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Sociologie(s) publique(s) ?





Adam, Sans-Papiers

par Claude Solimen
le 30 septembre 2018

Avant/Après. Deux photographies du même homme. Adam. À quelques quatre ans d’intervalle.
La première date du jour de notre rencontre. Un jour d’avril en 2010. Nous avons rendez-vous, sur le parvis de la mairie, dans la banlieue où j’habite, proche de Paris. Adam est grand, plus grand que moi d’au moins deux têtes, et tout en rondeur. Son corps est rond sous sa chemise et son pantalon de toile. Pas gros, mais rond, un peu ventru, potelé. Et son visage aussi est rond, ses joues amples et rebondies, ses lèvres pleines et son nez épaté, son front lisse et large sous sa corolle de cheveux noirs et bouclés. Tout en rondeur et tout sourire. Adam a besoin d’une adresse. Il a besoin de papiers pour être en régularité sur le territoire français. Pour pouvoir retourner quelques temps en Égypte et pouvoir repasser la frontière de la France sans plus être inquiété. Pour aller voir sa mère, malade, très malade. Pour entamer la procédure, il a besoin d’une adresse. Il n’en a pas, pas d’officielle. Je vais lui prêter la mienne. Comme il connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui me connaissait... Sur le parvis de la mairie, il m’accueille avec chaleur. Dans son français un peu haché, il ne cesse de me remercier. Dans ses grands yeux posés sur moi, une infinie reconnaissance, et planté sur son visage, un beau sourire, plein de dents blanches, un beau sourire très franc. Une bonhomie douce qui lui donne un air de nounours. Avec son corps imposant, un air câlin, inoffensif et gentil, profondément gentil.
Janvier 2014. Photographie n°2. Adam est attablé, en face de moi, dans un café. Il est gros, très gros, passée la barre des cent vingt kilos, et son visage est tout contracté. Il me parle des papiers qu’il n’a toujours pas, du logement insalubre où il habite mal, du travail qui manque et du mauvais travail. Il me parle des autres, employeurs et logeurs, policiers, administrateurs, dont il me dit qu’il n’a plus peur. En quatre ans, son français s’est beaucoup amélioré. Il parle sans s’arrêter et sa bouche se déforme. Elle tombe aux coins dans une moue de dédain. Et son regard est dur, ses sourcils froncés, et son corps est tendu, ses mains se crispent, ses poings se serrent... comme envahi par la colère, du sommet de la tête à la pointe des pieds.
Je ne le reconnais pas. Ce jour-là, je le retrouve après plusieurs mois de silence. Plus d’appel au téléphone, plus de réponse aux messages, comme il fait quelquefois quand la vie est trop lourde, quand vient la pensée du suicide et qu’il se coupe du monde. Et puis, finalement, un appel, un rendez-vous. Et je le trouve au café, métamorphosé. Je cherche dans ses yeux, derrière la colère, la douceur qui autrefois l’habitait, dans ses cheveux emmêlés par paquets, les boucles frisées qu’il avait. J’attends que son front se déride, que ses sourcils se reposent, qu’enfin remontent les coins de sa bouche pour enfin retrouver l’Adam que je connais. Je le retrouve par instants, une lueur dans le regard, tout d’un coup un sourire, par endroits une mèche de cheveux libérée... et le perds à nouveau. Je le vois soudainement métamorphosé mais je sais bien qu’en fait, depuis longtemps déjà, il a commencé de changer.

“Je suis qui ?” Adam est remonté. Pas en colère, en ébullition, plein de questions, de choses à dire qui ne tournent pas rond. Nous sommes au restaurant, un soir d’été en 2012. Sa fourchette, inutile, gît sur le rebord de son assiette encore pleine. Il a arrêté de manger pour parler. “Je suis qui ? Je suis où ? Où c’est ma place ? Je cherche ma place. Ma place en Égypte ? J’ai pas de place en Égypte. Ma place en France ? Je cherche ma place en France. C’est pour ça les papiers. Pour la place il faut les papiers. Mais j’ai pas les papiers. Pas de papiers, pas de place. Mais si j’ai pas de place, pourquoi vivre ? Ma place... à l’hôpital psychiatrique ? Peut-être...” Il se perd. Depuis quelques temps, il se perd. Depuis que sa mère est morte peut-être, trop tôt, bien trop tôt, bien avant qu’il n’obtienne enfin les papiers pour la visiter.
