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Un an et demi

par Claude Solimen
le 14 octobre 2018

La visite

Le jour de la visite, il n’est pas là. Pas là, physiquement. Il a laissé des traces. Le cendrier plein dans la cour, un gros cendrier métallique plein de mégots jaunes orangés de cigarettes industrielles. Les deux bouteilles de bière vides au sous-sol. Dans le placard de la cuisine : les vêtements tachés de peinture, les pots et les rouleaux, et les verres à moutarde – ces verres décorés avec des dessins pour enfants, Asterix, Obelix, Tom et Jerry, les frères Dalton, qu’on recycle en verres pour boire…

C’est Sara, la propriétaire, qui nous fait visiter. Elle a fait rénover la maison comme pour y habiter. Elle habite à côté, la maison mitoyenne, avec Loïc, son mari, et leur petite fille Manon. Elle est bien leur maison, avec jardin – et un jardin, à Brest où il pleut si souvent, c’est bien, qu’elle nous fait remarquer, tu peux mettre le nez dehors au moindre rayon de soleil –, un quartier calme, bien desservi, proche du centre-ville… Mais elle est trop petite. Une pièce à vivre au rez-de-chaussée et deux petites chambres à l’étage où le bazar s’entasse en haut des étagères. Celle-là est plus grande : quatre pièces à l’étage, deux salons et cuisine à part avec en dessous le sous-sol. Quand son ancien propriétaire est décédé il y a deux ans, elle l’a achetée dans l’idée d’y habiter un jour. Peut-être casser la cloison qui sépare les deux maisons. Mais c’est trop tôt pour le moment, Manon est jeune, elle a quatre ans, puis trop de boulot, pas le temps.

On est trois, trentenaires, pour une colocation. Sara, ça la déstabilise. Elle avait pensé, elle avoue, une petite famille, deux enfants, deux salaires… Elle ne sait pas comment ça marche les contrats de colocation, elle va se renseigner. Oui mais il y a notre "dossier" : la liasse des papiers qu’on lui laisse en partant, papiers d’identité, bulletins, s’il en est, de salaire, justificatifs divers de revenus. Moi d’accord, ça va, avec mon CDD à l’Université, Benjamin passe encore, 1000 euros de chômage pour encore quelques mois, et informaticien, on trouve du travail, mais Morgane… des fiches de paye à 100 euros ?! Elle monte son activité, je plaide au téléphone, et elle a des économies. Puis il y a nos garants : petites retraites, certes, pour ceux de Benjamin, mais pour Morgane et moi, un père médecin, une mère adjointe de direction... Parmi ceux de la dite "génération sacrifiée", il y en a qui peuvent encore jouer des cartes de leurs parents.

Monique

C’est peut-être bien elle, Monique, la voisine d’en face, qui nous fera avoir gain de cause.
- Je lui ai dit moi, à Sara, elle avait peur, je lui ai dit : « Vas-y !, mais vas-y ! »…
Avec sa voix forte et ses grands mouvements des bras, elle répète :
- « Vas-y ! », je lui ai dit.
Avec sa manière à elle, Monique, d’être sans manière : sans retenue dans ses mouvements ou le volume de sa voix, comme d’autres font qui retiennent.
- Je lui ai dit : « C’est rien une coloc’, c’est bien, ils sont jeunes, la jeunesse, c’est la vie ! »

La vie, pour Monique, est comptée. C’est ce que disent les médecins. Deux ans qu’elle multiplie les chimiothérapies, ils lui ont donné, au mieux, encore un an et demi. Elle était mince avant, « mince comme un fil de ferre », et ceinture noire de karaté. Entre le travail au foyer et les congés maternité, elle s’employait, de temps en temps, comme secrétaire ici et là, mais sa passion, son truc à elle, c’était le sport en général et le karaté en particulier. Le karaté, avec les chimios, elle a dû arrêter. Et elle a pris du poids. Elle a perdu ses dents. Ses cheveux mi-longs, poivre et sel, ont l’air toujours propres, brillants. En écrivant, je pense : une perruque, probablement… Avec Jacques, son mari, ils se sont rencontrés il y a quarante ans, quand ils avaient vingt ans, à la sortie d’une boîte de nuit, à Brest où ils sont nés et ils ont grandi tous les deux. C’est elle, comme elle dit, qui « lui a mis le grappin dessus ». Il était « bien content », qu’il dit lui. Elle lui a fait la cour, il était marin à l’époque.

