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Sociologie(s) publique(s) ?





Les trois "Je"

par Maxence Hector, Angélique Naël & Mamadou Oury
le 8 juillet 2019

"Être trans", "Parcours d’immigré", "Volcan des consciences" : Trois « je » nous sont offerts dans ces trois travaux des étudiants de sociologie de l’université Rennes 2. Le premier est celui d’un récit de famille qui interroge les formes de réception de la transexualité dans l’univers familial proche. Le second est un « je » mosaïque reconstruit à partir des expériences racontées par des jeunes migrants guinéens et les points les plus saillants de ces parcours sont rapporté dans ce récit à la 1ère personne. Le dernier « je » est celui d’un « qui suis-je ? » et raconte comment les événements de vie construisent la conscientisation de son parcours.Trois textes bien différents mais tous écrits à la première personne par des étudiants qui ont choisi de publier leur texte en leur nom.
Si le texte de Mamadou Oury a fait l’objet d’un envoi spontané, celui de Maxence Hector a d’abord été rédigé dans le cadre du cours de 3ème année de Licence de sociologie, "Sociologie de la famille", assuré à Rennes par Émilie Potin, tandis que celui d’Angélique Naël s’est trouvé stimulé par le cours d’"Introduction à la sociologie" d’Anne Le Bris, à Rennes également.
Tous trois ont fait l’objet d’un travail de relecture par le comité mixte (enseignants-étudiants) des socionarrateurs de l’Université de Brest.

Parcours d’immigré
Diallo Mamadou Oury

5 Août 2017, je débarque avec plusieurs autres personnes sur l’île de Lampedusa. Un ouf de soulagement de la part de tous ceux qui ont entrepris cette périlleuse aventure. Chacun de nous avait ce regard qui en disait long sur ce que nous avions vécu tout au long de ces derniers mois. Entre peur, menaces de mort, détention, de longues journées sans manger ni boire, etc., nous avions vu et vécu trop de choses.
Quatre mois auparavant, moi, un jeune adolescent de 16 ans, je me rappelle être sorti en douce de chez mes parents (n’ayant pas voulu leur en parler car ils m’auraient empêcher d’entreprendre cette triste aventure à laquelle je n’étais pas le seul candidat et dans laquelle plein de jeunes de mon âge avaient perdu la vie). J’avais pris le soin de leur laisser une note dans laquelle j’avais expliqué mon projet. Evidemment, je ressentais une grande tristesse de les quitter dans ces conditions car je ne savais pas si je les retrouverais un jour. Mais l’envie de partir de ce pays où j’aurai une grosse difficulté à me construire un avenir meilleur en dépit de mes études, était plus forte que tout. Ce pays qui m’a vu naître et grandir en accompagnant mes premiers pas, pays riche en diversités ethniques et régionales mais un pays où la mal gouvernance et la corruption plongent une grande partie de la population dans une extrême pauvreté.
Avec un ami d’enfance, on embarqua dans un bus de Conakry pour Bamako. Dans nos têtes d’ados on commençait déjà à rêver, on se voyait déjà à l’autre bout de la Méditerranée. On savait juste qu’il fallait quitter notre Guinée natale pour le Mali, ensuite passer par le Burkina Faso, le Niger et l’Algérie pour rejoindre la Libye et enfin embarquer dans un bateau pour traverser la Méditerranée avant d’arriver en Italie. On se disait que cela nous prendra entre deux ou trois semaines pas plus. Bien sûr tout cela ne se passa que dans nos têtes d’ados : la réalité fut autre que ce qu’on attendait.