Sa mère. Celle qui, disait-il, guidait sa vie, sa conduite, qui lui avait appris, la bonté, la sincérité, un repère dans le tumulte de la vie qui bouscule. Et je l’imaginais, elle aussi comme lui, avec un regard plein d’une gentillesse immense, avec ce même sourire, inondant, généreux. Elle mourait au printemps ; il obtenait son titre à l’automne. Un titre de séjour d’une durée d’un an, pour raison de santé... Pendant des mois, Adam avait simulé la folie. Pendant des mois, sa psychiatre lui avait prescrit des médicaments qu’il n’avait jamais pris. Elle avait appuyé sa demande de régularisation, en joignant au dossier un document assurant que les soins dont il avait besoin restaient introuvables en Égypte. La condition pour avoir un titre. Un titre obtenu finalement, pour un an. Le temps de rentrer un moment, voir sa famille et sa mère au cimetière. Le temps de prendre des cours de langue pour mieux parler français, et d’entamer les démarches pour faire valoir en France son diplôme égyptien. Dans l’espoir de ne plus avoir à travailler au noir, ouvrier dans le bâtiment. Dans l’espoir de pouvoir redevenir ici le chimiste qu’il était là-bas, considéré quoique trop peu payé ; trop peu payé pour s’y sentir à sa “place”. Un titre obtenu bien trop tard et pour trop peu de temps, sans renouvellement. Depuis, il y avait eu le bout de papier maudit, redouté, attendu, trouvé un matin dans la boîte aux lettres : l’Obligation de quitter le territoire français. D’abord, les journées sans sortir de peur de croiser la police. Puis les lieux publics évités où il savait qu’elle était, les demi-tours à sa vue, les murs rasés dans les rues... Le travail qui, peu à peu, était venu à manquer, à mesure que les employeurs, soupçonnés d’employer des salariés sans-papiers, s’étaient faits de plus en plus conrôler. Enfin les faux papiers, achetés des milliers d’euros, pour être embauché, toujours ouvrier, et toujours sous le coup des contrôles policiers.
“Je t’invite, c’est moi, je t’invite.” Adam se précipite. Il se lève vite, assez vite pour m’empêcher d’avoir le temps de protester, trop vite : son genou cogne dans la table et fait se renverser le vin qui reste dans mon verre ; trop rapide et maladroit, dans son corps qui a grossi déjà, depuis deux ans qu’on se connaît. Depuis deux ans que pour me remercier, de l’adresse prêtée, des courriers lus trop compliqués, des démarches administratives entreprises avec lui..., il m’invite. J’ai beau lui dire et lui répéter qu’il n’a pas à me remercier, qu’il ne me doit rien, que j’ai honte, honte d’être d’un pays qui traite ainsi les étrangers, honte d’avoir tout ce que j’ai et que tant d’autres, comme lui, n’ont pas, que c’est normal que je lui donne ce que j’ai qu’il n’a pas, que mes dons ne sont pas des dons parce que c’est pas juste... Quand je dis, il sourit. Il sourit d’un air de dire que je suis bien gentille. Bien gentille et bien naïve de croire que l’asymétrie peut s’annuler dans un discours, naïve de ne pas voir qu’il faut des actes aussi, parce qu’elle est là l’asymétrie, et que pour la parer, il faut la réciprocité, les contre-dons des cafés et des restaurants. Mais oui mais quand l’argent manque, quand le travail est trop rare, que le logement est cher – des centaines d’euros pour un ancien garage à peine aménagé – quand l’argent qui vient du père manque aussi, là-bas en Égypte, et quand la fin des problèmes recule et recule à mesure qu’on avance... Alors j’essaie de refuser, de payer moi aussi, une fois, rien qu’une fois. Mais je ne comprends pas. “Tu comprends pas Claude !” Adam s’impatiente, s’énerve : “Oui j’ai rien. Oui, c’est vrai, j’ai pas d’argent. Mais si je donne pas, je suis qui ? Si je donne pas, je suis personne. C’est ma vie là, tu comprends ? C’est le sens de ma vie. Si je donne pas, je suis rien pour personne”. Deux ans de cafés donnés donc, de dîners, de déjeuners... Deux ans de ces moments passés à parler. Adam parle beaucoup. Chaque fois, il arrive avec son lot de choses à dire qui ne tournent pas rond, et chaque fois il va toujours un peu plus au fond, au fond de son être qu’il sent lui échapper, qu’il fait tout pour garder, qu’il essaie de me partager.

