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To be or not to be Juif


par Par Bernard Kalaora
le 6 mars 2021

To be or not to be Juif

Bernard n’était qu’un produit bâtard, ni vraiment juif, ni vraiment goy, une espèce d’entre-deux. Sa rencontre avec Esther et sa conversion lui donnaient accès à un monde dont il avait été mis à l’écart. Il ne pouvait s’empêcher de penser que, s’il avait été un juif pur-sang, l’attitude de son père à son égard aurait été différente. Peut-être lui aurait-il fait découvrir Israël, ses oncles, ses cousins et ses neveux ? Peut-être même en aurait-il fait son héritier ? Il se demandait si, pour son père, il n’avait pas toujours été un bâtard. Il ressentait à tort ou à raison que les juifs ne le considéraient pas comme un égal ; il lui manquait un label, celui d’avoir une mère juive.

La découverte de ses cousins et cousines en Israël alors qu’il était déjà un senior allait bouleverser son for intérieur. Selon lui, avoir de la famille en Israël était une preuve qui ne pouvait plus laisser de doute sur son identité. Paradoxalement, alors que dans sa jeunesse Israël était pour lui une colonie occupant la Palestine, son regard changea. Israël devenait sa famille, les gens qu’il croisait dans la rue n’étaient pas des anonymes ou des étrangers, mais ses frères juifs. Il se sentait fier d’appartenir à une tribu. Son engagement passé pour les Palestiniens prenait la forme d’une compassion à l’égard des victimes. Il n’était pas d’accord avec ceux qui considéraient que les Palestiniens n’avaient aucun droit sur la terre d’Israël, mais même ceux-là lui accordaient un crédit, celui d’être juif. Certes, leurs opinions divergeaient, mais ils étaient juifs avant tout et donc susceptibles de s’entendre malgré leurs différences. Cette communauté fictive est à la source du lien qui se crée entre des groupes en désaccord et n’ayant pas les mêmes finalités ni les mêmes valeurs. Bien qu’imaginaire, ce lien produit des effets sur les individus et leur psychologie. Ils se sentent chez eux, protégés des dangers qui les menacent à l’extérieur.

Jamais il n’avait éprouvé une telle sensation d’appartenance, une joie possessive comme si tout était à lui et fait pour lui dans ce pays. Il était chez lui, en présence de gens qui n’avaient en commun que le fait d’être juifs. Ce pays qu’il n’habitait pas était pourtant le sien comme s’il y était attendu. Ses impressions étaient amplifiées par l’accueil que lui faisait Rina sa cousine. Elle le traitait comme s’il avait toujours existé pour elle alors qu’elle ne le connaissait que depuis peu. Elle lui avait fait rencontrer ses amis : des juifs turcs, irakiens, syriens, bulgares, polonais. Tous le traitaient en égal, en juif et en futur habitant d’Israël. Il appartenait enfin à un clan, celui dont son père l’avait exclu. Les appartenances statutaires, idéologiques, politiques comptaient moins que le fait d’être juif. Bernard dans de rares moments de lucidité se méfiait de cette nouvelle passion pour Israël qu’il voyait comme une grande famille. En effet son expérience et son analyse le lui avaient appris : il n’y a rien de pire que les familles ; elles vous étouffent, elles créent des frontières et rejettent ceux qui n’en font pas partie. Israël est comme une maisonnée, les extérieurs restent des intrus et des étrangers dérangeants, certes tolérés, mais au fond ils vous importunent et même ils peuvent devenir une menace. L’histoire l’a bien montré et c’est tout le drame d’Israël.. En Israël on se sent vivre, pleinement vivant. Il n’y a pas de place pour la mièvrerie, la tiédeur, l’ennui. Cette énergie, pensait-il, était liée à la volonté commune d’édifier une terre où les juifs auraient un chez-soi et où ils pourraient s’exiler en cas de conflits et de retour de l’antisémitisme dont la récidive en Europe est toujours vue comme une possibilité. Cette énergie provenait aussi de la nécessité de l’union face aux pays voisins belligérants et face à un ennemi intérieur, les Palestiniens. Bernard n’avait jamais connu auparavant cette exaltation patriotique, nationaliste. Israël et lui constituaient un même corps, il comprit ce que pouvait vouloir dire « l’esprit de sacrifice ».

