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Sociologie(s) publique(s) ?





De l’autre côté. La fumée des morts

par Nataly Camacho Marino
le 30 septembre 2019

De l’autre côté. La fumée des morts. Par Nataly Camacho Mariño


Bogota : quartier San Bernardo, janvier 2017. Copyright Theo Zachmann

« Perico » marchait rapidement. Il se faufilait dans la foule qui en décembre arpente les rues commerciales du quartier de San Victorino, dans le centre de Bogota. Les magasins débordaient de clients et de produits divers. Des couvertures, des casseroles, des jouets, des vêtements, des décorations pour les fêtes - anniversaires, fêtes des quinze ans de jeunes filles, Noël, baptêmes, communions, mariages… - tout se mélangeait et tous les espaces semblaient remplis. Dans les rues, des vendeurs ambulants de nourriture, ou encore de casseroles, de vêtements ou de jouets s’étaient installés sur les trottoirs, les produits exposés sur un grand plastique noir ou vert avec une corde bien enroulée à chaque bout, afin de pouvoir partir vite, en réunissant les quatre bouts et en faisant une sorte de sac, au cas où des policiers auraient envie de mettre des bâtons dans les roues des commerçants ce jour-là. Des vendeurs travaillant pour des magasins se pressaient auprès de chaque personne qui avait l’air de chercher quelque chose ou de ne pas trop savoir où aller. « Qu’est-ce que vous recherchez ? Nous avons tout ! » clamait l’un ; « prenez notre carte de visite, nous sommes dans le bâtiment jaune de cette rue-là. Vous voyez ? Au troisième étage » criait l’autre ; « on a les prix les moins chers » insistaient-ils tous à la fin.
De manière agile et surmontant les obstacles que représentaient les passants, les vendeurs ambulants, les déchets et les quelques motocyclettes ou voitures qui osaient s’aventurer dans cet univers encombré, Perico parcourait les rues et les ruelles de ce quartier qu’il connaissait très bien. Il avait grandi dans ces rues. Il ne les avait jamais quittées. À son passage, les personnes se retournaient souvent pour le regarder. Il faisait des mouvement brusques pour se frayer un chemin et cela inquiétait un instant les passants. Les femmes serraient leur sac à main et si elles avaient des enfants, elles leur prenaient bien fort la main, puis leur murmuraient « par ici c’est très dangereux ». Les hommes marmonnaient une insulte, parfois trop tard, Perico était déjà loin. Quelqu’un a lançait alors qu’il s’agissait sans doute d’un voleur, cherchant à se cacher de la police.
Oui, Perico était un voleur. Un voleur professionnel, se vantait-il. Un voleur qui connaissait bien toutes les différentes techniques de vol : dans la rue, dans des magasins, avec ou sans arme, à l’arraché, à moto… Mais cette fois-ci ce n’était pas un vol qui le faisait courir. Pendant qu’il guettait au coin d’une avenue sa prochaine cible, Vanessa, une amie de longue date, revendeuse de drogues, était venue le prévenir qu’elle pensait que son frère était en danger. Elle avait entendu dire qu’« Aiguille », le gérant de la marque de drogues « Vert » avec qui elle travaillait, cherchait le frère de Perico pour lui faire payer la perte d’une bomba, un ballon rempli de doses de bazuco.
« Chiringo », le frère de Perico, n’arrêtait pas de faire des bêtises depuis qu’il était devenu dépendant au bazuco. Le respect que les trafiquants, les dealers et les voleurs du centre-ville avaient pour sa famille l’avait sauvé à plusieurs reprises, mais cette fois-ci, Perico le savait, l’affaire d’un vol de doses à l’intérieur d’un lieu de vente de drogues était le comble de la bêtise et la vie de son frère était plus que jamais en danger. Perico courait dans les rues du centre-ville afin de se rendre au cœur du réseau de trafic et pouvoir confirmer ce que Vanessa avait entendu. Il devait agir prudemment, surtout s’il devait aider son frère à s’enfuir. De grands amis de la famille tenaient une autre maison de vente de drogues au sud de la ville et ils pourraient certainement accueillir et protéger Chiringo. Mais il fallait avant tout trouver son frère, avant les sentinelles des réseaux de trafic. Si les guetteurs et tueurs à gages de « Vert » n’étaient pas présents partout, il était cependant fort probable que chez les marques partenaires de « Vert », « Rouge », « Jaune », « Gris » et « Violet », on soit déjà au courant.
