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La différence chez nous, ça ne fait pas de différence ...


par Hurtubise Élisabeth
le 13 juillet 2022

Dans l’adversité les enfants peuvent prendre la responsabilité du bonheur de la famille sur leurs épaules. Les enfants débordent de bonne volonté. Les enfants peuvent faire des choses qui ne sont pas de leur âge. De plus : les enfants savent avoir l’air heureux, si cela peut aider. Et le pire, c’est qu’ils pensent, les enfants, que d’avoir l’air heureux peut attirer le bonheur. [...]

Sylvie Laliberté (2021 ;53). J’ai montré toutes mes pattes blanches. Je n’en ai plus. Éd. Somme Toute.

J’ai entamé une drôle de petite enquête [1] au plus près de moi parce ce que je présumais que rien ne me rattachait de trop près à mon objet d’étude, soit les mineurs migrants non-accompagnés détenus aux frontières mexico-américaine, sauf peut-être ma volonté d’en connaître un peu plus sur ceux-ci et dans le but éventuel de leur venir en aide. Avais-je négligé de prendre en considération quelque chose de plus profond au fond de moi-même ? De toute évidence, il me manquait des bouts !

Ayant entamé ma propre réflexion sur mes motivations influençant ma posture de recherche et mon désir de travailler en contexte interculturel, j’en suis venue à me questionner sur ma position d’outsider au sein des migrants. Qui suis-je pour me permettre de fouiller dans leur histoire de vie, de m’incruster au plus près d’eux comme on le suggère en sociologie empirique. Autrement dit, ma curiosité envers l’étranger est-elle déplacée ? Est-il « arrogant » de ma part de (re)prendre leurs histoires à des fins d’études, puis de partir sans rien leur donner de concret dans l’immédiat ? Est-ce que je perpétue ainsi une forme colonialiste de recherche sociale et une approche imposée des « bonnes » pratiques occidentales aux personnes migrantes faisant face à des défis auxquels je ne saurai fort probablement jamais confrontée ?

C’est donc par souci de légitimité et de transparence dans ma position de chercheure en contexte interculturel (ou de statut quo envers les enfants qui me raconteront leur histoire) que je me prêterai à un exercice de réflexivité. Ayant longtemps hésité à entamer cette démarche par crainte peut-être d’y découvrir une partie enfouie en moi – ou un manque à combler – je crois qu’il est toutefois inévitable, avant, pendant et après la recherche, d’approfondir cette analyse de soi afin de mieux comprendre le sens de mon engagement en tant que chercheure auprès des populations migrantes.

Ce récit comporte deux parties : (1) une discussion téléphonique avec ma mère pour retirer des moments formateurs (et transformateurs) de mon passé, et (2) une réflexion avec moi-même pour définir ma position actuelle en tant qu’étudiante et chercheure, certes, mais surtout en tant qu’humaine. Cette manière de faire est inspirée de la méthode de Richard et Caron (2020) dont je vais taire les détails ici. Mais vous êtes tout à fait libre de parcourir l’article cité en bibliographie.

Mon passé

La complicité qu’on a, ma mère et moi, est bien spéciale. Nous sommes proches l’une de l’autre : parfois, j’ai l’impression qu’elle me connait mieux que je ne me connais moi-même. C’est donc sans hésiter que je lui ai demandé de se prêter au jeu avec moi.

Dimanche après-midi, appel téléphonique avec maman

Café à la main, nous entamons doucement la discussion. On prend chacune de nos nouvelles : je suis au Nunavik pour le travail – j’interviens auprès de la communauté inuite. Je suis rarement à la maison. Je lui explique, de mon mieux, mes intentions de recherche sociale auprès des migrants en lui donnant un aperçu de ce que j’éprouve à vouloir m’engager sur ce trajet.

« Ça va bien plus loin que ton envie de voyager Élisabeth. Le voyage n’est jamais permanent et tu le sais. Ça te déstabilise, mais ça ne dure qu’un moment. Je pense que tu ne dois pas négliger ce que les déménagements fréquents t’ont appris. Très tôt dans ta vie d’enfant tu fus dans l’obligation de développer quelques compétences en matière d’adaptation et de transplantation sans trop souffrir … »

En tant qu’enfant de militaire, j’ai passé ma jeunesse à déménager dans différentes bases de l’armée canadienne à travers le Québec et l’Ontario, bien que ma famille élargie soit toute située dans la région du Saguenay, au Québec.