Jacques

Jacques est là cette fois, le jour de la remise des clés. Sara nous présente et puis file, elle part travailler. Il est beau Jacques avec sa moustache, son nez rond et ses yeux qui brillent, un petit air de Georges Brassens. Il lui reste des trucs à faire, « quelques bricoles dans le salon, trois fois rien, ça vous dérange pas ? ». Pas du tout, qu’on répond. Mais en fait, au fond, si, ça me dé-range, je me rends compte, ça dérange l’idée que j’ai que c’est chez moi, on a les clés, et que chez moi je suis sensée pouvoir dire qui rentre ou pas, quand j’ai envie qu’il soit là. Ça contrarie aussi le désir que j’ai, pressant, de m’approprier la maison, enfin chez nous, prendre nos marques, entre-nous, entre-soi, sans cette présence inconnue. En même temps je suis contente de le rencontrer, Jacques, il m’est sympathique, avec sa voix chaude et sa manière sans manière, et puis connaître ses voisins, je me dis que c’est bien. C’est nouveau pour moi, ex-enfant d’un foyer hermétique à son voisinage, fille d’un père aimant à citer Brassens justement, qui « ferai[t] passer par le fer tous les voisins de l’univers », allergique mon père aux qu’en dira-t-on et aux commérages de son village à lui d’enfance. Et aussi ex-parisienne, où l’on ne connaît ses voisins que par le bruit, toujours trop grand, qu’ils s’obstinent à faire à l’étage. Je me dis que c’est bien peut-être, que Brassens peut se tromper, qu’on peut nouer des liens, d’entraide, bienveillante. Et d’autant plus précieux pour nous qui venons d’arriver sans connaître personne.

C’est lui, Jacques, qui a refait toute la peinture de la maison, et réparé ici et là. Depuis deux mois, il y travaille, tous les jours, à plein temps. Depuis qu’il a quitté son emploi de livreur pour mieux s’occuper de Monique. C’est pratique, comme ça, il continue à « faire des trucs », puis s’il y a le moindre problème, il n’a qu’à traverser la rue. Il a été longtemps livreur, pendant plus de vingt ans, pour un supermarché. Ça c’était après la marine et tous les pays accostés. La Norvège et les fjords, c’était beau ça qu’il raconte, sans l’air d’être fier, simplement il raconte, et tout en rangeant ses pinceaux. La peinture, il adore, la peinture qui transforme les atmosphères et les humeurs, c’est son passe-temps, chez lui, dès qu’il peut, il repeint, une pièce ou une autre, et Monique de souffler :
- Ça y est, ça le reprend, il veut faire la cuisine en jaune maintenant !
Sara ne le paye pas. Deux mois de travail pourtant… Jacques est catégorique :
- Ah bah non ! Moi c’est mon plaisir et si je peux lui rendre service…
C’est qu’ils semblent bien se connaître, Sara, Jacques et Monique. Monique dit de Sara qu’elle est comme sa fille et joue avec Manon et lui fait des cadeaux. « Vous verrez, ils sont adorables », nous dira Sara de Monique et Jacques. Régulièrement, elle les invitent, à manger, passer la soirée. Des liens rapprochés où l’argent n’a sûrement pas sa place, où on donne, on rend, on re-donne. En retour des deux mois de travail de Jacques, Sara lui a offert une machine à café – Jacques adore le café.
- C’est bien, moi ça m’occupe, ça me change les idées…
Fini de ranger ses pinceaux, il rassemble ses outils.
- … Bah c’est pas tous les jours facile la maladie de Monique.
Il ne s’étend pas, il ne se plaint pas, il constate. Il a fini. Fini ses dernières « bricoles », fini de rassembler et ranger ses affaires, lentement, tout en discutant, en s’interrompant régulièrement, comme s’il n’arrivait pas à se décider à partir. Pas évident pour lui, je me dis, de quitter la maison. Comme une deuxième maison qu’il a eu, un espace à lui, un équilibre qu’il avait, comme un sas, la maison, comme une transition, entre sa vie d’avant et son nouveau présent, et qui finit trop vite ? On lui aurait bien offert un café, mais on a rien, tous nos cartons sont encore à Paris.
- Oh vous embêtez pas !
Jacques fait le tour, une dernière fois.
- Ça vous dérange pas ?
Voir s’il n’aurait pas oublié quelque chose. Plus de cendrier dans la cour et ni de bouteille au sous-sol. Plus de pot, ni rouleau, ni vêtements de travail. Restent les verres dans la cuisine, Obelix et les frères Dalton.
- Ça c’est pour vous, des verres, c’est pratiques des verres…
Ça y est, il s’est décidé, il a ses affaires avec lui, ses yeux qui brillent et son sourire sur le pas de la porte.
- … ça serre toujours, c’est cadeau. C’est mon cadeau de bienvenu !
Il rit. Parce que c’est pour rire. Un cadeau qui n’en est pas un, qui ne veut obliger en rien, ce n’est rien. Rien qu’une manière sans manière de nous souhaiter la bienvenue, comme il dit. Le premier cadeau qui n’en est pas un d’une très longue liste.

