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Escapade

par Philippe Artières
le 6 décembre 2019

Escapade

C’était le printemps 1936, la capitale était paralysée par la grève générale. Lucie occupait l’usine de Saint-Ouen avec les autres ouvrières. C’était la première fois que Lucie faisait grève. Elle avait 20 ans, elle était entrée dans cette boîte qui faisait dans la pile, sans aucun goût pour la pile électrique, mais par simplicité ; ses parents habitaient le quartier ; depuis son enfance, elle voyait le grand portail gris s’ouvrir le matin et invariablement cinq jours semaine s’engouffrer dans une cour grise un flot de femmes en blouse bleue. Elle était de celles-là désormais. Elle avait songé à aller plus loin, dans une des usines de la porte d’Italie où sa camarade Jeanne avait été embauché. Au moins, elle aurait traversé Paris, elle aurait vu les beaux quartiers, les bourgeoises, leurs robes et chapeaux. Pourtant, Lucie n’avait pas répondu à l’annonce qu’elle avait vu dans la rubrique “offres d’emploi” du Petit journal. Elle avait préféré retrouver ses copines d’école et les rejoindre sur les bancs de l’usine. Et ce mois de mai, elle se disait qu’elle avait bien eu raison, qu’elles étaient bien ensemble, rigolant de n’avoir plus le contre-maître pour les surveiller, jouant aux cartes dans la cour au soleil. L’usine s’était tue ; plus de cartons à remplir à toute vitesse, plus cette peur d’arrêter la chaine parce qu’elle avait laissé tomber une des petites piles pleine de ce produit noir. Le temps était autre, il lui offrait la possibilité, peut-être même l’y invitait-il, à laisser vagabonder son esprit.

Ce début d’après-midi, Lucie profita du départ de la grande majorité de ses camarades parties manifester pour ouvrir la lettre que son père lui avait donné le matin ; elle en avait deviné l’auteur à la grimace réprobatrice de son cher Papa. Lucie avait compris que ce devait être une nouvelle lettre de Catherine, sa cousine. Le père de Lucie n’aimait pas Catherine, la fille de sa sœur Paulette ; il s’inquiétait de la mauvaise influence qu’elle pouvait avoir sur sa fille. Du peu qu’il en savait, et si il en jugeait par ce que son beau-frère lui avait confessé un dimanche à la fin d’un repas bien arosé, Catherine n’était pas une fille sérieuse.

Lucie ouvrit la lettre, une feuille de papier blanche de petit format, pliée en deux, couverte de quelques lignes manuscrites :

3 mai

Ma chère Lulu,
Comment vas-tu depuis le 1er ? C’était chouette de défiler ensemble ; nous le travail se fait plus rare ; ses messieurs n’osent plus sortir ; on en est pour nos frais, mais heureusement j’avais de l’argent de côté et je peux faire de grasses matinées sans trop m’inquiéter. Les filles de province ont préféré repartir chez elles ; elles disent qu’à la ferme y a toujours de quoi. Louise est restée, Marie, Jeanne, Josette, Thérèse et Marguerite aussi. La maison est un peu vide, le salon désert sauf après le dîner où l’activité reprend un peu. Racontes-moi comment ça se passe à l’usine.
Je t’embrasse ma petite Lucie,
Ta Catherine.

Lucie aimait Catherine, elle avait deux ans de moins qu’elle et Catherine avait joué pour elle le rôle de la grande sœur qu’elle n’avait pas. Lucie était fille unique. C’est avec elle qu’elle avait fumé ses premières cigarettes, c’est elle qui lui avait parlé de Violette Nozière, la jeune et belle parricide qui défrayait la chronique, c’est elle aussi qui lui avait parlé des garçons, de ceux dont il fallait se méfier, de ceux avec qui elle aimait passer son temps, de ceux dont elle rêvait, ces acteurs de cinéma au regard ténébreux. Catherine était à la fois l’ange gardien de Lucie et celle qu’elle ne serait jamais. Catherine fascinait Lucie autant qu’elle l’effrayait. Elle lisait les lettres et cartes de Catherine avec excitation et craintes.

Lucie vida la table encore pleine des restes du déjeuner et sortit de sa poche la feuille de papier et l’enveloppe qu’elle était allé prendre au service de la comptabilité ; Marie-Louise qui y travaillait, lui avait dit qu’il y avait là assez d’enveloppes, de papiers et surtout de timbres pour écrire à la terre entière et qu’elle n’avait qu’à se servir. Marie-Louise savait ce qu’on devait faire, elle était syndicaliste et on pouvait lui faire confiance. Lucie avec application, son écriture était moins assurée que celle de sa cousine, se mit à répondre à Catherine.

6 mai

Ma Grande Catherine,
J’étais contente de lire de tes bonnes nouvelles. Quelle drôle de fille tu fais ! Ici on tient, il y a juste des camarades qui commencent à avoir du mal à nourrir leurs gosses tous les jours, alors on s’organise ; j’ai rapporté hier des patates, des œufs et de la farine que Maman m’a donné dans le dos de Papa. Tu sais qu’il est toujours inquiet de savoir si je suis bien vu. Depuis le début de la grève, après avoir compris que c’était une bonne chose, il trouve maintenant que ça dure trop, que je suis pas raisonnable, qu’il faut que je pense à mon avenir. Je fais comme tu m’as dit, je dis oui, oui Papa.
J’espère que ta santé est bonne et que tu ne manques de rien toi et tes copines. Est-ce que la mère Janine vous emmerde toujours autant ? Nous Mme Aurnoud n’est plus revenue depuis l’occupation. On a la paix.
Je t’embrasse en attendant de te lire, ma grande Cathy. Ta Lulu.