Une journée et demie de trajet en bus et nous arrivons à Bamako où nous devrons prendre un autre bus direction Niamey, capitale du Niger. Jusque-là tout va bien…En chemin nous croisons d’autres personnes qui ont le même objectif que nous (immigrer en Europe) : des Ivoiriens, des Maliens, des Nigérians et des Burkinabés, mais aussi d’autres Guinéens, ce sont souvent des personnes plus âgées que nous et d’autres ayant à peu près notre âge. Une grande partie d’entre eux quittent leur pays pour les mêmes raisons que mon ami et moi. D’autres nous expliquent qu’ils fuient des conflits qui sévissent dans leur région. Cependant deux individus attirent mon attention : une fille ayant presque mon âge et un garçon ayant deux ou trois ans de plus que moi. Je me demandais pourquoi cette fille avait-elle décidé d’effectuer ce voyage. Bien sûr cette envie m’a amené à leur parler et à échanger. Ainsi après de courtes salutations le garçon m’explique :
-  Nous sommes Ivoriens et la fille que tu vois à côté de moi, c’est ma sœur. Nous avons perdu nos parents très tôt et par la suite, nous avons été élevés par un de nos oncles. J’ai abandonné l’école très tôt pour faire de petits boulots mais ma sœur a réussi à poursuivre ses études. Mais à l’âge de 15 ans, notre oncle a décidé de la donner en mariage comme deuxième épouse à un homme de notre village. Ce sont souvent des pratiques très fréquentes chez nous et je ne voulais pas que ma sœur en soit victime. Alors j’ai décidé de l’amené avec moi…
Mon ami et moi, nous continuons à parler avec eux durant tout le trajet jusqu’à Agades où nos routes se sépareront faute de ne pas avoir le même passeur.
Ainsi, après deux jours et demi de trajet de bus, de Bamako au Niger en passant par le Burkina Faso, nous voilà débarqué avec d’autres personnes ayant embarqué en cours de route, dans la dernière grande ville du Niger (Agades), appelé aussi la porte du désert. C’est là où nous devons contacter notre passeur qui devra nous envoyer jusqu’à Tripoli. On décide d’appeler nos parents. Ils nous incitent à nous retourner car pour eux nous sommes en train de risquer nos vies. Je tente de les rassurer car, à ce moment précis rien ne peut me décourager, j’ai déjà pris ma décision.
Mon ami et moi contactons notre passeur, on lui paye la somme qu’il nous demande et il nous loge chez lui en nous informant que nous devrons y rester le temps qu’il ait le nombre de passagers qu’il faut. Nous passons cinq jours dans cette ville, cinq jours pendant lesquels nous croisons des immigrés revenus de Tripoli faute d’avoir pas réussi à traverser, enfin, cinq jours pendant lesquelles nous prenons peu à peu conscience de la gravité des évènements qui nous attendent.
Je me rappelle encore la discussion que j’ai eue avec un immigrant Malien revenu de Tripoli :
-  « Comme ça ton ami et toi…vous voulez atteindre Tripoli afin de traverser la Méditerranée ? »
-  Oui, nous avons déjà fait un long chemin et on espère atteindre la capitale Libyenne dans les prochains jours.
-  « Je ne vais pas le dire pour vous décourager car je sais qu’il y’a quelques mois, j’étais à votre place et je dégageais la même envie et le même courage que vous mais, vous n’avez pas idée de ce qui vous attend si vous réussissez la traversée du désert et que vous arrivez à Tripoli car, oui il faudra réussir cette traversée du désert où l’on est exposé à pleins de dangers naturels et humains… la capitale Libyenne est une ville presqu’en ruine où règne la loi du plus fort, et à votre âge, vous risquez d’être kidnappé contre une forte rançon que vos familles devront débourser, et pire, vous risquez d’être exploités dans des prisons à travailler tous les jours sans aucune rémunération…
-  Tout ce que je vous raconte là, je l’ai vécu. Et après toutes ces mésaventures, je me suis dit de rentrer chez moi. Certes, je rentre avec un cœur lourd de regret, le regret de n’avoir pas pu réussir à atteindre mon objectif mais, je me dis en même temps que je rentre chez MOI pour retrouver les miens, contrairement à pleins d’autres qui y ont laissé leur vie… »
Tout cela me donnait à réfléchir car, je commençais à prendre peu à peu conscience de ce qui nous attendait, une peur commençait à s’installer peu à peu en moi. Mais, comme toujours, l’envie d’atteindre mon but était plus forte que tout et comme le disait Nelson Mandela : le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de la vaincre.