“C’est pas moi ça.” Il regarde, il me montre, son ventre qui, déjà, déborde un peu sur son pantalon, sous son gros pull de laine rouge. C’est l’hiver en 2011. Nous sommes chez moi cette fois, parce qu’inviter chez soi, ce n’est pas comme payer, au bar, les cafés. C’est donner mais donner moins ostensiblement. Aussi parce que donnant-donnant, la réciprocité, c’est aussi celle qui s’installe dans le brouillon de la multitude des dons et des contre-dons de la relation d’amitié. Et puis, comme d’habitude, même si je lui dis de venir les mains vides et même quand j’insiste, il a ramené le dessert et des boissons pour accompagner. Nous sommes autour de la table, à l’heure du dîner. “Des légumes, c’est bien ça, des légumes !” Parce qu’il n’en mange pas souvent. Il n’en mange plus du tout depuis quelques temps. Depuis quelques temps, il ne mange pas, il se remplit. La journée, plein de volonté, il ne mange rien, pas même une miette, pour faire se dissoudre au plus vite ce ventre qu’il regarde comme s’il n’était pas lui, pour le faire disparaître. Mais le soir venu, caché dans l’obscurité du garage aménagé, avec son unique fenêtre, toute petite et haut perchée, caché là où personne ne peut le regarder – pas un regard à croiser qui pourrait faire exister, en le faisant apparaître, le monstre qu’alors il se sent être – il engloutit, il avale, “comme un animal”. “Parce que j’arrive pas. J’ai trop de problèmes. Trop, trop de problèmes. Je pense à ma mère. Je pense à la police. La police, les papiers, le travail. C’est trop de choses. Jamais je suis tranquille. Toujours y’a des problèmes dans ma tête. C’est pour ça, je mange comme ça. C’est pour arrêter ma tête. Arrêter les problèmes. Quand je mange comme ça, je pense pas. Je vide ma tête. J’arrête de vivre pour arrêter la tête, pour arrêter de penser... Mais c’est pas moi. Avant j’étais pas comme ça. J’étais pas gros comme ça !” Il regarde son ventre, en colère contre lui. “Avant je mangeais bien et je faisais du sport...” Il avait continué au début, les premiers temps de son arrivée en France. La première année, de temps à autres il courait, dans le parc près du garage. L’année des papiers, il avait redoublé d’effort et de discipline, il courait chaque matin. Mais depuis quelques mois, depuis la fin du titre, depuis la peur de la police et le manque de travail, depuis l’argent pris à son père pour payer les faux papiers, il n’y arrive plus. Il n’arrive plus à courir et plus à cuisiner. Son corps se transforme et sa tête aussi change. Elle part dans tous les sens. Il pense à la police, au travail, aux papiers, à son père, à sa mère et à tout en même temps. Sa tête se disperse et il a l’impression d’avoir perdu sa mémoire. “J’oublie. J’oublie tout.” Il a bien essayé de continuer de suivre des cours de français. “Mais j’arrive pas. Ma tête elle part. On me dit quelque chose, je pense à autre chose. Je lis quelque chose et j’oublie. J’oublie tout. J’oublie même la chimie.” Sa tête se disperse et ne veut plus se rappeler de ces choses qui faisaient son identité passée. Il se perd. Mais c’est pas lui. “C’est pas moi.” C’est pas lui ce gros ventre et cette tête qui s’en va. C’est pas lui et c’est pas sa faute. “Des fois je pense que c’est moi... Mais c’est pas moi, c’est la situation. Quelqu’un d’autre dans ma situation, c’est le même, la même chose.”
