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Offrir des fleurs


par Fabien Deshayes et Jean-François Laé
le 17 janvier 2021

Offrir des fleurs

Quelle série composent-ils donc, ces durs au mal ? Et pourquoi donc ont-il accepté de poser devant l’objectif, bouquet à la main ? Les petites fleurettes semblent si fragiles ! Vont-ils vraiment voir leur amour ? Qui sont-ils d’ailleurs ? Tentons quelques descriptions, on y verra peut-être plus clair. Ce sont tous des hommes, mais d’âges très différents. En haut à gauche, on peut penser qu’il s’agit du plus jeune. 20-25 ans à vue d’oeil, un peu fatigué, mais par quoi ? Les plus âgés ont la soixantaine, sans doute pas plus. Le noir et blanc vieillit souvent, et sans doute que notre œil contemporain n’est plus exercé à saisir les âges des décennies précédentes, lorsque les hommes faisaient systématiquement plus vieux qu’aujourd’hui. Bon, on parle des hommes, mais cette question d’âge perçu est toute relative, liée à l’usure du métier, bien évidemment.

Et là, pas besoin d’être devin – ni sociologue d’ailleurs – pour saisir l’usure du travail manuel sur les visages tendus. Deux bérets et un bonnet, le fameux chandail à fermeture éclair, qui s’ouvre facilement, suivant la suée, et le maillot dessous épais protégeant des courants d’air. Ou encore ce gant de débardage en cuir. C’est la marque des hommes qui vivent dehors, qui portent à bout de bras, par tous les temps. Et puis ce tout début de sourire, à peine esquissé, presque gêné, en attente du clic du photographe. Qu’il est difficile d’apprendre à sourire sur commande ! Disons-le, l’embarras occupe la scène.



Qui sont-ils et que font-ils de leurs vies, d’ailleurs ? Pour la plupart, impossible de le savoir précisément. Seuls quelques-uns nous livrent un indice. Par exemple, l’homme au camion, sans doute un routier arrêté sur le bord de la route ou sur le parking d’un restaurant, après un repas copieux ;

ou bien le second en bas en partant de la gauche : lorsqu’on zoome, on s’aperçoit qu’il porte un chapeau « Bouilleur auvergnat » ; un bouilleur de cru, donc ? Des autres, on en sait moins, tout au plus distingue-t-on à l’arrière-plan un hangar ou ce qui ressemble à un abri de jardin recouvert d’un toit en amiante. Plutôt campagne dirons-nous, un jour un peu frais, le chandail gris ou beige entrouvert. Seul le jeune camionneur au volant fait sport.

Les portraits sont exposés, sans doute pour l’exposition d’une institution, dont le thème a pu être « Fleurs et campagne » ou encore « Fleurs et hommes des champs ». Si on y ajoute le grain de l’image et le montage, on peut dater ces photographies entre 1950 et 1960.