On est comme ça

- Salut les jeunes !
C’est Monique, avec son tablier et ses cheveux qui sentent bon, qui vient de sonner à la porte. C’est la première fois qu’on la revoit Monique, depuis les premiers jours suivant la visite et les clés. On a revu Jacques une fois, le soir de l’emménagement, il nous a aidés à porter, ça tombait bien, on était trois, que nous trois pour un camion plein, mais sans trop non plus, quelques meubles et quelques cartons, les plus gros, après on lui a dit que c’était bon, on se débouillait, que déjà c’était beaucoup ce qu’il avait fait, il était tard, 10h du soir, Monique devait être couchée. Puis Jacques on l’a revu encore depuis les fenêtres à l’étage, quand il va le matin, de sa maison à son garage qui est à l’extérieur, prendre la voiture ou bien les outils qu’il y a rangés sur les étagères, on se fait coucou de la main, des sourires. Mais pas Monique, Monique, on l’a pas vue depuis deux mois. Deux mois déjà qu’on est là, deux mois qu’on se dit qu’on les invitera. À boire un café, qu’ils voient la maison, puis pour faire mieux connaissance. Mais le temps file et il est plein, plein notamment de meubles et d’objets à trouver, on s’installe, trop plein semble-t-il pour les inviter. Puis on voudrait être installés, justement, pour les inviter, qu’ils voient la maison belle et bien aménagée…

Elle a l’air en forme Monique, dans l’encadrure de la porte, vive, vivante, bien vivante. Sous son tablier, en T-shirt – c’est la fin de l’été mais il fait encore doux et ce jour-là, il ne pleut pas, il fait beau qu’on dit par ici, quand le soleil perce parfois –, aux pieds des mules et dans les bras, un saladier plein de lentilles recouvert d’un film plastique.
- J’ai cuisiné toute la journée, et comme toujours, j’en ai en trop. Alors voilà, ça c’est pour vous, ça vous fait votre dîner.
Elle me tend le saladier.
- Merci Monique.
- Oh ben c’est rien. Tu vois, moi, je suis comme ça. J’ai les jours avec et les jours sans. Les jours sans, je peux rien faire, clouée au lit, kaput. Mais alors les jours avec, je n’a-rrête pas. Lessive, ménage… Après t’as Jacques qui fait sa tête, « Ah bah non, Monique, tu vas pas encore faire cette étagère ! », « Ah bah si, si, si ! Laisse-moi passer, pousse-toi de là », que je lui dis. Et alors aujourd’hui, tu vois, c’est cuisine. Toute la journée, cuisine. Et alors comme j’avais des restes, je me suis dit « mes petits voisins... »…

