générale du travail ; quant aux sujets, les romans populaires ennuient autant les gens du peuple que les enfants les livres qui sont écrits pour eux. On cherche à se dépayser en lisant et les ouvriers sont aussi curieux des princes que les princes des ouvriers ».
Marcel Proust, A la Recherche du temps perdu, Tome 3, Le temps retrouvé (première publication 1927), Gallimard, « La Pléiade », 1977, p. 888.

I. LA SOCIOLOGIE, UN SPORT DE COMBAT ? SUR QUELS RINGS ?

N.B. Les lecteurs, lectrices, qui ne s’intéressent pas à ces luttes entre experts, peuvent passer directement à la seconde partie, « L’oblique de la curiosité ».

En 2009, la revue Actes de la recherche en sciences sociales présente la « traduction abrégée » de l’article « For public sociology » publié par Burawoy dans l’American Sociological Review en 2005. La première note de la traduction nous informe : « A l’exception de public sociology, les trois autres catégories que Burawoy propose pour décrire le champ de la sociologie ne disposent pas de traduction évidente » [1]. C’est sur cette évidence que nous voudrions revenir aujourd’hui en 2018, en France.

Comment, par exemple, comprendre le sens du titre donné à l’entretien mené par le Collectif Spel (Sociologie politique des élections) en 2012 avec le sociologue des medias, Cyril Lemieux, sur le site Mediapart : « La sociologie politique peut-elle être une sociologie publique ? » ? Quel sens est donné – par qui est-il donné – à l’adjectif qualificatif « publique » ? Il est édifiant de constater que le qualificatif « publique » sert de fait, à distinguer les experts des profanes. Cette distinction est établie dans la longue question posée à Lemieux : « Dans la postface qui vous est consacrée, votre démarche est présentée comme relevant d’une forme de « sociologie publique » : « ni espace dans lequel des connaissances sociologiques sont présentées comme non discutables ; ni véritable espace de discussion sociologique » [2]. Il s’agit, comme vous le dites vous-même, de « vulgariser un mode de connaissance » et d’éviter « la posture surplombante de l’expert » [3].

Comment les non-experts peuvent-ils entendre ce grand partage entre deux mondes ? Comment une sociologie politique pourrait-elle ne pas être une sociologie publique [4] ? Ou comment mieux dire que la sociologie n’est pas initialement, intrinsèquement, destinée à Tous, alors que la politique l’est par définition ? Nul ne s’interroge sur le sens du qualificatif « publiques » accolé à « politiques ». Les politiques publiques nous concernent tous et toutes. La sociologie publique telle qu’elle est mobilisée par les habiles et les semi-habiles, comme dirait Bourdieu, se dresse dans sa verticalité entre sachants et ignorants. Il s’agit de vulgariser. Comment comprendre ce terme « vulgariser » : mettre des connaissances à la portée de tous ou faire perdre à quelque chose son caractère distingué ? La démarche n’est pas exactement la même.

Parle-t-on en France d’histoire publique ? Non, bien sûr. Quand l’histoire s’écrit en minuscule, c’est qu’elle est partout, à la portée de tous, au théâtre, à la radio, à la télévision, dans les livres, les films, les séries, le cinéma, la chanson, la musique, etc. C’est la majuscule qui donne à l’Histoire son caractère distingué, en l’inscrivant dans l’Académie, l’Université, la Recherche. Toutes institutions en France, qui sont encore publiques. La sociologie, jeune discipline, signe finalement son manque de légitimité en ajoutant ce qualificatif à sa minuscule. Dans le paysage institutionnel, la sociologie n’a jamais conquis une majuscule comme titre de noblesse. L’ajout du qualificatif laisse à entendre au commun des mortels qu’existerait une sociologie privée ou privative. Ce qui est difficile à comprendre pour les non-initiés qui entendent tout de même régulièrement dans les medias des sociologues publics car fonctionnaires, payés par de l’argent public, qui ont bien souvent un public captif d’étudiants dans des lycées ou des universités qui sont encore publics.

Sociologie publique/Sociologie militante ?

Etienne Ollion dans son article « (Que) faire de la sociologie publique », publié en 2009 dans la même livraison d’Actes de la Recherche en Sciences Sociales, analyse le retentissement de l’allocution de Mickaël Burawoy prononcée en 2004. Ollion explique bien que le texte de Burawoy, même s’il rencontre le succès ailleurs, s’adresse au départ à la sociologie américaine, laquelle est prise dans un vif débat sur l’instrumentalisation des sciences sociales. Que faire de cette génération qui a cru à la transformation du monde via l’étude des phénomènes sociaux et l’usage des sciences sociales ? La discipline traverse une crise, un an après le début de la deuxième guerre en Irak – on peut se référer à l’article de Julien Bonhomme dans La vie des idées en 2007 sur les problèmes qui se posaient à ceux qu’on appelait les « anthropologues embarqués » – et d’une manière plus générale, les sociologues s’interrogent sur leurs possibilités d’intervention dans la vie publique avec un Parti Républicain au pouvoir aux Etats-Unis.

Ce qui est frappant en lisant l’analyse que fait Ollion du retentissement de ce texte, c’est qu’il le voit comme un révélateur du fonctionnement de la discipline aux USA, en ayant en tête que la sociologie américaine, même en difficulté, reste hégémonique dans le monde occidental. Révélateur du fonctionnement de la discipline sur trois points : la relation aux autres disciplines ; la visibilité à l’extérieur ; l’influence que peuvent avoir les sciences sociales sur les décisions politiques. En 2013, Frédéric Lebaron, autre sociologue, dans l’éditorial du N°26 de la revue Savoir/Agir, plaidera Pour une sociologie engagée dans la vie publique. Rappelant le contexte – « Hausse de plus en plus marquée de l’abstention, multiplication des reculs gouvernementaux face aux lobbies financiers et patronaux, stigmatisation des groupes marginaux, construction européenne réduite à un système de contraintes budgétaires et de régressions sociales – Lebaron affirme que les chercheurs ne peuvent « se contenter d’observer » mais doivent « contribuer à l’action sur le cours des choses ». Il écrit précisément : « La sociologie entendue ici dans son acception la plus large, est bien devenue publique au sens de Michael Burawoy : elle a partie liée avec les débats et les luttes qui traversent et déchirent le monde ».