Il se perd depuis peut-être bien avant la mort de sa mère. Depuis peut-être le voyage, de l’Égypte à la France. Depuis peut-être le camion où ils étaient tous entassés, lui et plein d’autres comme lui mais dans les yeux desquels il ne se reconnaissait pas, tous clandestinés dans le noir du camion froid qui passait la frontière, un jour d’hiver en 2007. Depuis les nuits passées dehors qui s’en étaient suivies et les journées tapis, sans savoir comment faire, sans connaissance et sans ami. Cette vie que, pas une seconde, il n’avait imaginée et qu’il taisait à sa mère comme à tous ceux de sa famille. “Tout va bien, maman, tout va bien.” Depuis la solitude extrême de cette expérience vécue dans une absolue solitude. Depuis les amis qui n’en étaient pas. Les quelqu’uns qui connaissaient des quelqu’uns qui peut-être pourraient lui trouver du travail, un toit. Les logeurs, magnanimes, qui prenaient pour lui des risques en le logeant malgré son irrégularité, mais qui le logeaient mal et à des prix trop élevés. Les employeurs alliés, souvent compatriotes, ces faux alliés qui l’avaient exploité. Depuis ces solidarités viciées qui lui avaient appris à se méfier ; à se méfier de ces autres qui prétendaient l’aider quand ils l’enfonçaient, à se méfier des autres tout autour de lui, partout, dans cette vie où, il pensait, il ne comptait plus pour personne. Depuis ce métier qui n’était pas son métier et qui faisait mal à son corps, et dans cet habitat, ce chez-soi qui n’était pas son reflet. Depuis sa mère malade qu’il n’était pas allé voir, quand tout son désir était là, tout son désir contrarié par l’absence des papiers. Depuis tout ça il se perd et il cherche à se retrouver. Il se remplit, remplit son ventre, pour arrêter de penser. Parce qu’il y a trop de pensées dans sa tête, trop de pensées qui rongent et qui tournent et partent et reviennent, sans que l’être ne puisse jamais s’y fixer, qui font se dissoudre l’être en le tirant dans tous les sens, jusqu’à l’écarteler, il faut arrêter la pensée, ou bien l’organiser. Mais pour l’organiser, il faut arrêter la vie. Arrêter de faire des choses et arrêter de voir des gens. Mettre un terme, un moment, au mouvement de la vie qui fait bouger le corps et la tête avec lui. Se retirer pour se recentrer. Se mettre en suspens pour se retrouver. C’est pour ça les enfermements. Deux fois, Adam s’est enfermé.

Janvier 2012. Adam a quelque chose à me dire. On est en route pour chez moi, de retour du café. Comme toujours, il tient à me raccompagner. Sur le chemin, il me fait m’arrêter. “J’ai quelque chose à te dire.” Et nous nous asseyons, sur le bord du trottoir de la rue étroite où nous sommes, seuls tous les deux, sans personne. Emmitouflé dans son manteau, il cherche ses mots. Il a l’air nerveux... Il m’aime. Il m’aime vraiment, profondément, comme jamais il n’a aimé. Il a beaucoup réfléchi avant de me parler. Il voulait être sûr. Peut-être il m’aimait comme on aime une soeur, peut-être étais-je une amie qui devait le rester, que sa déclaration pourrait faire s’éloigner. Mais non, il en est sûr, il m’aime. Il m’aime, il doit me le dire et il a besoin de savoir ce que moi je ressens pour lui. Silence dans le froid de l’air et du bitume. C’est normal qu’il m’aime, je pense dans ma tête. C’est beaucoup le contexte. Ce sont toutes ces choses que j’ai faites pour lui, ces choses nécessaires à sa vie, et puis toutes ces choses qu’il me dit de lui, qu’il ne dit à personne d’autre. C’est cette affection franche que je lui ai donnée au moment où il pensait ne plus la trouver chez aucun de ceux qui l’entouraient. C’est sa mère que j’ai remplacée après qu’elle est décédée. “Tu es comme ma mère. La première personne, la première, la plus essentielle.” Mais je ne peux pas lui dire tout haut ce que je pense tout bas. Ce serait mépriser son amour en le réduisant au contexte. Je le lui dis quand même, à demi-mot, un peu, comme les mots me viennent. Je lui dis que je comprends, mais que pour moi c’est différent. Qu’il est mon ami, complètement, mais seulement mon ami.