Ainsi, cinq jours après notre arrivée à Agades, nous embarquons mon ami et moi, plus une dizaine de personnes dans un Pick-up direction Tripoli. Le trajet durera neuf jours. Neuf jours dans ce désert de sable où les températures varient entre 40° à 50° la journée, et 20° à 10° la nuit. Après trois jours de trajet dans ce désert, je me rappelle avoir dit à mon ami et à une autre personne que j’avais connue durant ce trajet, « la seule chose dont j’avais envie à ce moment c’était de rentrer chez moi, retrouver mon pays, mes parents… ». Nous avions tous cette même envie à ce moment, mais on ne pouvait plus faire marche arrière, nous étions comme condamnés à aller jusqu’au bout de cette aventure.
Nous arrivons à Tripoli après neuf jours de trajet, dans cette capitale où on ne peut faire la différence entre forces de l’ordre et d’autres personnes armées en uniformes. A l’entrée de Tripoli, le véhicule s’arrête à un poste de contrôle, nous entendons le chauffeur discuter avec des hommes en uniformes et après quelques minutes, ceux-ci viennent crier en nous ordonnant de descendre, chose que nous faisons à la hâte. Nous serons amenés quelques heures plus tard dans une prison ou nous passerons dix jours dans des conditions épouvantables. Mon ami et moi sortirons après avoir payé une somme importante qui nous a été envoyé par nos parents bien sûr.
Nous contacterons ensuite un passeur originaire du même pays que nous qui se chargera de nous héberger en contre-partie de petits travaux que nous effectuerons pour lui. Ainsi, nous passerons trois mois à Tripoli avant d’avoir l’occasion de d’embarquer dans un zodiac (un bateau pneumatique) une nuit d’été 2017.
Je me rappelle encore ce soulagement que j’avais lorsque nous débarquâmes sur l’île italienne accompagnés par les gardes côtes qui avaient intercepté notre zodiac, j’avais une joie immense mais je me disais sur le même moment que si j’avais su ce qui nous attendait dans cette triste aventure, « je ne l’aurais jamais entreprise ».
Nous passons une semaine sur l’île de Lampedusa. Une semaine durant laquelle on est pris en charge par la Croix Rouge italienne et où les autorités prennent des informations nous concernant.
Nous sommes ensuite transférés dans la ville d’Alexandrie à quelques heures de route de Milan et de Turin dans un foyer pour mineurs isolés où nous résidons actuellement mon ami et moi.
Certes, nous avons réussi à atteindre notre objectif, mais nous prenons conscience de la difficulté à nous intégrer facilement dans cette société qui nous était complètement inconnue il y a quelques mois, et où la langue, les normes et les valeurs socio-culturelles ne nous sont pas familières.
Enfin, je constate que la majorité des mineurs isolés que j’ai croisés dans ce foyer n’avancent pas les mêmes raisons qui les ont poussés à se lancer dans cette immigration, chacun de nous présente une histoire unique. Mais, dans un point, nous nous ressemblons : après un parcours compliqué, nous nous retrouvons dans un pays où nous n’avons aucun proche, mais un pays dans lequel nous avons l’opportunité et la chance de réaliser de grandes choses.

Notes : Ce récit est un concentré des témoignages que j’ai obtenus à travers des amis qui sont passés par ce parcours mais aussi des entretiens effectués dans le cadre de la réalisation de mon mémoire. Je ne suis pas rentré dans certains détails, j’ai juste voulu amener le lecteur à comprendre le parcours de ces individus qui décident d’entreprendre ce trajet. Pour moi, rédiger ce récit est une manière de faire valoir le courage qu’ils ont eu tout au long de leur trajet.

Être trans : une relation à la famille
Maxence Hector

Je suis un homme trans, qui en côtoie d’autres, qui entends leurs histoires, et, surtout puisque c’est là le sujet qui nous intéresse, leur rapport à leur famille. J’ai voulu savoir comment ma transidentité, au sein d’une famille nucléaire, et ce, pas au sens sociologique du terme, avait été perçue, plus particulièrement par l’une de mes sœurs et, bien sûr, ma mère.
J’ai pu ainsi répondre à mes propres questionnements, retranscrits dans ce récit : comment l’avaient-ils vécu ? Comment le vivent-ils aujourd’hui encore ? Comment, dans la famille peu conventionnelle qui est la nôtre, mon parcours en un sens déviant – puisqu’il s’écarte de la norme – avait-il été perçu ?