Le lendemain encore, Monique est dans un « jour avec ». Je la croise, le matin, en partant pour la fac. Comme elle me voit sortir, elle ouvre sa fenêtre, au rez-de-chaussée la fenêtre qui donne sur la cuisine, et se penche à la balustrade :
- Salut la belle !
C’est cuisine encore aujourd’hui. Jacques est en arrière-plan, un salut de la main, un sourire, il fume, et il boit, du café. Ça l’amuse Monique, elle s’amuse elle-même, de se voir cuisiner, comme ça, toute la journée, des quantités astronomiques, qu’elle congèle à parfois ne plus savoir qu’en faire. Elle nous en apportera, de ce qu’elle cuisine, bientôt, elle ça la débarrasse et nous ça nous fait à manger. Ce qu’elle ne sait pas et qu’on ne peut pas lui dire, c’est qu’on n’a pas trouvé très bonnes les lentilles d’hier. Ou si, peut-être Benjamin, « Oh si, ça va, c’est bon, ça passe ». Morgane et moi, on a mangé, un peu, mais sans plaisir. Benjamin a fini le plat…

Le surlendemain :
- Salut la coloc’ !
C’est encore Monique avec son énergie, son tablier, ses mules et une moitié de quiche lorraine. Comme elle va pour partir :
- Ah, oh mais j’oubliais : ça vous intéresse une table ?
Des meubles on en a bien besoin, fraîchement débarqués de nos « cages à poules » parisiennes – c’est Morgane qui dit « cage à poules » – dans cette grande maison qu’il faut aménager, oui, ça nous intéresse. Jacques nous l’amènera, plus tard, dans la journée, il est en courses en ce moment, Monique l’a envoyé, acheter de quoi cuisiner. On dit « oui, merci », on dit « oui », même si on se dit, une fois la porte refermée, que « ça fait beaucoup » ces cadeaux, qui n’en sont pas pour eux mais qui en sont pour nous, l’aide de Jacques aussi pour porter, on se dit qu’on a l’impression comme de leur devoir quelque chose, que peut-être on devrait pas dire « oui » à chaque fois… C’est Morgane et moi qu’on pense ça, Benjamin ne dit mot mais il ne consent pas.

« Nous, on est comme ça », nous dit Jacques après avoir porté puis placé la table au salon, après qu’il nous ait dit que si on voulait il avait aussi des jardinières, quelque part au garage, après qu’on l’ait remercié et re-remercié.
- On est comme ça, Monique et moi. Si on peut rendre service. Ça nous fait plaisir. Nous on a des trucs, on n’en a plus besoin. Vous vous venez d’arriver, vous en avez besoin. Échange de bons procédés comme on dit !
Il rit.

La boîte de chocolats

Ils nous ont donné d’autres choses, les jardinières et d’autres choses, ils nous ont prêté des outils, une perceuse, une ponceuse... Ils ont voulu nous signifier que ce n’était pas des cadeaux, que c’était déjà un échange, de recevoir et de donner, qu’on devait surtout pas se sentir obligés. Pas si facile, pour nous. Des mois ont passé comme ça, à recevoir sans rien rendre. Et puis un jour, quand même, Morgane et Benjamin ont voulu leur offrir une boîte de chocolats. Des bons chocolats, vraiment bons, Morgane, elle y tenait. Un cadeau, juste un mais un vrai, un seul vrai beau cadeau en échange de tous les leurs. Je n’étais pas là ce jour-là, c’est Morgane qui m’a raconté. Presque ils auraient refusé ! Ils voulaient pas la prendre la boîte de chocolats, dans son bel emballage, rouge avec un nœud noir et l’autocollant de la marque. Ils ont dit : "Mais non, c’est pas ça, nous on attend rien en retour, on vous dépanne, c’est normal, vous êtes jeunes, vous venez d’arriver". Sauf que Morgane, je la comprends, ça la contrarie elle, de pas pouvoir donner aussi. C’est comme dit Mauss [1], c’est le don, qui endette, rend redevable. Pour nous, c’est comme dit Mauss, même si c’est pas comme ça pour eux. Pour eux c’est pas comme ça. Eux, ils ont bien conscience, et ils le disent, ouvertement, du fait que donner, c’est aussi un acte égoïste, qui leur fait plaisir qu’ils disent. Et qui leur fait peut-être d’autant plus plaisir qu’ils sont seuls, là, tous les deux, pas de passage chez eux qu’on sache, de l’autre côté de la rue, seuls, si proches et si loin à la fois. Donner et recevoir, par-dessus la rue qui sépare, c’est faire du lien et faire du lien, c’est déjà quelque chose. Peut-être, ce qu’ils attendent, c’est juste ça, du lien, de la reconnaissance en guise de retour. Alors la boîte de chocolats, ce serait mettre fin à tout ça, ce serait rendre et dire qu’on est quitte, que la rue peut nous séparer, à nouveau, pour un temps, jusqu’au prochain "cadeau".