Après ce jour, plus de nouvelle. Des mois et des mois sans réponse. L’hiver est passé. Le printemps est déjà bien entamé quand, finalement, un message : “Claude, on peut se voir s’il te plaît ?”, et un midi de mai, nous nous retrouvons, pour un mauvais déjeuner dans une brasserie sans intérêt. À l’entrée, il m’attend quand j’arrive un peu tard. Masse de cheveux bouclés qu’on distingue au loin facilement, grand corps recouvert de vêtements colorés, aujourd’hui dans les violets... c’est lui, à n’en pas douter, de l’autre côté de la route. Mais la route une fois traversée, le grand corps une fois pris dans mes bras, quand je recule un peu pour mieux le regarder, je vois ses yeux, son visage, changés. Il a le regard voilé, vitreux, comme enfermé derrière un verre impossible à percer, opacifié par la fatigue et plein d’humidité. En fait, il a tout son visage, froissé, fatigué, qui tombe. Il a l’air infiniment triste et complètement épuisé. Il me raconte. Il s’est enfermé. Dans son garage et sur son lit, il est resté, des jours et des nuits sans dormir, à penser, à tenter d’organiser sa pensée. Il a repensé à sa mère, à son père malade à présent lui aussi, et appauvri par l’argent qu’il lui envoie chaque mois, depuis qu’il est parti... Il a repensé à l’Égypte où à défaut d’avoir une place, il avait une vie... Il a repensé à chacun de tous les membres de sa famille, à leur vie qui s’écoule et qu’il ne peut pas partager. Il a pensé aux papiers, à la police, au travail, à sa tête qui s’en va et à son corps qui grossit. Il a pensé au suicide. Longtemps, vraiment, il a pensé à se suicider. Parce qu’il n’a plus de vie, plus de place nulle part pour donner du sens à la vie, plus rien à faire de bien, plus personne à aimer comme il voudrait aimer et personne pour l’aimer comme il voudrait l’être, plus de sentiment d’existence... Et puis il a pensé à Dieu. C’est Dieu qui l’a sauvé parce que c’est Dieu qui lui a redonné foi dans la vie. Dieu seul qui pouvait contrer la désespérance, qui pouvait lui rendre l’espoir que la vie lui avait volé, lui donner la force de continuer... Il va continuer. Il va continuer d’essayer de trouver la place en France que tout semble lui refuser. Il va payer des faux papiers. Quatre mille euros, c’est beaucoup d’argent, c’est trop. Il va vendre l’appartement qu’il a au Caire, en Égypte, un petit appartement où vivent actuellement quelques membres de sa famille, pour vivre mieux, moins serrés, un appartement qu’il avait acheté, avant de partir, pour plus tard, pour y habiter quand il rentrerait, une fois sa vie réussie. Quatre mille euros, c’est trop mais c’est le prix à payer de l’espoir, pour que la vie puisse continuer.
Il avait continué un moment, une année. Puis de nouveau il s’était arrêté. Après que les choses s’étaient encore empirées, que les problèmes avaient persisté, que d’autres s’étaient ajoutés... et après avoir commis “la plus grande erreur de [sa] vie”.
“J’ai beaucoup pensé.” Adam a quelque chose à me demander. “Je vais te demander quelque chose. Mais...” Il plante ses yeux dans les miens, ses yeux qu’il a moins vitreux, plus vivants depuis quelques temps. “... Avant de répondre, tu dois très bien réfléchir...” J’acquiesce promptement d’un signe de la tête. C’est ainsi, toujours, entre nous. Quand il me demande un service, de l’aider, par exemple, à chercher du travail ou de l’accompagner, en préfecture, en mairie..., je réfléchis d’abord, j’évalue si j’ai le temps, la disponibilité, pour, autant qu’il est possible, éviter de faire des choses pour lui contre mon gré, sans le désirer. Pour ne pas que ça me coûte et ne pas le lui faire sentir. Pour nous préserver des dérives du rapport aidant/aidé et pour me préserver. Je réfléchis et quand je dis “oui”, il sait, c’est que je veux le faire et que je le ferai, sans contrainte, avec plaisir. C’est ainsi toujours entre nous. Mais cette fois, c’est différent. J’acquiesce, mes yeux dans les siens, et il détourne son regard, il regarde ses mains. Ses mains qui, nerveuses, triturent les plissures de sa chemise, qui, dans les recoins du tissu, semblent chercher les bons mots pour bien demander comme il faut. Cette fois c’est différent parce que c’est ce qu’il a à me demander qui est différent, qui est beaucoup plus grand, beaucoup plus important. “Tu crois que...” Il hésite, il marque un silence. Il reprend. “Tu sais, j’ai tout essayé...” Il parle bas pour ne pas se faire entendre des autres clients du café. “J’ai essayé les papiers. Les papiers, les faux papiers, les papiers pour la santé, les papiers pour le travail...” Les faux papiers n’avaient pas suffi. Ils lui avaient permis de travailler un peu, mais toujours dans la peur d’être un jour démasqué, par la police ou par ses employeurs, démasqué, sanctionné, expulsé presque à coup sûr du territoire français. Alors il avait encore payé, plusieurs milliers d’euros pour des documents contrefaits. Un faux contrat de travail avec une fausse entreprise qui lui aurait permis d’avoir un titre, un vrai... qu’il n’avait pas eu. “C’est la dernière solution.” Adam continue. “Est-ce que tu peux te marier avec moi ?”