Comment décrire leurs attitudes et ce qu’ils font ? Le regard tourné vers l’objectif, tous sont figés, de façon plus ou moins franche. Parfois, le corps est carrément penché vers l’appareil photo, comme si le bouquet était destiné à celui ou celle qui prend la photo. D’ailleurs, que sait-on ou que peut-on deviner de l’origine de la photo ? On en restera à du probable. Premièrement, on suppose qu’il s’agit d’une série, dans une région donnée. Ensuite, on imagine que ces photos ont été un peu préparées et que chaque homme qui a posé est allé lui-même chercher les fleurs : fleurs des champs ? Fleurs de parterres ? Fleurs des parcs ? Fleurs des cimetières ? Sans doute un peu de tout cela : certaines sont extrêmement modestes, un brin arraché dans un pré, suppose-t-on, d’autres forment carrément des bouquets, comme si leurs propriétaires étaient allés les acheter dans un magasin. C’est le cas du routier ou de son voisin de gauche, l’homme au bonnet.
Laissons parler notre imagination et tentons de reconstituer la scène qui a conduit l’un d’entre eux à acheter ce bouquet…
Prenons l’homme au bonnet et au gant de cuir. Il sort du boulot. Il est passé chez le fleuriste non sans hésitation. Furtivement, à 18 h, en regardant dans son dos afin de vérifier qu’il ne soit pas vu par un collègue, il a franchi rapidement le seuil. Que dirait-on dans l’équipe de travail si on le voyait, fleurs en main ? Ah le Gustave fait son Gugus aux yeux doux !
Entrer chez le fleuriste, déchiffrer le nom des fleurs, faire comme si toutes étaient plus belles les unes que les autres.
– C’est pour un cadeau ? Pour votre mère ou une jeune femme ?
– Euh ben oui c’est un cadeau pour ma femme… euh, je ne sais quoi prendre.
Calvaire d’être au milieu d’un champ fleuri alors qu’il sort de l’atelier métallique fraisage polissage. Il longe les étalages, regarde de près la fraîcheur des fleurs, quelques pétales fanés, les bouquets tout près à emporter, le papier de soie qui serre les tiges.
– Ces marguerites-là, j’aime bien.
– Monsieur, elles sont belles, mais je vous conseille plutôt les roses blanches, c’est plus excitant, non ?
Gustave n’en peut plus. Si la vendeuse dit que c’est mieux ! Son visage rougit comme une déflagration intime. Il se voit offrir en spectacle à huis clos, alors que le temps presse, tournant entre les pots et les couleurs, comme s’il aimait les fleurs alors qu’il n’a pas appris à aimer.
Et ces gros tournesols, il en aurait pour son argent ? La gamine lui fait remarquer que ce n’est pas discret, un peu pompier en fin d’incendie et pour jeune femme fruste. Il aimerait surtout éteindre les néons qui l’éblouissent comme sur une scène de cinéma. Il faut filer maintenant, les vitrines sont à deux pas de l’arrêt de bus, il pourrait être suivi.
– Allons pour les petites roses blanches, six s’il vous plaît, et bien emballées pour la surprise.
– C’est un bon choix, je vous les prépare. Vous mettrez un cachet d’aspirine dans le vase dans deux jours, ça les maintiendra.
– Ah oui, elles ont des maux de tête, elles aussi ? Rire. Car sous son bonnet, il a un beau sourire cet homme.
La porte franchie, les fantômes viennent à sa rencontre. Et sa mère alors, elle pourrait croire que c’est une surprise pour elle ? Et sa copine d’atelier, elle pourrait croire que… Il enlève son béret et s’enfuit, les roses dans le dos, tête bêche. Marcher vite. Le temps qui s’écoule trop lentement. Il se sent surveillé. Le plus dur est devant lui. Le corps à corps de l’offrande. Comment ne pas avoir de geste incontrôlé en offrant ce bouquet blanc ? Et dire quoi ? Affirmer une prise de possession ? L’embrasser avant de lui offrir ? Garder le bouquet dans le dos, le sortir dès que la porte s’ouvre ? Mieux, mettre le bouquet en avant, le lui poser dans les mains, à hauteur de son visage, en signe de paix ou de réconciliation. Le voilà maintenant déboussolé descendant du bus. Il ne sait pas encore qu’on va lui tirer le portrait juste en bas de ses escaliers.
La porte s’ouvre, l’accueil a lieu, le salut dans les yeux, le sourire pas encore, le hochement de tête, la main tendue, les signes discrets de l’attente d’un mot. Non, il faut tenir les fleurs plus serrées, sonner par petites touches, attendre, tendre les fleurs en plein visage, embarras, dire des mots, mais lesquels ?
« Ce n’est pas encore ton anniversaire, mais j’ai pensé que… » – non, mieux vaut aller au but – « Je voulais m’excuser pour la semaine dernière, tu vois ce que je veux dire ? » Rétablir l’entente après une dispute. La recherche d’apaisement passe par l’offrande. L’ombre d’un doute, et si elle n’aimait pas les roses blanches ?
– Depuis quand tu prends des gants pour m’offrir des fleurs, toi ?
Décidément, offrir des fleurs est plein de danger.