• Sociologie narrative ?
    • Ne faut-il pas imaginer de nouvelles formes, une façon de sociologiser dans et par la narration ?
  • Lectures buissonnières
    • Pour reconstituer le trésor perdu de la littérature du réel. Vous avez rendez-vous avec certains livres mais vous ne savez pas qui ils sont.
  • Images et sons
    • Cette rubrique entend s’interroger sur ce que nous voyons et ce que nous entendons lors de nos enquêtes, ce qui nous frappe l’esprit parce que « ça nous regarde ».
  • Archives
    • Tous les textes publiés sur le site classés par titre et noms d’auteur(e)s. Le début d’un thésaurus à enrichir au fur et à mesure des nouvelles productions.


  • Fragments du monde
    • Penser et comprendre, voilà l’affaire de « Fragments du monde », de celles et de ceux pour qui s’enquérir a plus d’importance que de prononcer 
  • Nos rencontres
    • Nos rencontres, nos différents moments d’échanges, en présence ou à distance.
      Nos activités liées au GT35 Sociologie narrative de l’AISLF




Liens
Maison Albert Londres
Dire le travail
Non fiction
Agencements
Casiers
Université buissonnière




Sociologie(s) publique(s) ?




Projet chômage




Des récits de papier aux récits 2.0





Récits d’anciens metallos (Vierzon, 1996)


par Laurent Aucher et Danielle Champion
le 12 avril 2021

MÉTALLOS D’HIER
par Laurent Aucher & Danielle Champion

Vierzon (Cher) 2021 : nombre de grandes usines métallurgiques où ils travaillèrent leur vie durant ont fermé dans la dernière partie du XXᵉ siècle. « La Case », emblème de l’industrie vierzonnaise, a déserté le site le vendredi 15 décembre 1995. C’est dans ce contexte social particulier que Laurent Aucher, étudiant en DEA de sociologie, recueille sous forme d’interviews enregistrées les souvenirs de trois ouvriers retraités : Roger Parent, Michel Besse et Michel Poulin. Ils retracent leur vie à l’usine et hors de celle-ci. L’ouvrage Récits d’anciens métallos (Vierzon, 1996) qui vient de paraître chez L’Harmattan propose les trois récits de vie écrits par Danielle Champion à partir de ces entretiens. Il amène à s’interroger sur ce qu’a été la condition ouvrière et sur ce qui subsiste de cette identité collective.

Extrait 1 : Roger Parent (1911-2006)

On n’avait pas l’électricité non plus. Elle est venue ici en 1924. Quand j’allais à l’école, elle montait jusqu’à la place des Marronniers à Chagnot. Elle venait par le quartier des Forges, elle attaquait la côte du cimetière et s’arrêtait là, au coin. Après, ils l’ont amenée là où il y avait des petites fermes, les dernières maisons avant le pont de l’autoroute. Après, elle était ici en 1924.

Si on revient à la maison, il y avait la pièce où on est, la chambre et le cellier, c’est tout. Ici, c’était la cuisine, mes parents couchaient là, dans un lit, là. Moi et ma sœur, on couchait de l’autre côté, dans notre chambre. Ici, on faisait la cuisine, on mangeait, on lavait, on vivait, ça faisait tout : salle de séjour, chambre à coucher et tout. On était habitués, c’était comme ça. Pas comme aujourd’hui où on a cuisine, salle de séjour et ceci et cela. C’était partout comme ça. Partout, dans toutes les maisons ouvrières, c’était ça, une ou deux pièces, encore une chance quand il n’y avait pas qu’une pièce !

Ma mère, tant qu’elle n’a pas été paralysée, faisait la cuisine, lavait le linge. À ce moment-là, il fallait s’occuper du linge, repasser et tout. Les femmes ne travaillaient pas à l’époque, ce n’était pas qu’elles faisaient rien, il y avait tout à faire, laver à la main, y avait pas de machine à laver. D’ailleurs je vois, partout où je vais, les jeunes mères d’aujourd’hui, avec des gamins qui se traînent par terre, c’est eux qui essuient le parterre des salles. Dans ce temps-là, c’était pas déjà pareil, les gamins, fallait pas qu’ils bougent, et surtout pas se salir. Pour aller à l’école, on avait des tabliers noirs à peu près neufs, quand t’arrivais à la maison, immédiatement, il fallait quitter ça, et les galoches et tout… Je portais des sabots, des tabliers plus ou moins usagés. C’était partout pareil parce que, dis donc, il fallait laver à la main, aller au lavoir. Ici, le lavoir, c’était une fosse, et l’été quand il y avait plus d’eau, il fallait aller laver plus haut, à Chagnot. En face du cimetière, il y avait un chemin qu’ils appellent le chemin du Joffrois à côté de l’autoroute, une source alimentait un bout de ruisseau qu’ils appelaient… je ne sais plus… La dernière fois que j’y suis passé, je n’ai pas retrouvé l’endroit, ça a été bouché.