Lebaron retient du texte de Burawoy la prescription émise par l’énoncé « sociologie publique », celle de la mobilisation. Mais si dans le titre de son article, il convoque la sociologie comme discipline dont il faut défendre l’autonomie, il en appelle à la défense du renforcement des sciences sociales, à la réforme des medias et à la promotion de divers mécanismes de participation à la vie sociale. Il est bien évident pour un chercheur qui poursuit l’objectif de s’engager dans la vie publique que le recours à la seule sociologie ne peut suffire pour « ébaucher un nouveau type de société ». Ce texte publié dans une revue spécialisée, invite à sortir du débat d’experts.

En 2011, Geoffroy de Lagasnerie, philosophe et sociologue, a publié dans un media non spécialisé, un texte au titre extrêmement explicite pour les experts : « La sociologie publique, une ruse de la raison académique. Contre Michael Burawoy » [5]. Sans que l’on puisse vraiment comprendre l’objectif que poursuit De Lagasnerie en affirmant que Burawoy entend confirmer la prééminence que doit garder la sociologie académique, on peut tout de même retenir de cette charge contre Burawoy une remarque. Il s’agit de l’absence de toute préconisation sur la question des formes, sur la pratique de l’écriture. Burawoy se demande à qui on destine la sociologie mais ne se demande pas comment faire pour communiquer ses résultats et à quels publics. Le public attendu serait-il celui qui est déjà sensibilisé, politisé ? Averti, dit-on aussi. Un public passé par l’Université mais qui n’y est pas resté ? Initié à la sociologie par les études ?

Sociologie publique/Débat d’experts

L’autre point sur lequel on peut largement discuter et se positionner par rapport à l’appel de Burawoy, c’est sur l’objectif qui serait de mobiliser et d’impliquer différents publics. A partir de ce que défendait Burawoy, le raccourci est aisément fait : une sociologie se donnant pour objectif d’impliquer et mobiliser serait une sociologie militante. En effet, l’objectif clairement énoncé est de donner à lire des résultats de recherche afin que les individus s’en emparent pour modifier les situations. Burawoy préconise un engagement actif des sociologues auprès des praticiens, des gens capables de participer à la discussion publique, et donc de critiquer des décisions et de s’y opposer. Ce que nous dit Ollion, c’est qu’au moment où Burawoy fait cette allocution, les universitaires américains sont en concurrence avec ce qu’ils appellent le journalisme de fond. Par définition, ils n’ont pas le même accès aux medias. Burawoy lui-même a écrit qu’il fallait développer une collaboration avec les journalistes mais il ne fait pas de proposition concrète sur les formes de collaboration. A priori, les objectifs des sociologues et ceux des journalistes ne sont pas les mêmes. Le rôle des journalistes est d’informer les publics alors que les sociologues publics tels que les rêve Burawoy devraient former les publics. Les former au combat, à la lutte politique.

Les contextes nationaux d’émergence de la sociologie sont passablement différents selon les nations. En France la sociologie a toujours été publique. Elle a participé à l’instauration de la République. En temps de paix, l’accès à la connaissance n’a pas été empêché. Les chercheurs n’ont pas été menacés d’emprisonnement, de mauvais traitements. Les sociologues français sont encore et toujours dans le fonctionnement de l’Etat. Ils ont le pouvoir de peser sur les décisions publiques depuis l’instauration de la discipline dans l’Etat. Il y a toujours eu des sociologues dans les grands ministères, qu’il s’agisse de l’éducation, de la culture, de la justice (parfois même de « grands » sociologues académiques !). La recherche publique est certes menacée mais reste financée par le public, par des agences de service public. Les résultats de ces recherches doivent être transmis par des enseignants-chercheurs à des étudiant.e.s inscrit.e.s dans des universités publiques. La sociologie académique est une sociologie publique. La sociologie qui se pratique en France est tout aussi particulière que la sociologie qui se pratique aux Etats-Unis, elle a également des difficultés à se penser comme une province à l’échelle universelle.

Not easy to translate

Nous sommes donc devant un problème parce que la traduction de public sociology n’est pas plus « évidente » que les trois autres catégories mobilisées par Burawoy. La traduction, terme à terme, est équivoque et prête à bien des confusions. Relayée par ceux qu’Ollion appelle des entrepreneurs de publication, elle est peu adaptée à l’état réel d’une sociologie française qui est par essence une sociologie publique, ce qui ne veut pas dire qu’elle entend se rendre accessible à tous. Elle permet de disqualifier des concurrents dans le champ et participe à enfermer la discipline dans ses propres conflits d’intérêt(s). Et à l’enfermer dans ses propres frontières.

En 2007, trois ans après la déclaration de Burawoy qui a eu tant d’écho dans le microcosme, dans un ouvrage qui sera traduit de l’américain en 2009, Howard Becker écrit : « Mes collègues – sociologues et autres spécialistes des sciences sociales – aiment bien faire comme s’ils avaient le monopole de la création de ces représentations, comme si la connaissance qu’ils produisent sur la société était la seule « réelle » connaissance sur le sujet. Rien n’est moins vrai. Ils aiment bien prétendre aussi – c’est idiot – que leurs méthodes pour représenter la société sont les meilleures, voire le seul moyen de travailler correctement, ou que ces méthodes nous protègent de toutes sortes d’erreurs épouvantables qu’autrement nous ne saurions éviter. Ce discours est une forme type d’abus de pouvoir professionnel » [6].

Le problème de la traduction pas si évidente du qualificatif « publique » est redoublé par les crispations autour de la défense du substantif « sociologie », de la défense d’une discipline persistant à vivre au XXIe siècle dans une forme d’insularité peu favorable à la compréhension d’un monde complexe. A cet abus de pouvoir professionnel s’ajoute l’injonction de l’engagement dans l’étiquette « sociologie publique » quand elle est encore, de nos jours, employée dans de rares débats au sein de la sociologie ou encore en marge de débats dans l’Education populaire. Or, l’Education populaire est elle-même une source de malentendus par rapport à l’objectif qu’on pourrait se fixer en redéfinissant la sociologie publique comme une sociologie civique plutôt que publique, pour se différencier des usages militants. La sociologie publique de Burawoy respecte la partition entre les experts et les profanes et entend former ces derniers à la lutte politique, l’Education populaire prétend éduquer – et donc moraliser – les profanes et non les instruire. L’Education populaire distingue les éducateurs, les professionnels, des éduqués, des usagers. Or, ce qui est « public » est ce qui appartient à la collectivité, ce qui n’est pas un domaine réservé, secret.