Laissant derrière lui le quartier de San Victorino, Perico traverse l’avenue avec une dizaine d’autres personnes, hommes, femmes, jeunes et adultes. Les voitures s’arrêtent brusquement, surprises par ces gens qui ne regardent pas autour d’eux et se dépêchent, affolés, comme si rien n’importait plus pour eux que d’arriver de l’autre côté de l’avenue. Les chauffeurs le savaient, là-bas, « de l’autre côté », se trouvaient certaines rues connues pour être les plus dangereuses de la ville. Ainsi, après le freinage et le passage rapide des personnes, ils redémarraient aussitôt, pressés par la peur.
Perico savait, lui, que « de l’autre côté » il devait rester discret, faire comme s’il n’était pas au courant de la recherche de son frère, pour ne pas se mettre lui aussi en danger. Si les réseaux de trafic ont implanté leurs affaires, leurs tavernes, leurs discothèques et bars dans seulement trois rues formant un bloc appelé la « Marmite », le secteur entier restait sous leur contrôle. Aux alentours de la Marmite, les commerçants de literie et les grossistes en produits d’épicerie essayaient de garder de bonnes relations avec les réseaux, parfois en les payant… les policiers, eux, se faisaient payer par les réseaux afin, également, de maintenir de bonnes relations. Les mouvements de chaque personne osant se rendre de ce côté de la ville, étaient surveillés.
Avant de pénétrer dans les rues aussi festives qu’opaques de la Marmite, rues qu’il connaît depuis toujours, Perico s’arrête un moment pour saluer un de ses collègues et complices de vols. Il ne dit rien à propos de son frère, car, se dit-il, ici il faut se méfier de tout le monde ! Ils discutent un peu. Les guetteurs de la Marmite sont très proches des deux hommes. Perico remarque le geste rapide que l’un d’entre eux effectue en direction d’une des caméras de surveillance de la Marmite. Il a compris que Vanessa avait raison. Mais les sentinelles de « Vert » n’avaient encore pas retrouvé son frère. Désormais, les yeux de la Marmite le surveillaient. Il connaissait tellement bien cet endroit, la manière d’agir des patrons des réseaux, l’organisation de la surveillance. Aiguille voulait s’assurer que Perico n’avait rien à voir avec l’histoire du vol et qu’il n’essayait pas de cacher son frère.
Les deux hommes terminent leur brève conversation et se donnent rendez-vous « ces jours-ci » pour discuter ensemble d’un nouveau coup. Son « associé », comme Perico appelle son compagnon de vols, part commencer sa journée de travail ; Perico, afin de se libérer d’éventuels soupçons, entre dans la Marmite et traverse la barrière de pneus de voiture et de déchets qui marque une frontière avec les autres rues du quartier. De l’autre côté du seuil, il salue certaines connaissances d’un geste de la tête vers le haut. Il agit comme tous les jours.
Suivant ses habitudes, Perico se rend chez « La Mona », une taverne où il apprécie le chamber, ce mélange d’alcool antiseptique et de jus de fruits artificiel qui se vend copieusement dans la Marmite. Il boit quelques verres, joue aux machines à sous puis fait tourner quelques chansons dans le jukebox. Il discute avec des connaissances, avec des amis. Personne ne prend le risque de lui dire quoi que ce soit à propos de son frère. Il comprend, il ferait pareil… Leur vie serait aussi en danger. La loi du silence est claire et ce silence le convainc de la gravité de la situation. Certains guetteurs et tueurs à gages sont pour Perico des connaissances de toujours. Ils ont grandi ensemble dans les rues du centre. Ils ont fait la manche ensemble, volé, partagé du temps dans des maisons d’arrêts pour mineurs et en prison. Pourtant, Perico doit quand même, et surtout, se méfier d’eux.
Il a pris le temps d’aller voir la dame qui lui vend le perico, cette cocaïne de mauvaise qualité à laquelle il est resté fidèle, et à laquelle il doit justement son surnom. Il est ensuite retourné chez « La Mona », s’est assis dans un coin, a mis un peu de perico dans l’ongle de son petit doigt droit et, d’un geste rapide, a aspiré la poudre. L’effet du perico était devenu de moins en moins fort et prolongé avec le temps. Il a attendu un peu, détendu, en écoutant les musiques que les gens continuaient à faire jouer dans le jukebox. Au bout d’une quinzaine de minutes, il s’est levé, a traversé le couloir rempli de machines à sous et de joueurs compulsifs conduisant à la sortie de la taverne. D’une tape sur l’épaule, il a dit au revoir à quelques personnes et s’est dirigé vers la sortie de la Marmite. Il devait maintenant retrouver son frère. Au vu des mouvements chez les guetteurs de « Vert », il savait qu’on ne l’avait pas encore trouvé.