La semaine qui suit, c’est tous les jours, sans exception. Monique, à la porte, avec un plat, une salade, des parts de tarte ou du gâteau. Et Monique à la porte sitôt qu’on est rentrés. À peine accroché son manteau et quitté ses chaussures. L’impression, mauvaise impression, d’être épiés, surveillés… La salade est mangée, du riz blanc, neutre, et des tomates. Seul Benjamin touche au plat. Les parts de tarte et le gâteau sont oubliés dans le frigo. C’est trop. En plus de notre bouffe à nous. Trop pour le ventre et dans la tête. Et puis, c’est pas très bon, avec Morgane on persiste. Du « mépris de classe », dit Benjamin. Et il a sans doute raison, affaire de goût de classe où dire « c’est pas bon » c’est faire d’un jugement de classe le seul jugement qui vaudrait et rejetterait le goût des autres du côté du mauvais. Mais on se dit aussi qu’à notre goût si c’est pas bon, c’est pas juste parce que c’est pas bon, c’est aussi parce on se sent comme forcées, de recevoir, d’accepter, de manger, encore et encore.

Que faire ? Leur dire : « c’est trop pour nous » ? Mais on les vexerait. Ils voient pas les choses comme on les voit nous, et inversement, comment s’y retrouver ? Comment faire pour trouver, comme on dit, un terrain d’entente ? Prendre nos distances ? Comment ? En ne répondant pas, carrément, quand ils sonnent ?

Mais la distance se fait d’elle-même. Les semaines suivantes, Monique ne sonne plus. La fenêtre de sa cuisine, au rez-de-chaussée, reste fermée. Probablement ses « jours sans ».

Brassens et les sentiers côtiers

Au printemps, ça y est, enfin nous sommes prêts, installés. Dans le grand salon, sur la table basse, de la tapenade et du fromage frais, des canapés de surimi apportés par Monique, des verres de vin rouge et blanc et du jus d’orange pour Manon. C’est chez nous la fête des voisins. Loïc, Sara et Manon sont arrivés tôt les premiers, puis peu après, Jacques et Monique. Nos autres voisins mitoyens sont venus eux aussi, un couple, un homme et une femme, passé la soixantaine, qui en général, dans le voisinage, font plutôt bande à part. Leur maison est l’une des rares à avoir survécu aux bombardements, une belle ancienne maison avec un jardin, pelouse et palmiers, qu’on voit d’en haut par la fenêtre. Elle était infirmière et lui anesthésiste, ils sont aujourd’hui retraités. Il a mis un costume et elle une chemise blanche, des trucs qui coûtent de l’argent, "belle" coupe, qui tombent "bien". À leur arrivée, ils nous ont offert des coupes à champagne sans pied. Le contraire de Jacques et Monique : « C’est inutile, mais l’inutile, c’est parfois le plus important », elle a dit de sa grosse voix et avec son accent, bourgeois. Ils ont l’air mal à l’aise sur leur chaise en osier, ils restent une heure et puis s’en vont. Loïc, Sara et Manon vont partir eux aussi, Manon doit aller se coucher.

