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Pour en finir avec la question de la théorie

par Numa Murard
le 10 octobre 2018

Pour en finir avec la question de la théorie

A chaque fois que nous sommes invités à parler de la sociologie narrative, la même question revient : quelle théorie défendons-nous ? Quelle production théorique permet la pratique de l’écriture narrative ? Quelle généralisation peut être faite des récits produits ? Etc. La question a de multiples entrées et peut être formulée de mille façons différentes, mais c’est toujours la même.

Je considère tout d’abord la question comme un symptôme du fétichisme qui caractérise et détermine les relations sociales entre les sociologues. C’est pourquoi la question n’est jamais posée par d’autres interlocuteurs que les collègues sociologues ou ceux qui aspirent à le devenir. Suivant la théorie du fétichisme que l’on adoptera, selon qu’on le considère comme symbole ou comme objet, le fétiche peut être désigné comme la théorie elle-même, ou comme la divinité à laquelle il se réfère à travers la narration indéfiniment réitérée de la cérémonie d’adoubement par laquelle l’individu ordinaire a été fait (sacré) sociologue (récit indéfiniment répété de la scène primitive, celle de la commission de spécialité ou du comité de sélection qui a élu ou pourrait élire le candidat). Il n’est pas de relation entre sociologues qui ne débouche après un laps de temps plus ou moins étendu sur ce récit dont la structure narrative est à peu près immuable. Autrement dit : le fétichisme de la théorie a ses rituels dont la structure reproduit la théorie du fétichisme (cas particulier du fétichisme de la marchandise peut-être, les dénonciateurs du néo-libéralisme qui affecte l’Université n’en sont pas les derniers adeptes).

Le fétichisme a ceci de commun avec la paranoïa que son suppôt a toujours raison. Il est donc inutile de raisonner avec lui. En tant que caractère déterminant les relations entre sociologues, il peut cependant être utile d’en considérer les effets et, si possible, d’en prévenir les méfaits. Le premier effet, bien sûr, est l’effet de coupure entre le profane et le savant, reflet, dans les relations sociales, de la coupure épistémologique, coupure dans la théorie entre le sens commun et la vérité scientifique. La sociologie narrative ayant notamment pour objet, par la narration, d’ouvrir la frontière qui sépare le savant du profane, ne se débarrasse-t-elle pas du même coup de la coupure épistémologique ? Avec l’anthropologue Lin Yaohua (Golden wing : a sociological study of chinese familialism, Oxford University Press, 1947), on pourrait dire : « Science is no more than an organized knowledge of common sense » (La science n’est rien de plus qu’un sens commun mis en ordre, n.d.t.).

Sans doute. Sans aucun doute. Mais c’est la coupure qu’il faut éviter et pas forcément l’épistémologie. Le second effet du fétichisme est en effet de réduire l’épistémologie à des oppositions binaires, entre empirisme et théoricisme, idéalisme et matérialisme, sociologie critique et expertise ou pensée d’Etat, etc. La binarité est le principe logique gouvernant l’épistémologie de la coupure, se présentant ainsi avec un bon siècle de retard sur la philosophie et les sciences naturelles qui se sont débarrassées des dualismes stériles pour faire place à la multiplicité et à la combinaison des options théoriques, aux nuances qui séparent le blanc du noir, à la zone grise où se passent la quasi-totalité des événements que l’on peut inclure dans une narration. Le second effet du fétichisme est de fixer les auteurs dans des cases d’où ils reproduiront le point de vue situé de leur endroit.

Le troisième effet du fétichisme (et on arrêtera ici la liste) est de substituer la lutte théorique au conflit social ou politique. Si les meetings politiques ressemblent à des colloques scientifiques, la portée des arguments politiques est-elle augmentée ou diminuée du fait qu’ils sont oints de considérations scientifiques ? La lutte théorique des féministes « matérialistes » contre les féministes « essentialistes » a-t-elle favorisé ou entravé la marche pour l’égalité ? Si l’adoration du fétiche Concept a longtemps été un privilège masculin, la lutte qui oppose les féministes pour participer à son idolâtrie est-elle bien située sur le chemin de l’émancipation ? On nous permettra d’en douter, de même que, plus généralement, on doute de l’hypothèse selon laquelle il convient
d’avoir la bonne théorie pour faire le bon changement ou même la bonne révolution, comme si ce n’était pas la pratique du changement ou la pratique révolutionnaire qui permettaient de produire une théorie du changement ou de la révolution.
La moindre des politesses d’une sociologie narrative consiste donc à permettre et à favoriser les écarts à la théorie, les expérimentations, et les lignes de fuite.