Traduction Trahison

Associer le qualificatif « publique » à une œuvre ou à une discipline universitaire permet de mettre en scène par opposition l’auteur ou l’artiste : le créateur de la chose qu’il décide de rendre publique. Quand le substantif signe l’appartenance à un domaine réservé à des spécialistes, le qualificatif « public » désigne inévitablement des pratiques verticales, des échanges inégaux. Appartenir à un corps, une corporation d’experts, et signer l’œuvre, l’article, le livre, c’est sortir de l’anonymat, c’est aussi engager sa responsabilité : la responsabilité de ce qu’on dit, de ce qu’on fait, ce qu’on donne à voir et à savoir. C’est être responsable de nos actes devant des anonymes car le public des experts est composé d’inconnus plus ou moins nombreux. Or, la sociologie française, en faisant la promotion de l’ouvrage de 1957 de Richard Hoggart, The Uses of Literacy, mal traduit en français en 1970, notamment le titre, La culture du pauvre, a participé à créer des catégorisations que bien des publics récusent. L’ouvrage dont le sous-titre est clair, Etude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, a été publié dans la très légitime collection dirigée par Pierre Bourdieu aux Editions de Minuit. La présentation a été faite par Jean-Claude Passeron qui explique fort bien que Richard Hoggart était à ses yeux autant sociologue qu’écrivain, pratiquant de fait ce que l’on peut comprendre comme une forme de sociologie publique. Passeron vante ainsi « l’originalité » de cet ouvrage qui « nous libéra alors de la représentation mythique du « peuple » telle que la manipulaient les intellectuels français obsédés par le rôle des mass-media dans la « massification » d’une classe ouvrière toujours supposée victime consentante des nouveaux moyens de communication, […] ». Si nous insistons sur cette publication, c’est parce que cet ouvrage reste un ouvrage de référence de nos jours avec toujours la même traduction et le même titre quand la pauvreté ne cesse de croître mais que le Peuple convoqué par Passeron ne se reconnait pas plus dans la catégorie « pauvre » qu’il ne se reconnaissait en 1970.

La question est posée par un universitaire anglais, Brian Rigby : « […] pourquoi les traducteurs, ayant écarté à juste titre la traduction littérale, n’ont-ils pas préféré La Culture populaire au lieu d’opter comme ils l’ont fait, pour une très bizarre approximation, La Culture du pauvre ? La réponse est clairement à rechercher du côté des connotations culturelles et idéologiques qui entouraient à l’époque, l’adjectif « populaire » et bien sûr l’expression de « culture populaire. ». En 1999, Passeron écrit : « En 1970, je confiais cette piètre défense du titre français – dont Brian Rigby remarque justement l’inexactitude flagrante – à une note de bas de page » [7]. Or, les classes populaires restent la catégorie de population la plus nombreuse dont quelques sociologues attendent ou espèrent des formes d’engagement. Quand la sociologie académique prend la responsabilité de publier de piètres traductions, elle semble oublier que « les mots exercent un pouvoir typiquement magique : ils font voir, ils font croire, ils font agir » [8]. Ou ils font se tenir à distance de ceux qui les emploient.

La peur d’être eux-mêmes déclassés par d’autres classeurs faisant des classements hâtifs en affublant une étiquette jugée disqualifiante, l’appartenance au Parti communiste, ou soupçonnés d’appartenir eux-mêmes aux classes populaires, a amené des savants à la renommée grandissante à disqualifier la majeure partie de la population française en ne reconnaissant pas les valeurs et modes de vie propres aux classes populaires et à étudier les pratiques culturelles à partir de la fréquentation des lieux répertoriés comme culturels, légitimes donc. Il faudra attendre 1989 – deux siècles après la Révolution ! – pour que Claude Grignon et Jean-Claude Passeron reviennent sur ce grand partage dans Le Savant et le Populaire, Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature. Dans l’intervalle, Pierre Bourdieu aura de son côté publié La Distinction qui accentue encore ce grand partage et consacre la culture légitime. Le sociologue de la classe ouvrière Michel Verret ne parvient pas à convaincre des éditeurs de l’existence d’une Culture ouvrière justifiant un titre d’ouvrage. Si Le travail ouvrier, du même auteur, était reconnu par ces « grands » éditeurs, La culture ouvrière a trouvé asile chez un « petit » éditeur. Ce qui ne permettait pas de rencontrer les lecteurs habiles ou semi-habiles des éditions de Minuit. Durant les mêmes années, l’ethnologie et les récits de vie ont accordé reconnaissance et relative légitimité aux cultures régionales dans des territoires où s’organisaient des forces politiques. De leur côté, les classes populaires qui avaient été jusque-là la solution – le sel de la terre – pour une partie des classes politiques et des intellectuels, étaient devenues un problème : un groupe social (et non plus une classe sociale) peu – voire pas du tout – « cultivé », un « non public ». Ces catégorisations sont encore et toujours mobilisées par le plus grand nombre des professions culturelles françaises.

II. L’OBLIQUE DE LA CURIOSITE

Si l’on adopte le substantif « la curiosité » en lieu et place de « la sociologie », on déplace bien des frontières [9]. On est alors dans l’hospitalité, l’accueil des multiples formes de connaissances, d’expériences, de passages des unes aux autres. On est également dans d’autres relations avec les publics. Répondre à la curiosité des publics – au désir d’apprendre, de connaître – n’entend pas nécessairement leur dicter une conduite. La curiosité est une qualité indispensable à la recherche qui s’oppose à l’incuriosité, l’indifférence, l’inertie. C’est la curiosité qui pousse les chercheurs à agir en menant une recherche, c’est la même qualité qui pousse les publics à aller vers ce qu’ils ont envie de découvrir ou de mieux connaître. C’est cette même qualité – la curiosité – qui peut amener les uns et les autres, auteurs et publics, à reprendre le sens premier du mot dans sa version latine – curiositas – le soin, et à prendre soin d’une cause, à montrer que les uns et/ou les autres se soucient de quelque chose.