Avec Jacques et Monique, on passe la soirée. C’est la première fois depuis qu’on est là, passer du temps, vraiment, ensemble, presque un an on a attendu. On parle musique, à l’ordinateur, on lui fait jouer nos chansons. Des chansons françaises surtout, des chanteurs qu’on connaît, tous les cinq, un terrain d’entente, et Brassens en particulier. On parle aussi de la région, des beaux coins qu’il faut qu’on visite, des falaises, des plages et des sentiers côtiers. Ils pourraient nous emmener, un jour, si on voulait. Et on finit le vin.
- Pastis ?, propose Benjamin.
Monique refuse, Jacques accepte, et nous l’accompagnons. Il se sert largement.
- Ah ouais ! T’y vas pas de main morte !, lui fait remarquer Benjamin.
- Ah, je suis comme ça, moi, je suis comme ça !
Il rit et on rit avec lui, et il choisit d’autres chansons, et il chante et il se ressert. Il est minuit passé quand Monique finit par dire :
- Ouf ! Moi je suis fatiguée !
Jacques ignore son appel, il n’a pas envie de partir. Il parle, il chante, finit son verre.
- Bon, répète Monique, je suis fatiguée, on y va.
- On reste un peu ?
- Non Jacques, allez, ça suffit, on s’en va.
Jacques titube vers la porte.

Les bouteilles de vin

- Salut Claude, ça va ?
Il n’est pas encore midi et Jacques sent l’alcool.
- Tu viens ? J’ai quelque chose à te montrer.
Je le suis, nous allons chez lui. Traversons la rue puis passons la porte. Un hall étroit et un peu sombre, qui donne à droite sur le salon et à gauche sur la cuisine, avec en face un escalier et la porte de la remise.
- Jacques ?, appelle Monique depuis l’étage quand nous entrons.
- Ça va Monique, je suis avec Claude.
Jacques me fait un clin d’oeil et aussitôt m’entraîne en face, dans la remise, ferme la porte, et puis chuchote, l’air complice :
- J’ai pensé à vous… Regarde ça…
Il se penche, maladroitement, tire une caisse de sous l’étagère, en extirpe une boîte en bois :
- C’est du vin, du super bon vin. On a ça depuis, pfff !, je sais même plus combien tellement ça fait longtemps. Et on le boit pas, c’est pour vous…
Me fourre la caisse dans les bras. Par mimétisme, je chuchote :
- Mais t’es sûr ? Mais non. Vous le boirez un jour...
- Non non non non, on le boira pas. C’est pour vous je te dis. Ça me fait plaisir, prends-le. Par contre, le dis pas à Monique. Ça, faut pas le dire à Monique. Tiens, mets-le contre toi, cache-le un peu avec tes bras...
Pas le temps de dire non, d’essayer de comprendre ou de faire quoi que ce soit, Jacques, pressant, mais sans violence, il me pousse hors de la remise. Dans le hall d’entrée, Monique est là qui voit la boîte.
- Ah non, Jacques, pas ça !
Elle me prend la boîte des bras. Elle crie :
- Pas ça, ça t’as pas le droit, tu le sais très bien !
À moi :
- C’est pas contre toi Claude…
Je suis déjà dehors.
- … mais c’est à mon papa, Jacques sait très bien qu’il a pas le droit.
Le père de Monique est mort il y a deux ans. Elle l’aimait beaucoup. Il était marin lui aussi. C’est Monique qui me l’a dit. Elle me l’a dit ce jour où elle nous a offert un CD, Chants de Marins, chorale de Lannilis. Sur la couverture, des hommes et des femmes, tous en T-shirt blancs à rayures noires ou bleues, assis sur les rochers d’une côte du Finistère, dos à la mer qu’on voit au fond. Il était là son père, parmi eux, dans le premier rang. Plus beaucoup de cheveux, des lunettes de soleil, des traits fins et comme un sourire qui ne veut pas sourire vraiment. Il est beau, j’ai pensé, on aurait dit Jean-Pierre Bacri.