À l’extérieur, il y avait le jardin, comme il existe maintenant. On ne faisait pas le potager pour le plaisir. Fallait manger d’abord. Parce que les salaires ne permettaient pas de manger si tu n’avais pas de jardin. On mangeait plus de légumes que de viande, à l’époque. Tu sais, moi, dans ma jeunesse, de la viande de boucherie, on n’en mangeait à peu près jamais. Il fallait qu’il vienne du monde à la maison. Alors, il y avait un rôti de veau et l’hiver le pot-au-feu et puis avec les restes du pot-au-feu, dans la semaine, on faisait un hachis parmentier ou un mironton… un machin comme ça. Et puis on avait les lapins et les poulets, on mangeait ça mais la viande de boucherie, non, jamais. Je dis « chez moi », mais c’était partout.

Il ne faut pas oublier une chose, c’est que nous encore, ici, on buvait du vin, avec de l’eau évidemment, on était gamins, mais la plupart des voisins n’avaient pas de vigne. Mon p’pa en avait deux ou trois morceaux mais c’était un drôle de travail de bagnard quand il travaillait dix heures pendant six jours à l’usine et le dimanche, du jour à la nuit, c’était la vigne et le jardin, tout ça. Y avait pas un bagnard à Cayenne qui travaillait comme ces gars-là. Tu sais, le jardin, ça ne se faisait pas tout seul, y avait pas de motoculteur, c’était à la bêche et puis à la pioche, les vignes, c’était pareil, tout ça se travaillait à la main, sauf un petit morceau qu’il faisait labourer avec un bourricot. La vigne, ça ne demande pas d’être travaillé profond et fort, non, mais enfin… Je dis « mon père » mais les voisins, c’était pareil ! Et encore, mon père avait un vélo que son patron, à la ferme, lui avait payé, il n’aurait pas pu l’acheter, pense donc qu’un vélo, à l’époque, ça valait je ne sais pas, moi, trois-quatre cents francs, ça représentait pas tout à fait une année de salaire mais pas loin.

Bon, il y avait le dimanche. On n’allait pas à la messe, ma mère était croyante mais elle n’allait jamais à la messe... Si, elle devait y aller pour les Rameaux si je m’en souviens bien. Pour les Rameaux et pour la Toussaint. Par contre, elle mettait du buis, du buis béni, ça se fait encore maintenant. Y en a encore qui mettent ça au cimetière, certainement que, pour les Rameaux, y en a pas mal encore qui déposent du buis... Mais chez nous, c’était tout. Mon p’pa n’était pas croyant mais il n’était pas contre l’Église. D’ailleurs quand il s’est marié avec ma mère, ils se sont remariés plutôt, parce qu’il était veuf et elle aussi. Ma mère voulait se marier à l’église naturellement. Il n’y avait même pas d’église aux Forges, elle était en ville. Ils sont allés voir le curé qui a dit : « Je ne peux pas vous marier, c’est le Carême ». Mon père a dit : « Vous ne pouvez pas nous marier ? Pourquoi ? » « Ah non, c’est le Carême. » « Bon, eh bien, on se passera de vous, c’est pas difficile » et patati et patata. « À moins que vous payiez une dispense. » « Une dispense ? » « Oui, si vous payez… » « Si je paye, vous pouvez nous marier et si je ne paie pas, vous ne pouvez pas ! Eh bien, je payerai pas, vous me marierez si vous voulez sinon, je me passerai de vous. » Alors, ils se sont quand même mariés à cinq ou six heures du soir mais il a pas payé. Alors, tu vois ce que c’est que la religion, celle-là comme toutes les autres. D’ailleurs, y a longtemps que j’ai rompu avec elle.


Extrait 2 : Michel Besse (1933-2004)

À l’usine, en somme, j’étais un ouvrier « moyen »… si on veut… Je ne connaissais pas la métallurgie, donc, j’ai commencé par percer des trous, un peu comme dans la chanson de Gainsbourg : « J’fais des trous et des trous… », à longueur de journée. Après, j’ai appris à découper de la ferraille à longueur, après, à me servir d’un chalumeau pour découper des tôles, si bien que j’ai été OS2, OS3. Je suis passé par P1A, P1B, pas plus loin. J’étais « ouvrier métallurgiste », c’est le mot approprié, métallurgiste, c’est tout ce qui touche à la ferraille… dans une usine automobile, c’est de la métallurgie, quand on faisait des backhoes, ou dans la boîte où j’étais avant, des machines à laver, tout ce qui touche au métal, transformer de la tôle, c’est de la métallurgie…

En dehors de la Case, je n’ai pas eu affaire à d’autres branches professionnelles… Je ne connais pas autre chose que les backhoes. Par exemple, si je me retrouvais dans une usine automobile, il faudrait que je redémarre à zéro. Un ouvrier qualifié, c’est bon pour une seule chose. On nous appelle « ouvriers métallurgistes », dans mon esprit, c’est faux : je ne connais qu’une partie du truc… Par exemple, celui qui sait travailler sur une carrosserie de bagnole ou d’engin de terrassement, ou encore de machine à laver, serait un véritable ouvrier métallurgiste, pour moi, c’est des échelons.