La curiosité n’est que vanité, disait Pascal, le plus souvent on ne veut savoir que pour en parler. Certes, mais on peut aussi vouloir parler pour partager ses découvertes, ses trouvailles, ses connaissances, ses émotions. Et que l’on soit artiste ou scientifique, nous savons tous et toutes, théoriquement, que retenir l’attention d’un public, c’est piquer sa curiosité. Il suffit de compter les participant.e.s à un colloque scientifique occupé.e.s à faire autre chose qu’à écouter les orateurs pour s’en convaincre. Sans parler de ces milliers de pages écrites par des scientifiques qui n’ont pour lecteurs que des évaluateurs. Tous les publics, même les plus avertis, restent curieux si les formes – sur lesquelles Burawoy ne nous dit rien – s’attachent à être amusantes, attachantes, bizarres, drôles, étonnantes, étranges, incompréhensibles, originales, singulières, surprenantes, uniques.

Autant de qualificatifs qui permettent à toutes les sciences, toutes les disciplines et à tous les arts d’intéresser un public ; certes, en manifestant une opposition entre auteurs et publics mais en reliant les uns aux autres par la subjectivité, les affects. Il ne s’agit pas d’être du côté de la seule et froide Raison pour emporter conviction et adhésion. Et pas non plus d’être du côté des émotions ou d’une morale commune édictée par des professionnels et adressée à tous pour promettre le « vivre ensemble », la révolution ou au contraire la paix sociale. Il s’agit pour celles et ceux qui s’embarquent dans cette « curieuse fabrique » de manifester leurs propres curiosité et sensibilité en s’adressant à des publics respectés dans leurs propres curiosité et sensibilité, en respectant leurs décisions prises en âme et conscience, quant à la curiositas.

Curieux et curieuses ne peuvent, pour des raisons contingentes, partager les mêmes passions dans les mêmes moments. La curiosité peut amener tour à tour à être du côté du public ou du côté des auteurs. La curiosité est la qualité commune à tous mais elle ne peut établir l’horizontalité à elle seule. La passion, l’inspiration, donc le travail des curieuses et des curieux qui œuvrent pour rendre public l’objet de leurs curiosités ne crée ni verticalité ni horizontalité. C’est sur des obliques que peuvent se croiser scientifiques et artistes. Si l’on admet que c’est la curiosité qui pousse les enfants à grandir, on peut aussi admettre que l’élargissement de nos compétences et de nos connaissances est dû à notre curiosité tout au long de nos vies. Dans ce cas la pédagogie du sensible recommandée par l’Education nationale en 2015 ne s’adresserait pas aux seuls écoliers, collégiens, lycéens mais à tous et toutes, aux publics dans toutes leurs diversités.

De grands penseurs nous encouragent de longue date à croiser et multiplier les sources ; il en est ainsi de Michel Verret : « Chercher, trouver, aider, respecter ce qui, en soi et dans les autres, fait source – source de fierté, source de générosité, source d’enthousiasme – et qu’importe que ce soit dans la quête de lucidité ou dans la passion artistique, en militance politique ou religieuse, en patience pédagogique ou « fougue industrielle » (Fourier), en ardeur ludique ou verve rieuse – toute source sera bonne, si seulement elle est pour tous » [10]. Mais ce qui fait source doit nécessairement être travaillé pour rencontrer les Autres, le Tous. Le sociologue Max Weber posait de cette manière la question des conditions de production et de diffusion des idées-sources : « L’idée ne remplace pas le travail. Et le travail de son côté ne peut remplacer ou forcer l’idée, aussi peu que le fait la passion. L’un et l’autre – surtout, les deux ensemble – attirent l’idée. Mais celle-ci vient quand il lui plaît et non quand il nous plaît. […] Quoi qu’il en soit, le travailleur scientifique doit s’accommoder aussi de ce hasard qui accompagne de façon souterraine tout travail scientifique : l’inspiration viendra-t-elle, ou pas ? » [11]. Il est sans doute nécessaire d’avoir aussi à l’esprit les avertissements de la sociologue américaine Patricia Hill Colins dont Etienne Ollion nous fait part. Il précise que si elle soutient la démarche de Burawoy, elle souligne « le risque de routinisation et de perte de vitalité qu’une telle pratique est censée insuffler ». Elle va même plus loin : « En effet, commente-t-elle, si la sociologie publique doit être un remède pour vivifier une discipline sclérosée […], une reconnaissance pleine et entière et l’attribution d’un statut […] risquent rapidement de se muer en machine bureaucratique et de perdre toute capacité de stimulation » [12].

Curiosité scientifique/artistique

Les questions sont les mêmes pour les artistes et les scientifiques. S’il existe en sciences comme dans les arts, des scènes ou des revues spécialisées veillant à en verrouiller l’accès, de nombreux scientifiques comme de nombreux artistes franchissent les frontières de leur discipline ou de leur esthétique d’origine pour aller puiser chez des voisins ou des cousins plus ou moins proches des connaissances, des savoir-faire, des techniques, des formes qui élargissent la palette des possibilités d’expression, de création et évitent ainsi la sclérose. Le risque de basculer dans la routinisation est réel pour celles et ceux qui ont une position professionnelle assurée, un statut protecteur. Pour les autres, scientifiques et artistes précaires, la routinisation ne peut exister car pour être en mesure de vivre de son travail en s’appuyant sur la curiosité, il faut sans cesse inventer, démontrer, donner des gages, innover, etc. Cette course à la garantie d’un statut protecteur est un facteur de risque en ce qui concerne l’inspiration. Chacun sait que Weber a raison, l’inspiration s’invite parfois quand on s’y attend le moins. Les scientifiques et artistes peuvent être accaparés par la nécessité de répondre à leurs stricts besoins matériels aux moments où le travail de l’idée et de l’inspiration ensemble serait fructueux. Le risque est alors de voir se tarir ces sources.

Des risques qu’il faut continuer à prendre pour agir, comme chercheur ou comme artiste, en curieux ou en curieuse, en poursuivant sans cesse nos questionnements : « Qu’est-ce qui de l’art – qu’il s’agisse de son identité et de ses frontières supposées, de son inscription sociale ou de ses modes d’élaboration poïétiques – se trouve transformé, déplacé et mis en tension par cette promotion neuve de la factualité et du souci documentaire ? En quoi l’art y demeure-t-il distinct du journalisme, du reportage ou de l’enquête historique et/ou sociologique ? Et, réciproquement, dans quelle mesure les procédures artistiques, selon la liberté et l’inquiétude qui les caractérisent, viennent-elles bouleverser notre rapport ordinaire à la référence, à l’information et à la construction de la vérité ? » [13].