Et c’est en cherchant une réponse que j’ai pu avancer dans la découverte de notre histoire familiale atypique ; parce que même si toutes les familles ont leurs squelettes dans leur placard, nous aurons probablement toujours le sentiment que la nôtre est plus complexe.
Je vous propose donc, dans ce récit de famille, de suivre avec moi comment mère et sœur ont vécu la révélation de ma transidentité ; comment elles se sont appropriées l’idée, ce qui a fait écho, et ce qui a pu, ou non, changer entre nous.
De prime abord, je vais vous présenter ma famille telle qu’elle se montre aujourd’hui. J’ai une large fratrie, issue d’unions différentes. Seules mes plus jeunes demi-sœurs vivent encore avec ma mère, et elles ont respectivement neuf, onze et quarante-sept ans.
J’ai donc une sœur aînée, issue d’une union de mon père avec une autre femme ; un frère aîné, issu d’une union de ma mère avec un autre homme ; un petit frère et une petite sœur et, enfin, les deux plus jeunes, de ma mère avec son ex-compagnon. De divorce en séparation, de jugements divers en déménagements forcés, dissensions aidant, nous avons majoritairement perdu de vue la majorité des autres membres de la famille ; il n’en est resté que mon grand-père maternel, vivant en Espagne.
Je n’ai donc pour ma part gardé contact qu’avec ma mère et mes deux plus jeunes sœurs. Concernant mon grand-père il s’agit là d’une question plus complexe, du fait que nous parlons chacun mal la langue de l’autre, et que nous n’avons pas de contact direct. Concernant son rapport à ma transidentité, le déni et la mémoire sélective prédominent de ce que relate ma mère, du fait de son âge – il est à prendre en compte que l’Espagne a vécu le régime de Franco.
Ainsi, avoir un récit direct du vécu de ma transidentité ne me fut possible qu’à travers deux personnes : ma mère et ma sœur de onze ans, Sarah ; celle de neuf ans est trop jeune et fuit le sujet. Cela peut être expliqué de diverses manières mais je n’expliciterai pas complètement – certains squelettes se doivent de rester dans leur placard.
Pour placer un minimum de contexte, je me rendis moi-même compte de ma transidentité à l’âge de dix-neuf ans, et quittai le cercle familial moins d’un an après, mon bac obtenu, pour m’installer bien plus loin afin d’effectuer mes études ; les relations familiales étant alors très tendues, je préférais m’éloigner.
Ce fut entouré d’amis également trans que j’entamai ainsi mon changement de prénom, de pronom – regroupement d’actions aussi nommé transition sociale – et que j’obtins un traitement hormonal, en mai 2017, à la fin donc de ma première année à l’université. Le début de ma transition en soi se confond avec mon installation loin de chez moi, et cela amène par ailleurs ma mère à oublier certaines causes de mon mal-être et la principale cause de mon départ, nullement liée à ma transidentité – mais il s’agit d’une autre histoire.
Un an auparavant, j’expliquai dans une lettre à ma mère, entre autres, que je n’étais pas une fille. Il a fallu plusieurs mois pour qu’elle m’en reparle finalement, suite à son visionnage d’un documentaire portant sur la transidentité et diffusé aux alentours de janvier ou février 2017.
J’ai pu constater les difficultés rencontrées par mes semblables avec leurs parents, et ai ici conscience de la chance que je possède d’avoir ma mère qui aussitôt, me parla de traitement hormonal, et me demanda le prénom que je m’étais choisi, plutôt que de se plonger dans un déni difficile à vivre. Sa propre situation, particulière, l’explique.
Elle me narra avoir, plus jeune, souvent rêvé d’être un garçon, et que si on lui avait donné la possibilité, elle en serait devenue un – elle raconte aussi que sa mère lui disait qu’elle ne pourrait jamais être un homme, et que lors de l’annonce de ma transition elle se dit « merde, c’est de moi qu’il tient ça ». Cependant, née dans une Espagne sortant tout juste du franquisme et jusqu’alors coupée du monde, l’accès à des informations portant sur les personnes trans devait être difficile, et le parcours de vie que subit ensuite ma mère ne l’aida probablement pas.