Le mariage, bien sûr, j’y ai déjà pensé. Ce serait tellement facile. Tellement plus facile que de trouver le vrai contrat, l’introuvable contrat à durée indéterminée qui l’autoriserait à être régularisé, et tellement moins cher que les faux documents. Le mariage, c’est juste faire semblant de s’aimer, faire semblant d’habiter ensemble... Juste un peu faire semblant et le tour est joué... “Mais tu réfléchis bien d’abord, tu prends le temps, tu réfléchis.” Je réfléchis. En montant les escaliers qui mènent à mon appartement, je réfléchis. Je réfléchis en passant la porte et réfléchis en la fermant. Je réfléchis les jours suivants. Je réfléchis longtemps. On est en 2013, au mois de février. Je lui donnerai ma réponse au printemps.
Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Article L623-1. “Le fait de contracter un mariage [...] aux seules fins d’obtenir, ou de faire obtenir, un titre de séjour [...] est puni de 5 ans d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende.”
“Je peux pas.” Adam se décompose. Il est arrivé souriant, heureux même, il a cru que j’allais dire “oui”. J’y ai cru moi aussi et je l’ai laissé espérer. J’ai eu beau mettre un point d’honneur à toujours commencer par des “si”... “Si on le fait, je dis bien ʻsiʼ...” Il acquiesçait d’un air entendu. “Alors on devrait... il faudrait...” J’ai beaucoup réféchi, beaucoup imaginé. J’ai imaginé l’histoire qu’on devrait inventer, le premier rendez-vous, ensemble à la mairie, l’air amoureux qu’on prendrait... puis les deux rendez-vous suivants, chacun de nous deux pris isolément, les questions qui nous seraient posées, les réponses à préparer pour faire concorder les versions. J’ai imaginé, en cas de contrôle, les vêtements qu’il laisserait chez moi, les placards où je les rangerais, la brosse à dent, le rasoir, bien en vue dans la salle de bain, le pyjama sous l’oreiller pour simuler la vie commune. Je lui ai raconté ce que j’imaginais. Évidemment, il a espéré. Lui aussi il a imaginé, le grand mariage qu’on ferait, les robes et les costumes, la musique et la nourriture, les billets d’avion à payer pour faire venir sa famille. Il faudrait trouver l’argent, on trouverait. On ferait un beau mariage, un vrai, presque un vrai, et ça marcherait... Il se décompose. Son corps se ploie soudain et son regard se vitre. Comme abattu tout d’un coup, las, immensément las. Ses yeux se rivent au sol et les miens aussi quand je parle. Je regarde le sol bitumé du trottoir, je regarde les tasses, à moitié vides sur la table, mes mains qui, sans raison, les touchent et les attrappent juste pour s’occuper, et je parle, j’explique. Je peux pas. J’ai trop peur. Je sais que les risques sont infimes, que ça dépend des mairies, que celle de mon domicile est clémente à ce qu’on dit, que c’est juste l’affaire de quelques rendez-vous et d’une histoire à inventer. Mais j’ai peur et, je dois l’avouer, ce qui me fait le plus peur, ce qui m’a décidée, c’est son niveau de français. Adam me jette un regard, interdit, son corps se tend. Je le fuis, je continue. Un jour, il se souvient peut-être, j’avais tenté de lui faire comprendre comment j’imaginais qu’on devrait procéder, le détail de l’histoire qu’on devrait inventer, les circonstances exactes de notre rencontre et de notre premier baiser, les précisions à apporter, sur nos manières de vivre ensemble, sur tout ce qu’on aurait