La réponse que donne l’historien Gérard Noiriel à ces questions est celle du dramaturge Brecht. Ce qui devrait réunir artistes et producteurs de données factuelles est la capacité à établir de la distanciation. Noiriel estime que L’Achat du cuivre de Bertold Brecht est une « fable optimiste » car « la contradiction entre l’art et la science est […] dépassée » quand le savant-philosophe marxiste est intégré au travail théâtral et qu’il accepte de ne plus faire la leçon aux comédiens et au dramaturge. Lequel cessera progressivement d’entretenir « le culte de l’incompréhensible » [14]. Il nous faut remarquer que le savant, pour Bertold Brecht comme pour l’écrivain Armand Salacrou – dans la période qui précède la seconde guerre mondiale et celle qui lui succède – est représenté par le philosophe. Plus précisément par une jeune licenciée en philosophie pour Salacrou dans Une femme trop honnête. Or, la philosophie n’a pas l’obligation de documenter ses démonstrations, c’est par l’exercice de la logique qu’elle poursuit sa quête de vérité.

Brecht avait des attentes en direction des sciences sociales et notamment de la sociologie. « Son enthousiasme pour cette discipline est tel, à un moment donné, qu’il est convaincu qu’elle va révolutionner l’esthétique théâtrale. "Et dans le cas présent, ce sera la sociologie, c’est-à-dire la théorie des relations existant entre les hommes, donc la théorie du non-Beau" [BBT, 204] qui permettra de liquider le vieux théâtre » [15]. Mais les artistes résistent à cette coopération car « A la moindre tentative d’introduire un brin de raison dans la pratique théâtrale, les adeptes de ce théâtre [dramatique] se mettent à hurler que l’on veut exterminer les sentiments [BBT, 230] » [16]. Ce que Noiriel nous dit des buts de Brecht ressemble à s’y méprendre aux objectifs que s’assignent, de nos jours, les enseignant.e.s en sciences sociales : « Le but de la dramaturgie brechtienne est donc aussi de rendre étrange ce qui est familier. Il ne s’agit pas là d’une démarche intellectuelle mais plutôt affective et émotionnelle. La distanciation a donc aussi pour but d’aider les spectateurs à changer leur "nous" en prenant du recul par rapport à eux-mêmes, alors que la tendance spontanée des êtres humains est de se rassurer en confortant leur croyance et leur identité » [17]. Les apprenti.e.s chercheurs.ses en sciences sociales sont invité.e.s à faire une auto-socio-analyse afin de gagner en capacité de distanciation et ainsi éviter l’ethnocentrisme ou le dominocentrisme qui affecte le théâtre bourgeois, selon Brecht, mais risque toujours aussi d’affecter les sciences sociales : « le petit-bourgeois retrouve toujours les mêmes mobiles : les siens. Dans tous les hommes, il voit l’homme » [18].

Une intellectualisation ostentatoire  

Peu avant la création, en 1958, dans l’université française, de la licence de sociologie, Armand Salacrou crée trois personnages féminins : Marie-Madeleine, licenciée en philosophie, Guiguitte, sa mère petite-bourgeoise traditionnelle et Joséphine, la bonne. En laissant le mot de la fin d’Une femme trop honnête [19] à Joséphine, Salacrou nous montre que le maniement de la rhétorique dont use et abuse la savante, n’est pas parvenue à abuser la bonne. Le sous-titre de la pièce, jouée pour la première fois en 1956, était déjà explicite : Ou tout est dans la façon de le dire.

Guiguitte, retenant Albert (le mari de Marie-Madeleine), - Ma fille vous l’a expliqué, c’est avant tout une femme honnête.
Albert, - Mais trop honnête. Beaucoup trop ! Oh ! Marie-Madeleine … Mais ce n’est pas possible ! Elle serait partie avec mon fric et son amant ?
Joséphine, - De nos jours, tout est possible avec l’instruction.

L’instruction et la démocratisation scolaire, malgré tous ses chaos et autres inégalités scolaires qui redoublent les inégalités sociales, a entraîné une intellectualisation de toutes les professions du Verbe. Intellectualisation attendue par l’Etat et les financeurs publics [20], exigée de l’Université engagée dans la compétition internationale. Intellectualisation qui ne cesse, en tous les domaines des activités humaines, de creuser les écarts entre experts et profanes, entre cultures légitimes et cultures considérées au mieux comme des subcultures ou contre-cultures. L’intellectualisation permet, comme l’instruction dont a bénéficié Marie-Madeleine, de rendre possible, de légitimer, de reconnaître, de financer et de discipliner les corps et les esprits en campant sur des positions de savants en face d’ignorants. Discipliner les corps, c’est faire accepter les salles plongées dans le noir ou au contraire violemment éclairées, c’est faire accepter la station assise sur des temps plus ou moins longs sans accorder d’entracte. C’est faire accepter le silence ou au contraire solliciter la participation de spectateurs, spectatrices qui n’ont rien demandé. C’est définir les règles du jeu et les faire accepter. L’ascétisme imposé par l’Ecole de longue date est également imposé dans les salles de spectacles, parfois même dans les arts de la rue, défendu par les professionnels qui possèdent l’art oratoire de défendre savamment leurs pratiques et points de vue. Art oratoire qu’ils ont appris en passant par les Ecoles et qui permet de flirter avec le pédantisme.

En 1947, Jean-Paul Sartre, avec La putain respectueuse, avait mis l’accent sur la même question en montrant la pression sociale qui s’exerce sur les individus qui ne peuvent accéder à la parole publique considérée comme légitime dans le régime politique dans lequel ils vivent. Les femmes et les Noir.e.s sont tout particulièrement disqualifié.e.s aux USA, lieu ainsi mis en scène [21] :

Le Nègre, - Ils forcent souvent les gens à dire le contraire de ce qu’ils pensent.
Lizzie, - Oui. Souvent. Et quand ils ne peuvent pas les y forcer, ils les embrouillent avec leurs boniments […].