Le mois de mai s’écoula, la grève continua, l’enthousiasme du début laissa place à une forme d’inquiétude sourde mais Lucie et ses camarades continuaient à occuper l’usine avec la même détermination. De Catherine, elle n’eut pas de nouvelles. Elle ne s’en inquiéta pas, ses parents non plus, ils étaient même soulagés que Catherine se tienne à distance de leur Lucie.
Début juin, Lucie écrivit à nouveau à sa cousine.

5 juin 36

Ma belle Catherine,
Je m’inquiète, ton silence ne te ressemble pas. Que fais-tu ? La maison et-elle toujours ouverte ? Comment te débrouilles-tu ? Même papa m’a demandé de tes nouvelles, car il n’ose demander à certaines de ses connaissances si ils t’ont aperçue. Il a peur du scandale mais moi je n’aime pas ce silence ma Cathy. Ici, avec les camarades, les journées sont longues mais toujours joyeuses et on a plus envie de reprendre ; on rêve de faire autre chose après. Les filles comme moi célibataire, on voudrait se marier et là c’est le grand désert. Les seuls hommes qu’on voit, c’est les types de l’usine d’en face et comme je te l’avais dit c’est pas du premier choix…
Mais je me mets à parler de moi et c’est de toi que je veux des nouvelles. Je te joins une enveloppe et un timbre, car je me dis que peut-être tu n’as plus un centime.
Je t’embrasse ma belle Catherine
Lulu.

C’est début juillet que Lucie a enfin reçu des nouvelles de Catherine ; de bien énigmatiques nouvelles en réalité. Une lettre est arrivée à l’usine ; c’est Marie-Louise qui lui a donné un midi. Elle n’a pas reconnu l’écriture mais l’enveloppe, c’était celle de la comptabilité. Il n’y avait pas erreur, quelqu’un avait écrit : “Mademoiselle Lucie Renaud, Usine B., Porte de Saint-Ouen, Paris”. Et au dos les initiales “C. R.”, celles de Catherine. Dans l’enveloppe, Lucie trouva une petite photographie en noir et blanc. Il n’y avait pas de mot d’accompagnement, pas même une mention manuscrite au dos du cliché.

La photographie était aussi énigmatique que son envoi. On y voyait six femmes, dont Catherine au centre, en tenue claire. Les cinq autres étaient ses collègues de la Maison d’après le souvenir que Lucie avait des descriptions interminables de Catherine. L’image troubla Lucie ; Catherine et sa bande semblaient avoir quitté Paris, elles semblaient dans une clairière, sans doute en bordure de route, elles semblaient ivres — l’une d’elle à droite buvait au goulot une bouteille de vin. Catherine servait du champagne à une autre, qui riait. Lucie ne comprenait pas.
Elle ne comprit que deux ans plus tard, lorsqu’un agent de la sûreté se présenta à la porte de l’usine, Porte de Saint-Ouen. Le travail avait repris. Les conditions étaient meilleures, la paie plus importante, bien que toujours modeste. Lucie avait pu prendre une chambre indépendante où elle s’était installée un an plus tôt. Le fonctionnaire présenta à Lucie une photographie qu’elle reconnut être le portrait de sa cousine Catherine. Le policier ne fit pas mystère sur les raisons de sa présence. Catherine Renaud était connue par les services des mœurs de la Préfecture de Police. Une fiche à son nom et au surnom de Cathy la Rousse y était établie. Catherine était placée dans une maison de rendez-vous rue Blondel, une maison close très respectable, fréquentée par les bourgeois et notables du Neuvième arrondissement voisin. Lucie savait que sa Catherine n’était pas une oie blanche mais elle n’imaginait pas qu’elle était de ces courtisanes qui peuplaient alors certains appartements cossus de la capitale.

Mais l’agent n’était pas venu jusqu’à Saint-Ouen pour l’informer que sa cousine était une prostituée fichée. Il était venu pour lui dire que le corps de Catherine Renaud avait été retrouvé dans la forêt de Chantilly dans l’Oise. La femme n’avait pas été violée. Elle était morte de sa belle mort. A la suite d’une longue enquête, on avait découvert que Catherine avait été à la tête d’un mouvement de grève à la mi-mai 1936 dans la Maison de rendez-vous de la rue Lourmel. Elle et six de ses camarades avaient pris la poudre d’escampette et dans une voiture “empruntée” à un notable du quartier, elles avaient filé en direction de Beauvais où l’une des filles vivait. Elles avaient, selon les éléments de l’enquête, fait un arrêt joyeux et arrosé dans la forêt et en repartant Catherine avait eu ce malaise entraînant sa mort. Ainsi, Catherine était morte de cette liberté qui lui était si chère.

La photographie que Lucie avait reçue au mois de juin 1936 était la trace de cette unique escapade. Nul n’a jamais trouvé d’autres traces sur cette grève dans une maison de rendez-vous en 1936 — même de curieux sociologues et historiens qui aiment à roder dans les vides-greniers. On dit que ce bordel eut un grand succès pendant l’Occupation, puis, suite à la loi de Marthe Richard, il fut désaffecté en 1946 et ses archives vendues avec les meubles et autres tableaux licencieux à un brocanteur.