« À chaque déménagement, il y a un deuil à faire. Inlassablement, on doit repartir à zéro à chaque fois. Et même si c’est à une plus petite échelle que la migration forcée ce que tu as éprouvé étant enfant et par la suite adolescente, tu peux t’imaginer comme cela doit être difficile pour les migrants, de tout laisser derrière eux…tu te rappelles, de ce poème que je t’ai envoyé il y a quelques années ? Partout où on allait, vous deviez vous adapter à votre nouveau chez vous. D’une certaine façon, la résilience, je pense, est un point que tu as en commun avec les enfants migrants… » (Voir le poème en annexe).

[...]

« Toi et ton jumeau avez fait votre prématernelle à l’école primaire Vanier, en Ontario (Canada) – c’est une école francophone et catholique. Dans un milieu à majorité anglophone, vous faisiez partie de la minorité francophone. Même dans la cour de récréation, les enfants se parlaient souvent en anglais entre eux ! Aussi, puisque c’était la seule école francophone du coin, il y avait beaucoup d’enfants immigrants de pays francophones, comme Haïti et le Congo. D’ailleurs, te souviens-tu de ta première meilleure amie, Keisha ? Elle était d’origine haïtienne. »

C’est une drôle de coïncidence, mon premier copain aussi était haïtien !

« Et les autres gars que tu nous as ramenés aussi, [il, n’y] y’a pas beaucoup de Québécois dans ton lot d’amis de cœur [rires] ! Mais blague à part, la différence, chez nous, ça ne fait pas de différence. Pour toi, l’ailleurs, c’est ton monde. Je me rappelle, tu n’avais que quatre ans et on était en visite chez tes grands-parents, au Saguenay. Tu leur montrais des photos de toi et Keisha. Quelqu’un a mentionné qu’elle était noire et, avec naïveté et spontanéité, tu as répondu qu’ils n’étaient pas noirs, mais bruns très froncés et frisés, parce que tu étais certaine qu’on faisait allusion à ses cheveux et non pas à la couleur de la peau … »

« Et puis, tu as baigné toute ton adolescence dans l’escrime, un sport très international. Beaucoup de tes amis de l’époque étaient européens. Tu n’as pas ça dans une équipe de hockey au Québec, une aussi grande diversité culturelle ! Pour toi ça a toujours été naturel, l’ouverture au monde et aux différentes cultures. Tu as une aptitude linguistique : tu as appris vite l’anglais en écoutant la série Friends à la télévision et en parlant à nos voisins anglophones. Faut dire que dans ton milieu familial, il y a une importance liée à la culture. Tu as une très bonne oreille et une sensibilité musicale développée – et la musique, y a-t-il quelque chose de plus rassembleur, de plus universel ? C’est l’acceptation de l’autre, mais aussi la fierté d’être qui l’on est – c’était important pour moi que vous connaissiez notre histoire en tant que Québécois, que vous appreniez les paroles de diverses chansons québécoises dont Les gens de mon pays de Gilles Vigneault. »

La musique a joué un rôle très important à la maison. Je me souviendrai toujours des retours d’école, quand maman s’occupait dans la cuisine, la musique « dans l’prélart » [2], comme on dit par chez nous. Tous ceux qui me connaissent savent que je suis une personne indécise : il y a eu plusieurs changements de parcours dans ma vie avant d’entamer une maîtrise (master) en travail social.

« Je savais que tu allais finir par travailler dans le social. Tu es portée vers l’être humain, vers les gens. Même très jeune, tu avais une grande sensibilité émotionnelle, le ‘‘ressenti’’. Tu as toujours été très empathique, tellement que parfois, t’en avais même des symptômes physiques ! Si un de tes collègues de classe avait mal au ventre, ben toi aussi, tu revenais à la maison malade ! Tu pouvais voir qu’un adulte n’allait pas bien. On devait te rassurer, mais c’était difficile, puisque tu étais déstabilisée par un sentiment qui ne t’appartenait pas. Toi-même, tu ne comprenais pas vraiment ce que tu ressentais… Si tu avais cinq ans aujourd’hui et aurais vu les nouvelles, tu aurais compris que ce qui se passe dans le monde, en Ukraine, c’est injuste et que les gens souffrent… »

« On est proche, toi et moi, en termes d’émotions, de personnalités. J’ose croire qu’il y a un peu de mon influence à travers tes choix de vie et de carrière ; Une sorte de ‘‘transfert’’.

Oh, si elle savait !

Mon présent

Comme je l’ai mentionné précédemment, ce n’est que très récemment que j’ai choisi de faire une maîtrise en travail social dans le but de pouvoir appliquer à des postes auprès d’organismes humanitaires internationaux venant en aide aux populations vulnérables partout à travers le monde, dans des contextes d’urgence ou difficiles d’accès.