Il est possible de s’appuyer sur la démonstration du sociologue Thorstein Veblen dans sa Théorie de la classe de loisir pour défendre l’idée qu’existe de nos jours une intellectualisation ostentatoire comme il a existé (et existe encore) des loisirs ostentatoires. Ces derniers exprimaient une consommation improductive du temps qui tenait à un sentiment d’indignité du travail productif et à la possibilité pécuniaire de s’offrir une vie d’oisiveté [22]. L’intellectualisation ostentatoire sert à se tenir éloigné.e du stigmate du travail productif, du rapport intéressé au travail, d’affecter l’indifférence devant les nécessités de gagner sa vie, de laisser imaginer que les plaisirs des découvertes et trouvailles intellectuelles se rencontrent sur des temps dégagés de toutes contraintes matérielles. Elle permet également de se distinguer de concurrent.e.s moins habiles à masquer que le travail intellectuel exige du temps productif à application lucrative. Et bien sûr de concurrent.e.s qui doivent sacrifier du temps à des activités productives lucratives pour vivre. L’intellectualisation ostentatoire est parfois aussi le fait de savant.e.s ou artistes au « capital culturel si durement acquis dans le système scolaire » [23].

Intellectualisation ostentatoire et hyperspécialisation marchent d’un même pas et gagnent autant le monde de l’art que le monde scientifique. « C’est surtout la tradition occidentale qui a développé à un haut degré d’articulation, une réflexion théorique plus ou moins systématique sur le rapport esthétique au monde, sur nos relations avec les arts et la nature de ces arts eux-mêmes, sur leur histoire et le sens des œuvres. C’est l’une des caractéristiques de cette tradition d’avoir à la fois « rationalisé » à l’extrême certains arts comme la musique et l’architecture, et d’avoir constitué la sphère de l’esthétique en un cosmos de valeurs spécifiques et autonomes » [24]. Dans le système français, un monde confirme l’autre dans un échange de légitimité. Chacun de ces mondes a vu les effectifs de celles et ceux qui vivent de la recherche, de l’enseignement et de la création augmenter régulièrement. Si cette augmentation s’accompagne de précarisation dans l’emploi, il n’en demeure pas moins que le capital culturel, entendu comme connaissances et capacités à les faire valoir, est un capital valorisant qui peut laisser espérer à plus ou moins long terme d’acquérir un capital de notoriété. Lequel peut permettre de prendre ou du moins d’afficher de la distance avec la culture légitime à l’intérieur même des institutions culturelles en manifestant ainsi sa distinction. Mais témoigner de la distance, pire ironiser devant l’intellectualisation ostentatoire, c’est prendre le risque d’être accusé de populisme, cette « insulte savante » ou « injure polie » [25] qui permet de faire taire toute critique de la part d’artistes ou scientifiques, rétribués par des fonds publics et qui, théoriquement, le sont pour faire de n’importe qui, un citoyen critique et éclairé.

Vulgariser ou échanger ? Partager ?

Bénéficier des connaissances et productions, qu’elles soient savantes ou artistiques, se mérite, semble-t-il. Ces contraintes amènent les uns et les autres à construire les publics susceptibles d’adhérer à ces formes, publics tentés de pénétrer les mystères des arts et de la science, publics ayant le temps, la forme physique, la disponibilité d’esprit, l’argent, toutes choses inégalement distribuées dans la plupart des sociétés, dont l’Etat-nation France, signataire de chartes et autres conventions sur les droits culturels. Certes les universitaires, les savants, ont parmi leurs missions, celle de vulgariser leurs connaissances. Les artistes se doivent de même de faire des propositions susceptibles d’intéresser des ignorants ou réfractaires à l’ascétisme. Mais les incitations à la participation se heurtent bien souvent au scepticisme des réfractaires qui n’ignorent pas qu’ils sont souvent instrumentalisés par les professionnels de la culture qui doivent rendre des comptes pour montrer une démocratisation culturelle en marche. Quant aux savants, ils entendent trop souvent, comme le fait Burawoy, la vulgarisation comme une simple traduction de leur langage professionnel en un langage ordinaire. La vulgarisation, entendue comme une traduction, vise à convaincre que la chose énoncée ne peut se discuter puisqu’elle est scientifiquement démontrée. Et quand l’énonciation vaut dénonciation, le savant vulgarisateur, passant à tort ou à raison pour le porte-parole des publics, attend de ces derniers qu’ils passent à l’action. Ce qui est aussi parfois le cas d’artistes s’opposant à Brecht car comme nous le rappelle l’historien Gérard Noiriel : « Brecht refuse donc la posture de porte-parole qu’affectionnent les artistes « engagés ». Il ne s’agit pas d’endoctriner les spectateurs mais d’enrichir leur esprit critique, afin qu’ils puissent se débrouiller par eux-mêmes » [26].

La vulgarisation peut aussi être vue aussi comme « opérant un double travail de veille : une veille sociale et une veille épistémologique », comme « faisant partie du procès même des sciences sous l’angle de la production de critiques et de discussions » [27]. Le philosophe Jacques Rancière reprend le mot traduction mais que l’on peut finalement traduire par interprétation dans Le spectateur émancipé : « La distance que l’ignorant a à franchir n’est pas le gouffre entre son ignorance et le savoir du maître. Elle est simplement le chemin de ce qu’il sait déjà à ce qu’il ignore encore mais qu’il peut apprendre comme il a appris le reste, qu’il peut apprendre non pour occuper la position du savant mais pour mieux pratiquer l’art de traduire, de mettre ses expériences en mots et ses mots à l’épreuve, de traduire ses aventures intellectuelles à l’usage des autres et de contre-traduire les traductions qu’ils lui présentent de leurs propres aventures » [28].