Lors d’une discussion portant sur lesquels de la fratrie auraient les premiers des enfants, elle parla de Sarah, et que cette dernière était tellement ouverte d’esprit « qu’elle viendrait et nous dirait : alors celui-ci il est gay, elle est lesbienne, et celui-là est trans ». J’ai alors plaisanté sur une transmission génétique de la transidentité – sachant pertinemment qu’il n’en est rien. Ma mère démentit, non pas le sous-entendu la désignant comme trans, mais le fait que ce soit génétique, son propre avis étant que l’on naît homme ou femme, et que le genre est biologique. J’ai assez lu et étudié pour savoir que le genre est social, mais il s’agit d’un sujet que je n’ai jamais vraiment abordé avec ma mère.
Elle me confia également que, bi tout comme moi, elle avait été amoureuse d’autant d’hommes que de femmes, mais systématiquement de femmes hétéros, et qu’il lui « manquait quelque chose ». Nous échangeâmes sur notre rapport aux normes. Ma mère, très masculine, me raconta s’être un jour présentée près d’une collègue vêtue de façon très féminine et avoir déclaré « voici la dame, voici le camionneur », satisfaite par ailleurs de mettre mal à l’aise d’autres de ses collègues.
Quant à moi, plus ma transition avance, davantage j’use de tout ce qui est lié traditionnellement au féminin avec plaisir. Le maquillage m’horrifiait lorsque j’étais adolescent, il n’est maintenant pas rare de me voir en robe et maquillé, comme ce fut le cas lors du Noël passé avec ma mère et mes sœurs – au grand ravissement de Sarah, qui, lorsque j’expliquai que les hommes pouvaient se vêtir aussi comme je le faisais, me relata avoir vu une fois un homme avec une robe, et que « ça lui allait très bien ».
Tourner les autres en dérision est encore quelque chose que je partage avec ma mère puisque la confusion des gens quant à mon comportement me ravit. Quand elle annonça à ses collègues que j’étais un garçon, elle regarda fixement dans les yeux ceux et celles qui paraissaient mal le prendre, jusqu’à qu’ils détournent le regard, de ce qu’elle me rapporta.
En somme, le vécu de ma mère, bien que plus jeune elle nous incitait beaucoup à nous conformer aux normes de genre, explique qu’elle vécut bien mieux ma transition que d’autres parents, même si dans son discours revient l’éternelle idée de deuil : les projections faites sur l’enfant, l’idée qu’on s’en fait, sont chamboulées, et elle raconta ainsi avoir eu l’impression de faire le deuil de quelqu’un pourtant toujours présent. Pour la citer, « c’est l’idée qu’on se fait de l’enfant qui, brusquement, n’existe pas. C’est là où on perd un peu pied. »
Je ne comprends moi-même toujours pas cette idée de deuil. Il m’est avis que chaque parent finit de toute façon dans cette phase, lorsque l’enfant décide de suivre son propre chemin plutôt que celui imaginé par ses proches, lorsqu’il décide d’être lui-même durant cette fameuse crise d’adolescence. La relation de la société aux personnes trans, selon moi, influence le poids de cette sensation de deuil. Nous parlons d’institutions qui excluent encore les personnes gays et lesbiennes ; nous, trans, n’y réchappons pas davantage.
Il est cependant vrai qu’il est plus facile, comme elle me le dit, de transitionner aujourd’hui qu’il y a vingt ou trente ans, et quand elle me dit avoir assumé la vie de femme parce qu’elle n’a pas eu le choix j’en suis profondément touché, et me demande si elle sait qu’il n’est jamais trop tard pour faire le pas, tout en prenant en compte néanmoins l’impact sur notre famille, sa vie sociale, professionnelle... Rien n’est simple ici-bas, et elle a dû se renseigner seule sur les solutions médicales proposées pour les transitions.
Elle me soutint donc dans mon parcours, écrivant une attestation pour mon changement de prénom et d’état civil, tout comme ma sœur Sarah, et expliquant à celle-ci ainsi qu’à la plus jeune que j’étais un garçon.