Un peu d’horizon

À la fin du second automne, Jacques a avalé une boîte de médicaments et bu d’un trait un litre d’alcool à quarante degrés. Pour un peu, il y serait passé. Hospitalisé quinze jours. Ils nous l’a dit plus tard, quand il est allé mieux. C’est dur, c’était trop dur, ces journées passées sans rien faire, à rester enfermé. Il a toujours, lui, fait des choses, toute sa vie, marin jeune, et puis livreur toutes ces années. S’arrêter comme ça, tout d’un coup, c’est comme s’arrêter de vivre. Il buvait pas avant. Non, l’alcool, c’était pas son truc. Même quand les copains buvaient bien, lui il buvait comme ça, un verre, deux maximum, pour jouer le jeu, être avec eux. Non, c’est depuis qu’il est fourré tout le temps à la maison, il tourne en rond comme dans une cage. Il sort, oui, pour les courses et le dimanche midi, il va manger avec sa mère, chez elle, elle est à Brest. Monique ne vient pas, non, il y va seul parce que Monique elle l’aime pas trop sa mère à lui, c’est compliqué entre elles deux, c’est tendu. Puis Monique elle évite, depuis qu’elle est malade, elle évite de sortir, c’est compliqué pour elle, de sortir et aussi d’avoir des gens chez elle. Depuis qu’elle est malade, elle veut plus voir grand monde, il la comprend Jacques, il comprend. Il sortirait bien, lui, voir des gens, des copains, son frère, sa sœur qui sont pas loin, mais c’est qu’il doit rester au cas où Monique soit mal, et puis, peut-être aussi, Monique, elle est un peu jalouse. Peut-être elle va s’imaginer, des trucs, ou alors jalouse parce qu’elle, elle peut pas. Et faut la soutenir, et en même temps, c’est dur, et faut pas qu’encore une fois, ça devienne trop dur. Alors depuis, ça fait un mois, la boîte de médicaments et le litre d’alcool, depuis, tous les matins, Jacques prend sa voiture. Il ne boit plus, plus une goutte. Il prend sa voiture et il roule, pas longtemps, juste pour sortir de la ville. Il se gare à l’entrée du pont, le pont piéton qui fait comme ça se rejoindre les rives de la rade de Brest. Il fait l’aller-retour à pied, vingt minutes à marcher, un bol d’air iodé, du vent par rafales et un peu d’horizon… puis rentre à la maison.

Un an et demi

L’hiver est déjà là quand nous faisons chez nous la deuxième fête des voisins. Un peu plus d’un an et demi déjà qu’on est là. L’infirmière et l’anesthésiste ne sont pas venus cette fois. Loïc non plus, il travaille, mais Sara reste un peu plus tard qu’à la fête de l’an dernier, jusqu’à ce que Manon s’endorme sur le canapé. Jacques boit de nouveau mais sans trop, quelques verres de rosé qu’il fait durer sur la soirée. Monique parle beaucoup. Bien vivante à nouveau, avec sa voix forte et ses grands mouvements des bras. C’est ce soir là qu’elle nous raconte :
- Je lui ai dit moi à Sara : « Vas-y !, mais vas-y ! C’est rien une coloc’, c’est bien, ils sont jeunes, la jeunesse, c’est la vie ! »

Elle est en vie Monique. Les médecins se sont trompés. Ils sont « hallucinés » qu’elle dit. Ses deux derniers tests sont négatifs, jusqu’à nouvel ordre, plus de chimio. Elle a bien de l’arthrose, mais « si ce n’est que ça », comme elle dit, elle en a vu d’autres, elle s’en remettra. Le mélange d’huiles essentielles que je lui offrirai quelques jours plus tard, sensé soulager la douleur, ne fera pas de merveilles. Elle l’acceptera de bon gré. Le lendemain, elle nous donnera un service à sangria. Un truc ramené d’Espagne, par Jacques, dans le temps, qu’elle a gardé comme ça, dans un carton, toutes ces années. Ça pourrait nous servir un jour, si on voulait faire de la sangria. Il n’est pas joli ce service, à notre goût à tous les trois, à Benjamin, Morgane et moi. Peut-être qu’au goût de Monique non plus, il n’est pas joli. Peut-être bien que c’est pour ça qu’elle l’a gardé toutes ces années, sans jamais s’en servir. Le service est chez nous, toujours dans son carton, sur une étagère au sous-sol. Peut-être qu’un jour il nous servira, un jour, si on voulait, faire de la sangria.

Claude Solimen

[1Mauss Marcel 1925 (2007), Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, Paris, PUF.




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