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Projet chômage





Journal collectif 10. Une si fragile hospitalité


par Louise Chapas Marin
le 9 avril 2020

Une si fragile hospitalité

Réflexion d’un jour. Rétrospective du lundi 16 mars 2020 – Veille du confinement.

La nuit précédente, je me suis assoupie dans mon lit avec l’idée étrange que le lendemain serait potentiellement le dernier jour de déplacement inconditionnel, libre d’aller et venir au gré de nos envies ou contraintes… Cette pensée n’était pas le fruit de mon imagination vagabonde mais le résultat d’un MMS reçu d’une amie qui m’est chère. Elle présentait les soupçons d’un confinement national prévu par le gouvernement. En ce dimanche soir, tout n’était que flou et fantasme et je finis par m’endormir tracassée par le sort qui allait être réservé aux pauvres vulnérables.
Chaque lundi, depuis plusieurs mois maintenant, un petit groupe de jeunes bénévoles se regroupent sur le parvis de la gare de Lyon afin d’offrir une hospitalité alimentaire de manière clandestine. Clandestine car cette rencontre hebdomadaire n’est, pour le moment, pas étiquetée d’un logo associatif. Mais officieuse n’est pas le synonyme de désorganisée. Assurément, doucement, par la magie d’un « bouche à oreille » caché, de plus en plus de personnes vivant en région parisienne mais habitant au jour le jour dans des lieux variés viennent faire la queue devant les tables couvertes de nourriture.

A l’image d’une fourmilière, une centaine de personnes se placent en file indienne pour récupérer une part de réserve destinée à la survie. Il serait cependant réducteur d’entreprendre une généralisation des motivations de chacun à se présenter ces lundis soir. Une faim inassouvie ? Une chaleur humaine ? Un regard ? Un coup de gueule à faire entendre ? Une interrogation ? Un partage ? Une recherche de témoin ? Un simple besoin vital ? Les aspirations sont diverses et mutent peut-être au rythme des jours.

Cette initiative de personnes, là aussi investies pour des raisons variées, me semble pouvoir être reliée au concept de solidarité. Cependant, cette tête couronnée (le coronavirus), m’a amenée à m’interroger sur les limites de la solidarité. Questionnons-nous ici l’éthique des participants ou la peur qui se diffuse de façon archéenne à une célérité inquiétante et son impact ?

Depuis quelques jours avant ce lundi soir, des messages de doute et d’inquiétude apparaissent dans la conversation du groupe de bénévoles. Je n’ai pas la capacité de les lire et d’y répondre en mon nom car je ne suis ni coutumière de ce mode de communication ni contributrice régulière. C’est toujours mon amie, très investie dans ce projet, qui se fait messagère des différentes interactions de ce rassemblement virtuel. A mesure où les aiguilles tournent sur le cadran de la montre, les personnes se désistent de leur engagement, pourtant renouvelé quasi-systématiquement chaque lundi, en brandissant des mots tels que « protection des nôtres , « mesures de sécurité », « danger », « risques », ou « restons chez nous pour le bien de tous ». Une démarche en apparence soucieuse de l’Autre semblait se paralyser allant jusqu’à se métamorphoser en repli sur soi…

Aucune possibilité n’est envisageable pour prévenir ces hôtes d’un soir, dont nous ne connaissons parfois même pas le nom. En effet, chaque lundi soir est un pari pour tous, le pari de se retrouver sans avoir l’assurance de s’y trouver. Chose assez anodine dans notre ère hyper connectée. A la différence des personnes qui reçoivent les denrées, le groupe de bénévoles est en apparence pieds et poings liés pour agir par la corde de la logistique. Tandis qu’en face tous sont indépendants, peuvent venir ou non sur ce parvis sombre en ce premier soir de chaque semaine. Mais que dis-je ? Que suis-je en train de dessiner ? A mon grand désarroi, je n’arrive pas dans mon écriture à me détacher de cette binarité « eux/nous » qui réduit et classifie les personnes. Parlons-nous ici d’une hiérarchie ou d’une altérité manifeste que nous ne pouvons pas renier ?

J’étais donc depuis quelques jours passivement témoin d’une situation qui m’horripilait. Il était inimaginable pour moi d’envisager que très certainement une centaine de personnes allaient se présenter ce lundi 16 mars 2020 et ne trouver aucun individu représentant la dite « Société ». Etant passée par la colère, l’écœurement et le mépris, je suis arrivée aujourd’hui au souhait de comprendre ce qui érode la solidarité dans ces temps inconnus. Je ne sais pas si j’arriverai à une réponse. Je ne cherche pas non plus à juger. Je vous raconte uniquement ce que j’ai vécu, une manière d’écrire pour toujours me souvenir.