J’étais le petit professionnel dégrossi, quoi, pas le professionnel qui pouvait toucher à tout… c’est comme ça que je me ressens… j’aurais pu arriver à être professionnel. P1, en fait, ça veut dire « professionnel » mais c’est une fausse appellation parce qu’on est professionnel dans la maison où on est, avec la machine qu’on est habitué à travailler. Par exemple, si on coupe les ponts, si on change de maison, hop, on redevient OS parce que dans une autre maison, c’est une autre méthode de travail, c’est d’autres engins, d’autres instruments, donc, « professionnel », disons que c’est pour faire une comparaison entre le gars qui sait que pousser un balai et l’autre qui essaye un peu de se démerder, c’est tout mais c’est pas « professionnel » proprement dit. Moi, ce que j’appellerai « professionnel », c’est un gars qui a un métier dans les poignes. Moi, j’avais celui de la machine où je travaillais… et, à force de le faire, ce n’était même plus un métier…, je pouvais discuter, penser à ce que j’allais faire, mais j’avais pas vraiment d’intérêt à mon métier. Moi, je suis seulement le maillon d’une chaîne, enfin, moi, c’est comme ça que j’ai ressenti l’existence en usine. Quand vous arrivez dans une entreprise conséquente comme Case, vous êtes attribué à un secteur, vous avez tant de trous à faire pour gagner votre journée, quand vous avez fini, vous voulez vous casser dehors, c’est terminé, il n’y a plus d’usine… et puis, vous recommencez, tant de trous à faire… moi, je l’ai vécu comme ça…

Pour te donner un exemple, le dernier poste que j’ai tenu, c’était au baguage, et à l’aplanissage d’une tôle, bon, c’est pas compliqué, vous mettez une pièce, une bague dessus, vous savez, le moyeu, il y a bien une plaque de métal entre la fonte, y a une plaque de métal, en acier… si on mettait que la fonte, ça serait bouffé en peu de temps. Donc, avec une machine, une sertisseuse, on mettait la bague, toc, on posait la pièce, toc, voilà, du matin au soir. On pouvait penser à ce qu’on allait faire le soir ou à un problème avec une copine… donc c’était pas intellectuel, c’était un travail de routine.

C’était un travail qui pouvait être fatigant par certains côtés. Parce que, dans certains boulots, il y avait des pièces assez lourdes, même si on avait un palan pour nous aider. Fatigant mentalement et nerveusement parce que ça devient répétitif, ça devient rasoir. On est automate finalement, on est ouvrier mais on s’imagine dans la tête qu’il pourrait y avoir un robot qui fasse la même chose que nous. D’ailleurs, c’est ce qui se fait maintenant, plus ça va plus les machines sont améliorées, on se passe de l’homme. Ça amenait un salaire à peu près décent et il faut bien manger. Pour moi, c’était un travail chiant, à la limite ça voulait dire aller gagner sa croûte. Finalement, j’ai toujours fait la même chose mais ce n’était pas le bagne pour autant.

Bon, d’abord j’ai travaillé pour vivre. Gagner sa croûte, ça, c’est important. Tiens, une chose dont je me souviens très bien. Quand je travaillais à l’usine par exemple, on était payés toutes les semaines, on avait ce qu’ils appelaient un compte, ils nous donnaient tant par semaine et, à la fin du mois, il nous restait presque rien. On avait la feuille de paye avec ce qui restait. C’était un comptable qui nous payait de la main à la main, alors comme ça, quand je suis rentré chez Labbé à Saint-Florent, c’est là que j’ai connu l’histoire d’être payé par chèque, etc. Après, on a été payés par virement, beaucoup plus tard mais au début, on touchait un chèque, fallait le porter à la banque, etc.

Il y en avait, dès le départ, qui n’appréciaient pas. C’était peut-être un réflexe humain : ils aimaient bien toucher leur argent. Toucher un papier, pour eux, ça ne voulait rien dire. C’était bête mais c’est comme ça. Ils palpaient leurs billets, ah ! ils revenaient avec leurs billets, ils étaient contents. Si on leur donnait un bout de papier, pour eux, ça ne voulait plus rien dire. Après, c’était viré directement à la banque, pour certains, c’était dire : « Je travaille et je ne ramène rien ». C’était quoi ? peut-être l’instinct de dire : « J’ai quelque chose de palpable dans la main, autrement, j’ai rien ». Tiens, ça me rappelle mon beau-père que je n’ai pas connu très longtemps, il ne sortait plus en dernier, il était très malade. Il avait toujours son portefeuille sur lui avec ses liasses bien rangées, tous les jours, il comptait, il regardait… Je ne sais pas, le dieu Argent, à cette époque-là, palper quelque chose peut-être...

Je ne suis peut-être pas à montrer en exemple mais ce qui est sûr, c’est que, malgré tout, j’ai toujours aimé mon boulot et puis, déjà, j’ai fait mon boulot le plus correctement possible. Moi, ce que j’aimais par-dessus tout, c’était le travail en groupe. Me trouver avec trois-quatre cents gars, ça me plaisait, voilà.





extraits_aucher-champion.pdf (pdf, 107.6 ko).