J’avais de mon côté tenté auprès des autres membres de ma fratrie, ainsi que de mon père, mais fut confronté au déni, rejet ou le désintéressement simple. Mon père refuse de me nommer correctement mais se vante auprès de ses connaissances d’accepter son enfant trans ; mon frère et ma sœur ne se comportent correctement qu’en ma présence, et avec l’aîné cessent lorsqu’ils parlent avec notamment ma mère, qui me dit qu’ils employaient toujours le féminin et mon prénom de naissance, et qu’elle avait du mal à se placer sans me trahir ni avoir l’impression de parler d’une autre personne. Quand à ma sœur aînée, suivant son courant politique, elle refuse tout simplement l’idée que les personnes trans existent et estime qu’on m’a monté la tête, ce qui mena à la rupture nette de notre relation de ma part.
Selon ma mère, les réactions de mes frères et de ma sœur plus jeune sont dues aux relations tendues dans lesquelles nous sommes restés bloqués ; ils restent dans le passé, dans une idée faussée et dépassée de moi qu’ils ne tentent pas de changer puisque coincés dans les anciennes tensions. Je m’y suis résolu ; comme le dit ma mère, ils ne feront pas ce que je suis, et j’estime avoir bien mieux à faire que de les forcer à me respecter et comprendre ce que je vis. J’ai ma mère et mes plus jeunes sœurs, que je chéris plus que tout, et cela me suffit.
Concernant la façon dont ma mère leur présenta par ailleurs ma transition, Sarah me rapporta qu’elle avait expliqué que je subissais des changements pour devenir un garçon du fait que dans ma tête j’étais plus garçon que fille et que je désirais que cela corresponde – ajoutant même « je la comprends ».
L’explication, simple, était ainsi à leur portée du fait de leurs âges respectifs. Sarah se souvient d’ailleurs avec une précision étonnante du jour, lieu et cadre de l’annonce. Il faisait beau, elles étaient dans la cuisine, notre chat dehors en compagnie d’un autre du voisinage...
Sarah me dit avoir eu beaucoup de questions, se demandant si j’avais mal, quels changements j’allais avoir, si je me souviendrais d’elles, si je les aimerais toujours... Elle parvint cependant à formuler ses craintes auprès de sa mère, qui répondit à toutes les questions de mes sœurs. De plus, le lien que je maintiens encore avec elle via Skype leur permit de se rassurer en voyant que je ne changeais fondamentalement pas.
Quand je vais les voir, je joue des caractères sexuels secondaires apparus suite à la prise d’hormones, en appuyant par exemple sur ma voix grave, pour dédramatiser le phénomène. Je leur montrai également à plusieurs reprises comment je faisais mes injections, d’une part pour qu’elles comprennent le fonctionnement de mes changements et de l’hormonothérapie, et aussi dans un but pédagogique (rappeler qu’il ne faut pas toucher aux aiguilles déjà utilisées...). Sarah me dit que me voir me faire les injections l’avait effectivement rassurée du fait qu’elle ne savait pas comment cela se passait.
Il est amusant de noter que le fait que je fasse mes injections devant mes jeunes sœurs avait choqué mon aînée qui avait assuré que ma mère n’aurait jamais dû les laisser voir ça, alors que cela eut un effet positif pour elles.
Bien que je n’eus pas de retour de la plus jeune, Natacha, toujours fuyante sur le sujet, cela semble dissiper leurs inquiétudes, et elles observent avec intérêt voire amusement comment j’effectue mes injections. De fait, j’atteins mon objectif, qui est de dédramatiser ma transition auprès d’elles et de présenter cela comme quelque chose d’anodin.
De ce que me rapporta Sarah et ma mère, Natacha, si elle utilise le bon prénom sans problème – même s’il lui fallut un peu plus de temps et qu’elle eut besoin de me demander seul à seule si elle pouvait – conserve des difficultés pour me genrer au masculin. Ma mère pense ainsi qu’elle a également perdu ses repères mais que cela viendra, et Sarah narra lors de notre entretien que Natacha avait du mal à s’y retrouver sans vraiment réussir à mettre de mots sur ce qui la trouble.
En soit, cela ne m’étonne guère de sa part du fait d’autres événements sur lesquels je ne m’étendrai pas, et de sa difficulté naturelle à communiquer clairement ses doutes et ses questions. Bien que plutôt masculine, elle garde en tête des stéréotypes de genre, davantage que sa sœur, et n’est guère aidée par son père qui lui répète à l’envi qu’elle finira comme moi – et ce, pas vraiment dans un sens positif.