Les sciences sociales ont, somme toute, le même objectif que Jacques Rancière et Bertold Brecht pour lequel il s’agit de nourrir une « problématique de la lucidité ». Mais Noiriel estime que « les démonstrations et les vérités que produisent les sciences de l’homme et de la société ont finalement très peu d’impact sur les gens. […] Pour être efficace, il faut parvenir à susciter le doute chez le spectateur, ébranler ses certitudes pour provoquer en lui le besoin d’en savoir plus. Ce qui est prouvé dans la recherche doit être éprouvé par le public » [29]. Le philosophe Walter Benjamin a énoncé des questions de principe à propos d’une pièce radiophonique : « Il ne suffit donc pas de capter en quelque sorte l’intérêt pour des prétextes d’actualité, pour n’offrir ensuite à ceux qui dressent l’oreille, que ce qu’ils peuvent apprendre dans n’importe cours du soir. Ce qui importe plus que tout, c’est de leur donner la certitude que leur propre intérêt possède une valeur réelle pour le sujet traité, que leur questionnement porte sur des découvertes scientifiques nouvelles, même s’il n’est pas exprimé dans le microphone ». Plus loin il parle de l’exigence de « développer un savoir réellement vivant, et non seulement une vivacité abstraite, invérifiable et générale » [30].

Narrativité et curiosités

Ce que partagent en réalité, savants et ignorants, experts et profanes, c’est d’organiser expériences et connaissances en adoptant une forme narrative dans la familiarité car : « Les récits seraient en fait essentiels à la genèse de la pensée humaine comme à son expression et à sa diffusion » [31]. Quand l’expression de la pensée prend la forme d’un texte – qu’il s’agisse d’une œuvre littéraire ou théâtrale – un texte prononcé dans des formes qui laissent au lecteur ou spectateur le temps de réfléchir, le temps de la distanciation, on peut affirmer avec l’écrivain Umberto Eco : « un texte est émis pour quelqu’un capable de l’actualiser – même si on n’espère pas (ou on ne veut pas) que ce quelqu’un existe concrètement ou empiriquement » [32]. Plus loin, Umberto Eco écrit encore : « générer un texte signifie mettre en œuvre une stratégie dont font partie les prévisions des mouvements de l’autre – comme dans toute stratégie » [33].

Autrement dit, chaque auteur compte sur la complicité des récepteurs pour entendre son propos. Chaque auteur sélectionne de fait son public en comptant sur des pré-requis, des connaissances certifiées ou pas, par l’Ecole. Mais si certains auteurs sont prêts à montrer ce qu’ils ont eux-mêmes éprouvé avant d’être en mesure de prouver que ce qu’ils écrivent scientifiquement ou artistiquement est juste ou Beau, d’autres se tiennent soigneusement à distance des énoncés sur leurs propres émotions, sur ce qui est éprouvé et prouvé par l’expérience, notamment dans le domaine scientifique où des règles de la méthode sans cesse discutées défendent la rupture avec le sens commun. Compris parfois excessivement comme la distance avec l’ensemble de ses cinq sens. A l’inverse, dans le domaine artistique, des auteurs font la part belle à leurs propres expériences, émotions, à leurs cinq sens, à l’affirmation de leur sixième sens, pour mettre en scène ce qu’ils ont éprouvé, afin de prouver leur propre singularité.

Les écritures artistiques ou scientifiques qui s’appuient sur la curiosité partagée entre auteurs et récepteurs, qui s’accordent à elles-mêmes de la liberté d’expression, l’accordent également aux récepteurs qui restent libres d’entendre un langage commun aux experts et aux profanes, la langue familière, et ainsi d’interpréter ces écritures en leur donnant eux-mêmes cohérence et compréhension. Cette connivence – cette entente si ce n’est secrète au moins discrète – existe entre les auteurs-savants qui captivent un public se flattant de ne pas être complètement ignorant, le public aux goûts éclectiques, prêt à se lancer dans des aventures intellectuelles et artistiques. Elle existe aussi entre auteurs savants et public qui cherche à comprendre ce qu’une histoire singulière dit à la fois de l’histoire du récepteur et d’une histoire collective. Les auteurs de curiosité d’utilité publique ont surtout des attentions pour les amateurs – dans le sens premier, pour celles et ceux qui aiment – les histoires, récits, contes édifiants.

La matrice de la curiosité, éprouvée par des auteur.e.s soucieux de se situer elles-mêmes, eux-mêmes, dans le vaste monde, rencontre et montre la sagacité des récepteurs et réceptrices, lectrices et lecteurs, spectateurs et spectatrices, auditrices et auditeurs. La curiosité fait converser des scientifiques et des artistes, avec des profanes et toute la diversité des curieux qui s’accordent à eux-mêmes de la valeur et en accordent aux autres. Si on peut douter que Jean-Paul Sartre, parvenu au somment de la gloire, soit resté fidèle à la célèbre conclusion de son autobiographie de jeunesse, cette affirmation passée également au féminin pourrait être partagée par les curieuses et les curieux :

« Tout un homme [toute une femme], fait de tous les hommes [faite de toutes les femmes] et qui les vaut tous [toutes] et que vaut n’importe qui » [34]

Mais cette affirmation se heurte aux critères de sélection à l’entrée des univers professionnels des artistes et des scientifiques qui ne cooptent pas « n’importe qui ».

L’assemblée des curieuses et curieux

La curiositas refuse de se résigner à jouer le jeu de la concurrence, à entrer dans l’intellectualisation et la spécialisation compétitives. La matrice de la curiosité permet de construire des assemblées de curieuses et de curieux qui traduisent librement ce qui leur a été dit, raconté, récité, déclamé, joué. Curieuses et curieux restent en éveil et refusent de sombrer dans la tristesse. Curieux et curieuses, souvent rieuses et rieurs, gardent sens de l’humour et goût de l’ironie, en même temps que la lucidité chère à Brecht et tout en entendant les souhaits de la dramaturge Ariane Mnouchkine :

« J’aimerais, j’avoue, que nous arrivions à avoir des assemblées où la confiance serait telle qu’on pourrait converser. Où l’on s’écouterait vraiment, où on ne se jugerait pas avant même le complément d’objet direct, où l’on ne serait pas en train de préparer la réponse pendant que l’autre parle, où l’on admettrait qu’il faut parfois un silence, après, pour réfléchir à ce que l’autre vient de dire. Converser, cela voulait dire : vivre ensemble. Dans les débats, c’est le contraire : les gens sont plus divisés à la fin qu’ils ne l’étaient au début. On a perdu l’art de se parler, aujourd’hui. On ne se persuade plus, on s’ostracise immédiatement. Et ça, c’est dangereux, dans une société. Et triste. » [35]