partagé et même sur notre sexualité. Et ce jour-là, j’avais senti qu’il ne pouvait pas tout comprendre de ce que je lui disais, qu’il comprenait, bien sûr, qu’il comprenait bien assez pour communiquer, au quotidien bien assez, mais là... Là il fallait pouvoir s’entendre absolument, saisir absolument toutes les subtilités. Pour moi, il le fallait, pour que je trouve le courage du mensonge qui sonne vrai. Adam reste silencieux. Il n’a pratiquement pas bougé depuis que j’ai commencé à parler. Son dos penché vers l’avant, ses coudes sur ses genoux, son regard au sol et vitré... Pourtant je sens un changement, une tension peut-être, dans ses mains qu’il tient crispées, dans sa nuque qui s’est raidie. “Je parle mal ?” Sa voix, son visage qu’il tourne enfin vers moi, cet air mauvais qu’il a... Son abattement s’est mu en colère. “Je parle mal”, il répète, comme pour digérer l’idée et sur le ton du défi. Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire mais je sens bien que, maintenant, je n’ai plus rien à dire. Il ne m’écoutera pas, c’est à lui de parler, à moi de l’écouter. Il y a un mur entre nous tout d’un coup, un mur de colère et de ressentiment. Il m’en veut. Il m’en veut sans doute de ne pas avoir le courage. Il m’en veut surtout de rejeter sur lui la faute. Parce qu’il parle mal ? Il a la voix glacée :
Tu sais, je me souviens, à l’Université, les professeurs me disaient : “Tu parles bien Adam”... Je peux parler.
Oui, je sais.
Il ne m’entend pas. Il est blessé, dégoûté, blessé dans son identité. “Je suis Adam. Je suis Adam et je reste Adam. Jamais je changerai. Je suis quelqu’un de bien et je le resterai... Mais la vie elle veut pas des gens bien. La vie elle veut des gens qui disent pas ce qu’ils pensent, des gens qui trichent et qui mentent. C’est eux qui gagnent à chaque fois. Les gens bien, personne veut les gens bien. Même toi tu veux pas !” Il se lève. Il s’en va. Avant de partir, il va payer les cafés.

De : Adam Badawy <Adam.badawy@yahoo.fr>
À : Claude Solimen <Claude.solimen@gmail.com>
Date : 15 avril 2013 16 : 27
Objet : sans objet
Claude, Je resterai toujours quelqu’un de bien, avec toutes les personnes. Ne présente pas tes excuses. C’est de ma faute. C’est normal tu as dit non. J’ai fait la plus grosse erreur de ma vie. Claude, Je suis désolé moi, pas toi. Je vais rentrer à l’Égypte bientôt Inch Allah. Ne t’inquiète pas. Je suis fort, très fort. N’importe où... Sans connaître... J’ai fait ce qui est loin de la réalité. Adam

De : Claude Solimen <Claude.solimen@gmail.com>
À : Adam Badawy <Adam.badawy@yahoo.fr>
Date : 15 avril 2013 18 :34
Objet : sans objet
Adam,
Tu as eu raison de me demander ce service.
C’est normal.
Tu sais, comme je te dis souvent, j’ai honte d’être d’un pays qui traite mal les étrangers, j’ai honte d’avoir la chance que j’ai quand des gens comme toi ne l’ont pas. C’est normal que je t’”aide” et c’est normal que tu me demandes ce que tu m’as demandé, parce que c’était la seule solution, la dernière comme tu as dit.
Je suis désolée de ne pas avoir le courage.
Je sais que tu es fort, tu l’as toujours montré, tu l’as toujours prouvé. Et je sais que tu es et que tu resteras quelqu’un de bien. Je sais aussi que c’est un combat, parce que la vie est dure.
Je suis désolée que ta vie soit si dure et je suis désolée de ne pas pouvoir te rendre ce service que tu as eu raison de me demander.