Bien que nous n’ayons aucun contact, je vécus avec le père de mes sœurs pendant près de dix ans ; il est attaché à beaucoup de clichés parfois complètement absurdes, comme l’idée que les femmes ne voient pas en trois dimensions, et lorsqu’il échappa à Natacha que j’étais devenu un garçon, il le prit assez mal, le refusant et essayant d’effacer mon contact du Skype de mes sœurs en appuyant sur le fait que je ne suis que leur « demi-sœur ».
Demi-sœurs ou non, Sarah et Natacha sont les membres de ma fratrie qu’il me reste et auxquels je suis de toute façon le plus attaché. Je laisse donc Natacha s’habituer à ma transition, bien qu’une discussion en tête-en-tête pourrait l’aider si elle ne fuit pas toute communication à ce moment-là comme à son habitude.
Pour finir, je reprends des propos de ma mère, qui explicita lors de notre entretien que même en sachant qu’il s’agissait de la même personne, « l’emballage » différait, avec le sentiment qu’on doit faire le deuil de l’enfant tout en le récupérant sous une autre forme ; que si je suivais selon elle un chemin linéaire de ma naissance à maintenant, elle eut l’impression d’arriver à une impasse ou devant un panneau en sens interdit, avec un passé qui ne correspond plus, la sensation d’une cassure quelque part, donnant un chemin parallèle, à la fois le même mais différent, ligne droite pour moi mais qui s’est arrêtée pour elle.
J’ai au contraire, pour ma part, le sentiment de suivre une courbe, et non un chemin linéaire ; d’emprunter des voies plus ou moins lumineuses, tortueuses. Et j’ai fait le choix depuis longtemps d’arpenter le chemin que je désire, que ce soit seul ou accompagné.

Volcan des consciences
Angélique Naël

Je m’appelle Angélique, je suis en première année de licence de sociologie et j’ai choisi d’être ici. Beaucoup d’événements ont fait de moi celle que je suis aujourd’hui et je fais le choix d’en conter certains. Ceux qui ont eu un impact significatif sur les décisions que j’ai prises et sur le fait que je sois en sociologie aujourd’hui. Non dans l’idée d’exposer ma vie sans pudeur, par quelques lignes insignifiantes, ces évènements de ma vie ont une importance pour la compréhension de mes buts et objectifs et pour la compréhension de mes identités multiples, celles qui font l’intégrité de ma personne.
Pour commencer, je fais partie de ces jeunes qui décrochent de l’école. Sans ambitions, ni envies. Juste affaiblie, dépourvue de confiance, dénuée de sens et un petit peu meurtrie par des cases dans lesquelles je me sens quelques peu à l’étroit. Étouffée. Je manque d’air et je décide d’abandonner les sciences. Discipline très largement appréciée dans mon milieu familial modeste et dont l’influence est indéniable. En effet, les parcours singuliers et plutôt remarquables de chacun de mes frères et sœurs dans des filières scientifiques m’imposent d’emprunter un chemin similaire qui pourtant me semble jonché d’obstacles. Mon seul désir, mon seul objectif, n’est autre que voyager, respirer, vivre, apprendre des autres et profiter. Je découvre alors quelques pays d’Europe durant 6 mois. Les rencontres que je fais durant ce périple m’apportent beaucoup, elles me grandissent, m’instruisent et m’apprennent à vivre autrement qu’au travers des intégrales ou logarithmes. J’apprends, en rentrant de ce périple, à cuisiner auprès de grands chefs. Ceux-ci m’enseignent la rigueur, l’excellence, et le mérite.