En effet, avant mes études universitaires, je n’avais jamais vraiment réfléchi à ce que je voulais faire suite à ma carrière en escrime. La vie après le sport de haut niveau, c’est si loin jusqu’à ce que ce ne le soit plus. J’avais si peur de ne pas trouver quelque chose qui me passionne autant ! J’étais si concentrée sur le rêve olympique que pendant toute mon adolescence, je n’avais pas pris le temps de me découvrir d’autres intérêts. Ça m’a frappé de plein fouet à 20 ans. Je ne savais plus qui j’étais sans le sport, qui m’a défini plus de 10 ans, soit plus de la moitié de ma vie. C’est un peu comme un saut dans le vide lorsque j’ai entamé mes études universitaires, en ayant aucune idée si j’allais me plaire ou non dans mon programme. J’ai débuté par un baccalauréat en psychologie-linguistique, terminé un baccalauréat en psychologie, puis me suis redirigée vers le cycle supérieur en travail social.

La vie dans toute sa complexité, ses incertitudes, ses zones grises et l’expérience humaine : y’a-t-il quelque chose de plus beau ? Peu importe d’où l’on vient, qui nous sommes, ce sont les relations humaines qui édifient nos vies. Dans le regard et la conduite des autres. Ces quelques lignes de l’auteure Marie Laberge me parlent beaucoup :

Il y a toujours près de nous ou plus loin, de l’autre côté des océans et du monde, des gens qui vivent, des gens à qui il arrive des bonheurs, des malheurs, des débuts et des fins. Il y a des vies parallèles aux nôtres, des vies qu’on ne connaît pas ou qu’on voudrait beaucoup connaitre. Ce sont les vies de Pendant ce temps, les vies qui nous accompagnent sans qu’on le sache. (Laberge, 2001, p.466)

Le travail social international combine mon désir de voyager ainsi que d’aider les gens moins fortunés que moi. C’est ma curiosité envers le monde et l’autre, envers les vies parallèles qui me poussent à m’éloigner de ce que je connais, mais aussi un profond malaise ressenti face à la chance que j’ai eu d’être née dans un endroit où mes droits humains fondamentaux ne sont pas trop bafoués. Qui suis-je pour avoir mérité une vie aussi belle, pour n’avoir jamais manqué de rien ? Je suis impressionnée par la résilience de ceux pas-de-chance, des enfants non-entendus qui se tiennent debout, malgré tout. Je ne suis pas naïve, je ne changerai pas le monde. Mais l’idée de pouvoir contribuer au bonheur d’une personne et de faire partie d’une mission, de quelque chose de plus grand que moi, m’interpelle et donne un sens à ma vie.

Réflexion

Ce récit visait à rendre compte des influences de mon expérience de vie personnelle sur mes motivations professionnelles ainsi que sur mon projet de recherche. Les chercheurs se prêtant à cet exercice où la subjectivité prend le dessus mettent de l’avant leur expériences personnelles pour expliquer ce qu’ils ressentent sur le plan professionnel. Le développement de l’empathie auprès de la population étudiée est donc de mise dans ce cas-ci plutôt que la pseudo-neutralité objective souvent privilégiée en recherche – peut-être que cette nécessaire connaissance de soi et ce retour aux sources sont en fait le moyen que je cherchais afin de légitimer mon « intrusion » sur le terrain de recherche auprès des enfants migrants.

Mon récit sous forme de discussion avec ma mère et de réflexion avec moi-même m’a permis de mieux comprendre ma vision des contextes culturels et sociaux dans lequel je suis et/ou serai. Cette incursion dans l’histoire de moi-même alors enfant avec ma mère représente une ouverture aux autres et au monde, une curiosité pour les vies parallèles. Très jeune, ma mère nous a appris à respecter l’étranger, tout en étant fiers de nos racines, à travers nos nombreux déménagements. Ayant souvent été exposée à des cultures différentes, la provenance de mon intérêt pour le voyage n’est alors guère surprenante. J’avais oublié ce pan de ma vie d’enfant.

Le travail social me permet, d’une certaine façon, d’être une meilleure humaine (à mes yeux). Le travail social vise l’augmentation de la justice sociale et défend les droits fondamentaux pour tous – je crois qu’inconsciemment, c’est un peu un retour que je fais à la vie – elle m’a donné beaucoup, et donc je redonne à mon tour à ceux qui n’ont pas eu ma chance.

Sachant que nous avons tous notre propre « lentille » du monde, reste à savoir jusqu’où nous sommes humainement capables de décentraliser notre perspective en vue de saisir le mieux possible la personne devant nous.


[1Ce texte fut d’abord soumis à l’enseignant Robert Bastien dans le cadre du cours TRS-8210 : Méthodologie de recherche II à l’École de travail social de l’UQÀM au trimestre de l’hiver 2022.

[2À fond la caisse.




La différence chez nous, ça ne fait pas de différence ... (pdf, 288.1 ko).