J’espère que nous nous verrons bientôt,
Claude

Notre dernier échange avant des longs mois de silence. Adam s’enferme à nouveau, un temps fait s’arrêter la vie, puis la reprend mais sans moi. Quand je le retrouve en 2014, en janvier, près d’une année s’est écoulée. C’est la deuxième photographie, l’Adam que je ne reconnais pas. L’Adam tout en colère, qui s’énerve et insulte les policiers, les employeurs, ceux de la préfecture et les mauvais logeurs... C’est la colère qu’il a contre la vie d’abord, et contre les autorités en particulier, mais c’est aussi, je sens, celle qu’il a contre moi. Dans la manière qu’il a de me regarder, froide, de me couper la parole ou même de m’ignorer, je sens... “Tu m’en veux ?” Il me regarde droit dans les yeux. Ses yeux sont vitreux toujours, mais vitrés pas de fatigue, peut-être un peu de tristesse mais de colère surtout.
Pour le mariage, tu m’en veux ?
Tu m’as pas fait confiance.
C’est pas ça...
Non, si, c’est ça. Tu m’as pas fait confiance, t’as pas confiance en moi.
Adam c’est pas ça.
Je sens les larmes monter, je parle plus fort : “C’est pas ça, tu dois me comprendre. Je comprends que tu sois en colère contre moi et, peut-être, jamais tu me pardonneras. Mais tu dois me comprendre. Tu dois comprendre pourquoi j’ai fait ça. Parce que si tu peux pas me comprendre, alors on peut pas être des amis. Si tu peux pas te mettre à ma place, on peut plus être amis, c’est fini”. Je pleure. Et il rit. Chacun d’un côté de la table, l’un en face de l’autre, à quelques centimètres à peine qui sont des kilomètres, je pleure et il rit. Il rit de me voir pleurer parce que mes larmes sont la preuve qu’il compte pour moi, beaucoup, parce que c’est important de compter pour les gens, et qu’il faut des preuves, surtout quand on n’est plus bien sûr de compter pour personne. Il rit et il me prend dans ses bras. Lentement je m’apaise et lui aussi s’apaise. Sa bouche aux coins tombe moins, son front se déride un peu, ses yeux sont moins vitreux, et il me raconte les derniers mois de sa vie. Des mois de lutte, de manifestation, devant les préfectures, à l’entrée des institutions, sur les places centrales de la capitale... Adam a rejoint, depuis quelques temps, un collectif de lutte pour les sans-papiers. Il me raconte les défis lancés aux policiers, les coups pris et rendus. Il me dit qu’il n’a plus peur, plus peur de rien, plus peur. Il parle du “racisme” des gens et de l’État. Avant jamais il n’en parlait. Il parle de “la lutte”, le mot vient et revient, comme un refrain. “La lutte, elle m’a changé, beaucoup. Avant je connaissais pas “la lutte”. Le mot, je connaissais pas. Maintenant je connais, “la lutte”, c’est parce qu’on est fort, on est très très fort.” Je l’écoute et je le regarde, et je le vois maintenant sous un jour un peu différent. Pas juste un homme en colère, pas que ses poings serrés, pas que son visage contracté. Je vois son corps qu’il tient droit et sa tête qu’il porte fière, son expression décidée. Je me dis que c’est bien, cette force qu’il a, qu’il n’est pas que détruit, qu’il ne s’est finalement pas perdu complètement, qu’il s’est trouvé aussi, qu’il s’est renforcé, que c’est paradoxal et que c’est vrai pourtant, qu’il s’est fragilisé dans cette vie sans papiers mais qu’il s’est endurci, qu’il s’est découvert une force insoupçonnée, que l’épreuve l’a solidifé en même temps qu’elle l’a affaibli, que la révolte le porte et qu’elle le grandit... mais je sens bien aussi qu’elle pourrait le ronger, cette colère qui le déborde.

Quelques mois plus tard, dans les rues de Paris.
J’ai changé Claude, je sens j’ai changé.
Oui, je sens ça aussi.
J’ai changé comment, tu penses ?
... J’ai l’impression que tu es plus fort qu’avant...
Oui.
... Et en même temps, plus en colère...
... Oui. Je crois que... Avant je savais pas la vie, je savais rien. J’avais peur et c’est comme... je savais pas vraiment qui j’étais... Maintenant je sais. Je sais moi, de quoi je suis capable. Je sais que je peux faire des grandes choses, des très grandes choses que, avant, jamais j’aurais imaginé. Je sais moi et je sais la vie. Et la vie c’est la merde aussi. Et c’est pour ça la colère. Et c’est pour ça la force aussi. C’est la même chose en fait...
Oui.

Claude Solimen




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