Alors oui, bien évidemment, nous pouvons tous – personnes en capacité d’accéder à internet, connectées au rythme effréné de la vie « normale », repérées comme incluses et non pas du côté des exclus – observer des réseaux de solidarité se développer dans cette période inédite de pandémie ; mais qu’en est-il de l’entraide avec ces Autres plus précaires et ce à toutes les saisons. Non pas jusqu’à la disparition de ce virus mondial mais jusqu’à ce qu’ils parviennent à sortir de cette place emprisonnante. Observer comment la considération, pour ces personnes en situation boiteuse, se fragilise voire disparaît, me laisse amère et j’ai fait l’expérience aux côtés de mon amie de ne pas la mettre en suspens dans mon action.
Ma journée du lundi a dès lors été rythmée par cette motivation galvanisante de ne pas être de ceux , de celles qui délaissent l’Autre à leur propre profit et par l’incertitude dans la réalisation de l’action. En effet, nous avions prévu de maintenir cette maraude, en essayant de mobiliser une ou deux personnes qui n’ont pas l’habitude d’y participer.

Douze heures : déambulant dans les rues de Clichy-la-Garenne, à la porte de Paris, il me fallait trouver un magasin accessible rapidement pour acheter des fruits et autres aliments distribuables.

Alors que des queues s’allongeaient devant les vitrines des enseignes alimentaires, j’ai trouvé une petite superette hors du temps car on y rentrait comme dans un moulin, où j’ai pu acheter cinq ou six cagettes de pommes.

Lentement, sous les yeux du monde citadin, les comportements se modifiaient. L’un, muni d’un masque et d’une paire de gants, précautionneux, l’autre, le visage emmitouflé dans son écharpe et la troisième, tout juste habillée d’une veste en jean. Le temps est gris, les nuages ont aussi décidé de masquer le ciel. Un sentiment de peur traverse parfois mon cœur et mon corps. Cependant, je n’arrive pas à identifier son origine. Les cuisiniers de restauration rapide, qui ont reçu l’ordre la veille au soir de fermer leur salle et de ne travailler qu’à huis clos pour les livraisons, me proposent discrètement, par des signes, de venir manger. Portant à bout de bras deux cagettes débordantes de pommes aux côtés d’un homme qui me soutient inconditionnellement dans mon initiative, lui aussi chargé de trois cagettes, je me mets à rire aux éclats. Ce rire était sûrement nerveux, j’étais stupéfaite devant ce théâtre d’improvisation à ciel ouvert, ce mélange d’angoisse et de curiosité.

Une guerre semblait s’annoncer, les rues étaient pleines et il y grouillait des individus se hâtant pour remplir leurs placards. Il était 15 heures. Sur le chemin du retour, le périphérique était complètement bondé. Qu’était-il en train de s’esquisser ? Je me suis retrouvée seule à ce moment-là. Mon esprit n’avait pas la carte de la route à suivre et se perdait dans le labyrinthe de ma pensée. Perdue dans mes observations, mes doutes et mes joies de vivre cette journée étonnante, un humoriste camerounais, passant à la radio, est venu me sortir de mes songes. Amusé, il s’exprimait ainsi : « Aujourd’hui les Français résidant au Cameroun ne sont plus des expatriés, ils sont devenus des migrants ! Eh oui leur pays est du mauvais côté de la Méditerranée ! Espérons qu’ils savent nager... ».

Durant ces dix minutes d’intervention je souriais et même rigolais timidement. Mais cet homme pointait du doigt quelque chose de très juste. Le monde se renversait. Les places changeaient. Ce spectacle était sombre et dépeignait une logique mondiale malheureuse. Nos sociétés prendront-elles la mesure de toute la moralité portée par cet événement ? Ou bien l’oublieront-elles aussi rapidement que nous tirons la chasse au WC ?

Il est un point d’honneur pour moi à souligner. Celui qui explique pourquoi, dans son élan de solidarité, l’homme qui quelques minutes auparavant m’aidait à transporter ces kilos de pommes a dû me quitter. Encore un motif bien ingrat : les papiers. J’entends par papiers, ce qui donne le droit « légitime » de se révolter, de dénoncer… En effet, il est adulte, motivé à œuvrer mais ne détient pas le sésame français qui lui permet de s’exprimer sans crainte d’être arrêté. Il est donc rentré chez lui, comme un enfant puni. N’ayant le choix (raisonnable) que de regarder par la fenêtre ce qui l’appelle.