En 2012, mon premier enfant naît. J’ai 19 ans. À cet instant, le volcan de la conscience s’éveille doucement. Cet enfant permet alors de construire presque l’intégralité de ma personne. Il me permet de m’identifier sans doutes, sans surprises, sans influences. Je suis maman. Personne ne pourra alors plus jamais me défaire de cette identité. Elle m’appartient toute entière, et c’est rassurant. Je n’ai à cet instant qu’un CAP cuisine, quelques médailles de gym, quelques notes sur une guitare et, un bébé. Parmi toutes les choses qui me construisent, cet enfant prend beaucoup de place pour moi socialement. En 2014, il tombe gravement malade. C’est un bouleversement, un tsunami d’émotions. Il se meurt doucement au creux de mes bras. J’ai peur. La mort me terrifie. Comment puis-je perdre le seul petit être qui fait l’entièreté de ce que je suis ? Celui qui me déconstruit socialement un petit peu chaque jour par son esprit si vif et si pur, qu’il remet sans cesse chacun de mes choix ou chacune de mes actions en questions. Il s’en remet. Mais je ne veux plus vivre sans voir chacun de ses sourires ou sans entendre chaque battement de son petit cœur. J’arrête alors de travailler. Je décide qu’il n’ira jamais à l’école. Il s’instruira de la vie, des balades, des rencontres, de l’amour qu’il recevra et du bonheur qu’il rencontrera. En dehors des institutions, loin des préjugés, des normes dictées et des valeurs imposées. On apprend par ce type d’instruction à vivre au gré de nos envies, de nos aspirations profondes.
J’écoute mes besoins. Je m’écoute et laisse un filtre opaque entre moi et la société. Mais ce filtre, bien que positionné dans une volonté de ne plus être influencée, n’est jamais réellement occultant. Probablement n’occultait-il que ce qui m’inconfortait, ce que je ne comprenais pas et ce que je ne voulais pas vivre. Cette vie aussi riche que décalée soit-elle impose son lot de bonheurs et de surprises grâce à la découverte de personnes influentes. Individus dont les modes de vies, les choix, les valeurs, les pensées et les aspirations, n’ont pas manqué de construire la féministe, la mère, la maman, l’étudiante, la femme ou la fille que je suis aujourd’hui.
En 2015, je me marie. En 2016, mon premier enfant a 4 ans et sa petite sœur naît. Elle naît d’un parcours PMA long, lourd et fatiguant. Cette naissance hors normes qui se déroule à domicile, par choix, viendra souffler sur les braises d’une conscience en éveil. Par un élan de désir de vivre pour et par ce qui m’anime, je décide en 2016 de reprendre des études. Je veux être sage-femme. Depuis longtemps. Depuis la naissance de Tim. Mais rapidement confrontée à une violence symbolique forte après mon premier enfant, j’abandonne. C’est vrai, je n’ai aucun diplôme, je ne travaille pas, je fais partie d’une classe sociale peu favorisée et les 7 années d’études qui m’attendent pour un tel projet sont, selon les institutions qui m’accompagnent dans mes choix professionnels, bien trop ambitieux. Je repars avec un rêve inaccessible en laissant ma confiance et mon estime de moi loin derrière moi. J’entends que je ne suis pas capable. Mais cette naissance, ce deuxième enfant est le moteur de mon aventure, de ce que je vis aujourd’hui. Cette enfant permet de reconsidérer mes projets et j’avance tête baissée en balayant ce qu’on attend de moi, ce que la société m’impose en tant que mère, en tant qu’épouse. J’obtiens alors en 2017 un diplôme d’accès aux études universitaires. Ce diplôme constituera les prémices de mon identité d’étudiante. Je suis étudiante depuis septembre 2017, et cette part de mon identité s’est construite grâce à tout ce que j’ai pu vivre, grâce aux personnes que j’ai rencontrées, grâce au statut de maman et d’épouse que la société m’a octroyé et aux rôles qui en découlent. Cette identité fait partie intégrante de ce que je suis aujourd’hui et prend une place considérable.
Ce filtre opaque dont je parle plus haut n’était finalement qu’une moustiquaire dont l’étanchéité laissait à désirer. On ne peut pas entièrement réfuter chaque instance de la société sans les comprendre, sans les apprivoiser. Néanmoins, on peut les accepter et construire en conscience une fois que l’on comprend le fonctionnement de leur normalisation. En effet, après une première année en sociologie, je mesure qu’il faut déconstruire pour construire. Que la conscience des influences permet une reconsidération des choix que l’on peut faire et de tout ce que l’on souhaite vivre.
Pour terminer, jusqu’à cette première année de sociologie, j’étais intimement convaincue que tous les choix que je faisais m’appartenaient, mais il n’en était presque rien. Ils étaient simplement des choix influencés par un conditionnement inexorable dont l’acceptation est aujourd’hui la résultante de la conscientisation.