Perico a quitté les rues festives et denses de la Marmite pour se rendre, toujours discrètement, dans la pension, située à quelques minutes seulement, où il payait depuis des mois une chambre. Cela faisait quelques semaines que son frère avait lui aussi commencé à se payer une chambre dans la même pension. Chiringo n’était pas venu dormir la vieille au soir, lui a dit la gérante de l’endroit qui logeait elle aussi dans une des chambres de la maison délabrée. « Un mec est venu le chercher aujourd’hui et il n’était pas là non plus », a-t-elle ajouté. D’une certaine manière, cette nouvelle rassurait Perico. Finalement, Chiringo n’avait pas été assez stupide pour revenir chez lui après avoir volé la bomba. Mais Perico avait besoin de le prévenir du danger qu’il courait même s’il revenait dans quelques jours.
En sortant de la pension, Perico décide d’aller voir un peu plus loin, toujours dans le centre-ville mais dans un secteur contrôlé par d’autres réseaux de trafic, dans le quartier de prostituées que Chiringo a l’habitude de fréquenter. Les guetteurs de la Marmite ne pouvaient pas se rendre là-bas et son frère avait probablement choisi ce secteur pour se cacher quelques jours.
Les femmes, fatiguées, debout sur le trottoir, aux seuils des entrées des bordels en ruines, saluent Perico à son passage. Elles l’appellent, l’invitent à passer, lui font des clins d’œil, des compliments, même si elles savent qu’il finit toujours entre les jambes de Clara. Clara n’attendait pas Perico ce jour-là et encore moins à une heure où le travail se porte bien pour lui. Ils échangent quelques mots, puis Clara le fait rentrer dans le bordel insalubre où elle travaille et elle vit. Dans une des chambres, Perico retrouve son frère accompagné de Diana, la sœur de Vanessa. Ils avaient passé toute la nuit à fumer les doses de bazuco de la bomba volée. Au rythme où ils avaient fumé, en quelques jours seulement, ils auraient pu finir les cinq cents doses contenues dans la bomba.
La faiblesse de leurs corps était perceptible d’un simple regard. Ils toussaient à l’unisson. Cette odeur douceâtre du bazuco, mélangée à l’odeur du brûlé, avait imprégné tous les recoins de la chambre. Perico attend un bon moment que Chiringo sorte de l’emprise de la drogue, de cette sensation de panique fugace mais brutale que produit le bazuco. Il lui explique la gravité de la situation. Chiringo ne peut pas retourner à la Marmite, comme d’habitude, après s’être caché un moment. Il doit se cacher… pour longtemps.
Avec l’aide de Clara et de Diana, les deux frères arrivent à quitter le bordel sans trop attirer l’attention. Dans le centre-ville, Chiringo se faufile dans les embouteillages et entre les clôtures des travaux d’aménagement urbain abandonnés, puis traverse la ville à pied. Perico, lui, est retourné au travail. Quelques jours plus tard, ce sont Vanessa et Diana qui traversent la ville. Elles vont chercher Chiringo pour l’informer d’une triste nouvelle. Un habitué de la Marmite avait vu Perico entrer dans le bordel, puis Chiringo sortir, et pour gagner la confiance d’Aiguille, lui avait tout raconté. Lorsque Perico fut de retour dans la Marmite, là où il avait grandi, il a disparu. Comme chaque après-midi, trois jours après le départ des deux frères du bordel, Vanessa et Diana s’étaient rendues à la Marmite pour se détendre dans une des tavernes. Inquiète de ne pas avoir vu Perico pendant plusieurs jours, Vanessa a demandé à « La Mona », la tenancière de la taverne, si elle ne l’avait pas croisé. La réponse fut simple : « il est dans le bazuco que ta sœur est en train de fumer ». Diana fumait du bazuco de marque « Vert » à l’aide d’une pipe artisanale et Vanessa a tout de suite compris ce que cette réponse signifiait : Perico avait été tué et ses os se mélangeaient désormais à la drogue. Les os des morts de la Marmite se retrouvaient dans la poudre blanchâtre que tout le monde consommait, afin d’en augmenter la quantité et la force de dépendance. La fumée de la Marmite était la fumée de ses morts.