Mon amie et moi nous sommes rejointes à la maison pour s’atteler à la préparation médiocre de petits paniers repas. Après avoir chiné l’une et l’autre dans l’après-midi de quoi faire une petite centaine de sacs. Tout don était à l’arrêt, à quelques exceptions près chaque personne était tournée vers le bien être d’elle-même et de ses proches. Pommes soigneusement lavées, quelques parts de gâteaux récupérés au travail n’étant pas mangées par les enfants, savons que je ramenais de chaque séjour en hôtel et bouteilles d’eau achetées par un ami ont été les constituants de nos sacs plastiques conçus à base de fécule de pommes de terre…

Une énorme crainte nous a traversé l’esprit avant de monter en voiture pour aller à ce rendez-vous hebdomadaire : et si personne ne venait ? Et si tout ce que nous avions préparé n’avait aucun preneur ? Nous avons finalement claqué la portière en estimant que l’objectif était de remplir notre part de la relation en étant présentes.
19h50. Nous nous revêtons, au dépose minute des voitures, de notre tenue de combat : masque, gants et veste plastique. Nous étions maintenant trois pour porter nos petits paquets et notre volonté car nous avions récupéré en chemin la petite sœur de mon amie. Sur le parvis obscur de la Gare de Lyon, éclairé timidement par quelques lampadaires à la lueur jaunie, nous installons nos cagettes sur les grands bancs en pierre. En quelques secondes, plusieurs hommes se dirigent vers nous, certains à l’haleine alcoolisée sont plus virulents et n’hésitent pas à se rapprocher. Je vois le regard inquiet de mon amie. « Ça va être chaud » me dit-elle. « On donne vite les repas et on se barre ». Il faut donc que je garde mon sang froid. Pas question de paniquer, nous allons gérer la situation, organiser une file, faire notre prévention sanitaire, proposer de répondre à des questions et leur témoigner nos difficultés d’être présentes les prochaines semaines.

Patience oblige, nous sommes contraintes d’attendre l’arrivée d’un ami qui doit nous apporter les bouteilles à rajouter aux sacs. Une vingtaine de minutes s’écoule, les hommes se multiplient et doucement nous ouvrons le dialogue. Beaucoup témoignent de leurs inquiétudes car ils voient progressivement fermer leurs portes toutes les associations et services qui les accueillent. Qu’allonsnous devenir ? Nous devons vivre nous aussi . Abattu, un homme à la casquette vissée sur la tête, les yeux bleus et le sourire intouchable, s’exclame : « je vais finir par voler dans les magasins. C’est moche mais je peux pas me laisser mourir de faim quand même ! c’est la vie, c’est Eux qui nous y obligent ! ». Et d’autres, comme des élèves qui n’ont pas bien compris une leçon, nous posent des questions sur la pandémie. Quels sont vraiment les symptômes du Corona ? Qu’est-ce qu’on doit faire ?...

Puis la distribution de repas commence, nous écoulons notre maigre stock en accompagnant le geste de paroles tantôt préventives, tantôt interrogatives mais aussi chaleureuses. Sans grands moyens, nous finissons en ne distribuant qu’une pomme et de l’eau et ne terminons que par tendre une bouteille… Ce moment est intense. Il est paradoxalement à la fois déchirant et émouvant. La phrase d’un homme mince et élancé résonne encore dans ma tête : « Merci pour tout. Avec le Corona les gens ont peur, mais vous vous êtes là. Je vais partager la pomme avec mon ami qui m’attend là-bas (le pointant du doigt). Je sais que Dieu nous protégera. Bon courage à vous ».

Les personnes rendues dépendantes des acteurs sociaux sont donc toujours là. Elles ne se sont pas volatilisées. Renvoyées une fois de plus à leur triste sort, souvent ignorées par les passants qui piétinent leur lieu de vie ou parfois observées de façon dédaigneuse, elles n’ont aujourd’hui quasiment plus aucun regard à chercher.
Une sélection darwinienne moderne se façonne, il me semble, devant nos portes.

(Mourier et Arleston, Trolls de Troy, sur www.Kicswila.com, d’après La grande famille de René Magritte)