Mais est-il possible de converser avec des scientifiques ou des artistes qui n’ont pas le sens de l’humour ? Qui ne savent user de « cette forme de comique qui nous permet d’éviter l’adhésion et l’adhérence à nous-mêmes, de nous moquer de nous, de nous désingulariser pour nous universaliser » [36] ? Le monde des scientifiques comme celui des artistes est organisé par des logiques de sélection, donc de concurrence, de distinction d’individualités définies comme créatrices, singulières. Quand ces individualités refusent ou évitent d’expliciter les conditions dans lesquelles elles sont parvenues à conquérir une position dans ces mondes ou d’expliciter les conditions de production de leurs créations, elles maintiennent un mystère qui laisse penser qu’elles ont un pouvoir particulier, des talents particuliers qui ne peuvent être compris par le commun des mortels. La classe politique peut toujours prôner le « vivre ensemble », il ne peut être qu’une abstraction quand les structures dites culturelles soutiennent et encouragent une « classe créatrice » composée d’une juxtaposition d’individualités qui doivent faire preuve d’originalité et d’individualisme. Et d’intellectualisation ostentatoire, y compris dans les périodes où, en France, le Pouvoir met en place la sélection à l’université publique sans que ce choix politique ne soulève une vague d’indignation dans les milieux qui devraient se l’autoriser.

Comment mesurer les écarts entre des sociétés dans lesquelles l’intellectualisation ostentatoire met en danger la démocratie et celles où ce sont les intellectuel.le.s qui sont en danger ? Comment accepter sans broncher les sommations adressées aux artistes comme aux savants d’exister à l’échelle internationale sans interroger sérieusement le sens des mots qui sont partout des outils pour penser ? L’adjectif « public » est ainsi accolé par des régimes autoritaires au mot « ennemi » pour désigner celles et ceux qui font montre de curiositas pour le sort des Autres, qui tentent de prendre soin de formes démocratiques. Des mots-clés sont exigés pour défendre des projets, déposer des dossiers, publier des articles. Si les clés peuvent servir à fermer, enfermer, censurer, elles peuvent aussi ouvrir le débat, la discussion, l’échange. Le mot-clé « curiosité » peut rendre son sens initial au mot « publier » : œuvrer pour le bien public [37].

Annick Madec
Sylvie Monchatre
Pinar Selek

[1Le terme professionnal sociology a été traduit par « sociologie académique », policy sociology par « expertise sociologique » et critical sociology par « sociologie critique ».

[2La note renvoie à Dagiral Eric, Parasie Sylvain, « Intervenir autrement. Cyril Lemieux, sociologue-blogueur pendant la campagne présidentielle de 2007 », in Lemieux C., Un président élu par les médias ? Regard sociologique sur la présidentielle de 2007, Paris, Presses des Mines, 2010.

[3Mediapart, le 5 février 2012, https://www.mediapart/fr/tools/print/174898.

[4Cette question a fait l’objet d’une réflexion menée par les trois auteures de cet article et pris la forme d’un séminaire itinérant dont les archives peuvent être consultées sur le site de la sociologie narrative.

[5Mediapart, le 1er décembre 2011, https://mediapart.fr/tools/print/157310.

[6Howard S. Becker, Comment parler de la société, Traduit de l’américain, Paris, La Découverte, 2009, p.21.

[7Ces échanges ont été publiés dans Richard Hoggart en France, Textes rassemblés par Jean-Claude Passeron, BPI-Centre Georges Pompidou, 1999, pp.137-188.

[8Pierre Bourdieu, Entretien avec Didier Eribon, Libération 19/10/1982, citation de Bourdieu mise en exergue sur la 2ème de couverture de la revue Théâtre public, n°51, 2ème trimestre 1983.

[9Dans le même entretien, Pierre Bourdieu déclare : « La sociologie s’apparente à la comédie, qui dévoile les ressorts de l’autorité. ».

[10Autour de Michel Verret. Comment peut-on être socio-anthropologue ?, L’Harmattan/Utinam, 1994, pp.18-19.

[11Max Weber, Le savant et le politique, Traduit de l’allemand par Catherine Colliot-Thélène, Paris, La Découverte, 2003, pp.78-79.

[12Ollion, op.cit., p.122.

[13Aline Caillet et Frédéric Pouillaude, Un art documentaire, Enjeux esthétiques, politiques et éthiques, PUR, 2017, p. 10. 

[14Gérard Noiriel, Histoire, Théâtre, Politique, Agone, 2009, p.70. 

[15Op. cit., p.66.

[16Op. cit., p.63-64.

[17Op. cit., p.66.

[18Op. cit., p.66.

[19Armand Salacrou, Une femme trop honnête, « Folio », Gallimard, 1956.

[20Serge Proust, « Une nouvelle figure de l’artiste : le metteur en scène de théâtre », Sociologie du travail, 43, 2001, pp.471-489.

[21Jean-Paul Sartre, La putain respectueuse, Les Editions Nagel, 1984, p.134.

[22coll. « Tel », Gallimard, 1970, p.31.

[23Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, “Aises et malaises du chercheur dans les beaux quartiers”, L’homme et la société, 116, avril-juin 1995.

[24Rainer Rochlitz, L’Art au banc d’essai. Esthétique et critique, Gallimard, 1998, p.30.

[25Annie Collovald, Le « Populisme du FN » un dangereux contresens, Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant, 2004.

[26Op. cit., p.61.

[27Daniel Raichvarg, « La vulgarisation des sciences : fausse "traduction" et vraie "interprétation" », Hermès, La Revue 2010/1 (n°56), pp.105-112.

[28Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, La Fabrique, 2008, pp.16-17.

[29Op. cit., p.176-177.

[30Walter Benjamin, Trois pièces radiophoniques, Christian Bourgeois Editeur, 2011, p.125.

[31Eric Triquet, « Le récit dans la médiation des sciences et des techniques », Culture & Musées, n°18, 2011.

[32Umberto Eco, Lector in fabula, Grasset, 1985, p.67.

[33Op.cit., p.70.

[34Jean-Paul Sartre, Les mots, Gallimard, 1964, p.213.

[35Le Monde du 21 février 2018. 

[36François Laplantine, Je, nous et les autres, Etre humain au-delà des apparences, Editions Le Pommier, 1999.

[37Daniel Cefaï et Dominique Pasquier nous rappellent le sens classique du mot publier, sens qu’ils notent « refroidi depuis le XVIIème siècle », dans Les sens du public, PUF, 2003, p.14.