Cette énergie vitale se déployait dans tous les domaines : sociaux, affectifs, économiques et militaires ; une énergie de vivre issue de l’histoire du peuple juif et des persécutions incessantes dont il avait été victime. Bernard voyait combien l’ennemi pouvait être utile pour mobiliser un peuple, construire de la solidarité et se mettre en mouvement comme un même corps face aux menaces. Il avait éprouvé ce type d’émotion en France pendant les manifestations de mai 68, lorsqu’une foule en fusion combattait l’État et sa police. C’est cette fusion qu’il retrouvait en Israël. Elle était un atout, mais aussi un danger dont il voyait les conséquences perverses. Israël puise sa vitalité et sa force dans la résistance qu’elle oppose à ses ennemis, notamment ses voisins qui ne reconnaissent pas son existence. Les politiciens l’avaient bien compris, la menace régulièrement brandie du danger ne fait que renforcer la cohésion sociale et la soumission aux dirigeants les plus autoritaires.

En Israël l’individualisme n’existe pas. L’individu fait partie d’un enchevêtrement de réseaux qui combinent le cercle familial, le voisinage, les amis, la religion et la nation. Bernard avait pu expérimenter la force du groupe dans les loisirs de sa famille séfarade d’origine bulgare. Les week-ends, de manière régulière, c’était toute une tribu qui se déplaçait dans l’unique objectif d’être ensemble : une tribu réunie autour de la bonne bouffe. Ces réunions contribuaient à revivifier les sentiments de cohésion et de solidarité dans le plaisir partagé de la récréation collective et de la nourriture à la préparation de laquelle tous les membres du groupe, masculins et féminins avaient contribué. Le shabbat, c’était surtout une procession de voitures qui partaient vers le lieu où ils avaient pris l’habitude de se rassembler. L’apparence esthétique et paysagère était sans importance, le but était de faire du kilomètre, se donner le vertige du voyage pour au final se retrouver dans un champ, voire même un simple parking, afin de procéder au rituel de la bouffe. On dépliait les chaises et les tables que chacun et chacune avait emmenées, on sortait la nourriture préparée selon les pays d’origine de chacun, le grill pour la cuisson de la viande dont les hommes se chargeaient, les caisses de bouteilles de bière. La journée entière se passait à raconter des histoires de famille, de guerre, d’amour, de sexe, autour des victuailles. On évitait bien sûr les discussions politiques. On se réjouissait d’être juif, vivant, et d’avoir une terre pour soi. Cette façon d’être ensemble est singulière aux séfarades de Jaffa et de Bat Yan, et plus encore aux Bulgares. Elle ne saurait être généralisée à tous les juifs. Israël ne se résume pas à cette caricature.

Depuis que je me suis découvert une vraie famille à Tel-Aviv, chaque année je viens y faire un séjour et je partage mon temps entre ma fratrie et celle d’Esther. L’une est ashkénaze, l’autre séfarade, l’une vit à Hamataviv, l’autre à Bat-Yam. Rien ne les rassemble. Ma famille est originaire de Bulgarie. Ce sont des juifs venus d’Espagne, qui émigrent à Istanbul, en Turquie, puis à Varna et Sofia en Bulgarie et arrivent en Israël en 1948 au moment de la création de l’État. Ils se sont installés à Jaffa puis Bat-Yam. Ils ont exercé la profession de commerçants en Bulgarie comme en Israël. Ils vivent à Bat-Yam, s’y sentent bien. Ni cultivés, ni religieux ils forment une tribu qui, par les liens du mariage, s’est étendue à d’autres juifs venus de Turquie, de Syrie et d’Irak. Ils n’ont connu ni les pogroms ni la Shoah. Ils aiment la bonne chère et la bonne vie et ne sont pas enclins à une vie spirituelle. Ils ignorent les musées et ne les ont jamais fréquentés. Toute vie culturelle leur est étrangère. Ils sont des adorateurs de séries télévisées turques. La télé est leur veau d’or, chambres à coucher et salon disposent d’un poste de télévision qui fonctionne de manière permanente du matin jusqu’au soir à fond la caisse. Ils n’aiment pas les Arabes, mais pourtant vivent à leurs côtés et fréquentent leurs restaurants. Ils sont racistes tout en aimant la cuisine arabe, surtout les « schawarmas » dont ils disent qu’ils ont les meilleurs en Israël. Ils se gavent de nourriture et se font rétrécir l’estomac pour ne pas succomber à leurs envies. Ils se désintéressent de la politique, mais bien que conservateurs et anti-Arabes, ils votent traditionnellement pour les travaillistes, non par conviction, mais parce que c’est une habitude prise depuis la guerre des sept jours. Ils sont simples et jouissent de la vie.