Ecarts à la théorie

On a le droit de tirer de ce qui précède la conclusion qu’il faut se garder comme de la peste de de « la grossière tentation pour l’écrivain d’écrire des œuvres intellectuelles. Grande indélicatesse. Une œuvre où il y a des théories est comme un objet sur lequel on laisse la marque du prix » (Marcel Proust, Le temps retrouvé, 1926, dans A la recherche du temps perdu, III, « La Pleiade, Gallimard, p.882). Le but est de remettre la sociologie dans le bain qu’elle n’aurait jamais dû quitter, celui de la littérature, ce qui ne veut pas dire délaisser la théorie, bien au contraire, mais la laisser là où elle doit être, immergée dans le récit, dans la narration, dans l’écriture, sans jamais céder à la tentation du raisonnement : « On raisonne, c’est-à-dire on vagabonde, chaque fois qu’on n’a pas la force de s’astreindre à faire passer une impression par tous les stades successifs qui aboutiront à sa fixation, à l’expression » (Ibidem). En ambitionnant de rendre compte de l’expérience sociale, et de la faire partager, la théorie immergée participe à la production de la « mosaïque scientifique » (H. Becker) constituée par l’accolement de toutes les expériences sociales passées et actuelles.

Expérimentations

Un laboratoire ne devrait pas être seulement un lieu avec un couloir, des bureaux, des salles de réunions, des ordinateurs et des photocopieuses, mais un lieu où l’on expérimente, où l’on fait des essais. Une option consiste donc à produire des constructions théoriques congruentes avec les objets de recherche et leur narration. Andrew Abbott a employé l’expression de « sociologie lyrique » pour énoncer l’idée que le social peut trouver à s’exprimer autrement que dans un récit linéaire, par exemple dans une poésie ou un chant, mais aussi dans des fragments, bouts de papier, feuilles de carnets, archives partielles, etc. L’expérimentation peut conduire à développer une théorie narrative accolée à cette sociologie narrative. Or cette théorie narrative se cherche, en philosophie (Paul Ricoeur) et en littérature (chez les socio-linguistes et les linguistes notamment). La sociologie narrative prônant le décloisonnement des disciplines, elle se contredirait elle-même en proposant une théorie purement sociologique du récit, celui-ci faisant d’ores et déjà l’objet d’innombrables commentaires méthodologiques et théoriques, la plupart fourvoyés par ailleurs dans le marécage de l’identité, en attendant que cette marotte subisse elle aussi les effets de l’obsolescence programmée. Il est donc préférable de continuer à théoriser à partir de la pratique, ce qui conduit à développer une herméneutique des récits. Celle-ci peut elle-même s’inspirer de la psychanalyse, de la théorie sociale (et de l’histoire sociale), ou de la théorie politique.

Lignes de fuite

Il convient enfin de permettre, comme en littérature ou dans les arts, l’esquisse de lignes de fuite en visant la valeur la plus haute, celle de l’esthétique. Raconter avec des images, mettre en scène des événements, analyser avec une caméra, déconstruire avec un appareil photo, etc. Plutôt que la connaissance des arts, la connaissance par les arts. Ce n’est pas pour rien que les visages peints par Brueghel peuvent être reconnus dans les rues des villes hanséatiques, et qu’inversement on peut voir les visages des gens de la rue affichés dans les musées. Ou dans une bande dessinée, sur un film, dans un album photo, sur une affiche, dans une chanson rappée ou un poème slamé, sur scène, etc. C’est à reconsidérer les chemins de la connaissance que nous invitent ces lignes de fuite en faisant appel non plus seulement à l’expression des sensations mais également aux possibilités de l’imagination.





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