***

Ceci est un récit fictif, un conte qui cherche à faire connaître la réalité de la rue, du trafic et usage de drogues dans le centre de Bogota, Colombie. L’histoire qu’il raconte et les détails qu’il présente proviennent néanmoins des données de terrain : de récits de vie, de situations ethnographiques observées et vécues, de conversations entendues, et de récits auxquelles les personnes croient, qui se racontent à propos de ces espaces urbains contrôlés par des réseaux de trafic en lien avec des groupes paramilitaires, espaces que l’on appelle les ollas, que l’on peut traduire littéralement en français par « marmites ». Ces récits, je les comprends comme des histoires - dans le sens de constructions imaginaires - auxquelles les personnes croient et à partir desquelles elles cherchent à expliquer, à appréhender des phénomènes du présent vécus en les rattachant à des événements passés.
Je me suis accrochée à la forme et au contenu de ces « récits auxquels les personnes croient » pour créer ce conte et faire référence aux pratiques que mentionnent les personnes que j’ai rencontrées pour expliquer la puissance du bazuco et la disparition des corps des morts à l’intérieur des ollas. Penser un exercice d’écriture en forme de conte, en tissant plusieurs histoires, moments, détails et personnages, me permettait de récréer l’univers des ollas du centre-ville bogotanais, et le centre-ville lui-même, pour faciliter l’immersion - et souvent la découverte - par le lecteur de cette réalité sociale. En outre, cela m’a permis de rendre plus compréhensibles certaines relations entre personnes et/ou structures qui se tissent dans l’univers des ollas, relations que j’ai mis des années à comprendre et plusieurs centaines de pages à expliquer dans un texte écrit d’une manière plus académique.
Je voudrais évoquer, enfin, la question de la violence. Comment traiter en tant que chercheurs et chercheuses la problématique de la violence extrême ? Où se trouve l’équilibre entre une surexposition de la violence, à la limite du pornographique, comme le signale Philippe Bourgois, et une présentation des faits qui nous rapprochent de l’analyse ? Les ollas sont des espaces où le contrôle des réseaux s’effectue principalement par l’exercice de la violence. Le maintien de la loi du silence et la peur ressentie par les personnes habituées de ces espaces sont producteurs d’interactions sociales spécifiques. J’ai donc essayé d’explorer par ce conte une autre manière de mentionner et de décrire certaines situations de violence et de domination. J’ai essayé de faire sentir l’épaisseur de ces situations extrêmes - de violence et de précarité - à partir du parcours d’un personnage, de ses amis et de leurs rencontres. Le lecteur pourra probablement me reprocher le fait de parler d’une réalité sociale aussi dure par le biais d’un récit fictif. Mais, le recours au conte est-il une manière de ne pas accepter le caractère réel de cette violence ? Ou est-il un moyen pour que cette réalité parvienne aux oreilles d’un public plus large, et que plus de personnes acceptent la réalité de ce qui se passe dans cet « autre côté » du centre-ville bogotanais, même si c’est par le biais des « histoires auxquelles les personnes croient », histoires qui font elles aussi partie de cette réalité ?

natcamachomarino@gmail.com