L’autre famille, ashkénaze est en tout point à l’opposé. Ils vivent au nord de Tel-Aviv dans des quartiers aisés, ils sont cultivés, parlent plusieurs langues, vont à des concerts, fréquentent les musées et les synagogues. Originaire de Pologne, la famille a été marquée par les horreurs des camps de concentration dont elle entretient le souvenir. La Shoah fait partie de leur histoire et de leur vie, la religion bien que n’étant pas centrale leur importe, ils suivent les rituels et les traditions. Ce sont des gens du livre de la Thora. Ils ne savent pas vraiment se faire plaisir, se laisser aller et s’abandonner aux joies de l’insouciance, de la récréation et des loisirs. La vie ne peut prendre pour eux le visage de la plaisanterie bien qu’ils cultivent l’humour et parfois la dérision. Ils sont moins bavards, plus silencieux et réflexifs, moins enclins aux plaisirs de l’estomac, plus sobres que ne l’est l’autre famille séfarade et bien sûr plus éduqués. Le Shabbat n’est pas une récréation, mais un véritable rituel dont on rappelle toujours la signification et dont le boire et le manger constituent un élément important, mais néanmoins secondaire de la réunion. Ces deux familles ne se rencontrent pas, elles n’appartiennent pas à un même monde. Si toutes deux sont juives, leur vécu, leur culture, leur histoire, leur tradition et leur nourriture les séparent. Ils sont juifs, mais des juifs qui n’ont rien à voir ensemble. Le seul point commun qui les réunit est l’antisémitisme à l’origine de leur installation en Israël.

Et moi, Bernard, je suis entre les deux, la tête du côté de l’ashkénaze, les affects du côté séfarade. Quoique cette division puisse paraître inconfortable, elle fait de moi un vrai juif, peut-être même me rend-elle doublement juif, séfarade et en partie ashkénaze par l’entremise d’Esther. Bing Bang, j’ai gagné le gros lot, car en Israël je me considère moins français et plus juif alors qu’en France c’est l’inverse je me ressens plus français que juif. C’est à n’y rien comprendre. La présence de cette famille qui en d’autres circonstances m’insupporterait me conforte dans l’identité que je me suis choisie pour être reconnu par Esther. Je suis devenu ce que j’ai désiré être. Mes cousines bulgares, mes nièces et neveux sont une partie de moi-même, de ce que je suis, de mon histoire. Je les ressens en Israël comme des proches, comme si toujours j’avais fait partie de cette famille. Dans un autre contexte, en France, je les aurais sans doute rejetés parce qu’ils et elles m’auraient fait honte devant mes amis intellectuels. Les Juifs français sont d’abord français avant d’être juifs et l’assimilation à outrance a conduit même certains à l’intériorisation des stéréotypes racistes et antisémites de ceux qui nous haïssent depuis des siècles.

Être juif pour moi était de l’ordre de la nécessité étant donné mon histoire familiale, ma mère ayant été à son insu l’agent même de ma judaïsation par ses propos antisémites à l’égard de mon père et de moi-même. Dans son amour/haine du géniteur, j’étais le produit indigne de sa semence, c’est-à-dire un sale juif auquel on ne pouvait faire confiance. Étant de la même « race », elle me rejetait et peut-être même me haïssait inconsciemment. Je ne pouvais comprendre sa souffrance et la partager, j’attendais de ma mère qu’elle m’aime et qu’elle me le montre par ses actes. Ne pouvant lui accorder ma confiance, à partir de la séparation de mes géniteurs, la seule chose qui m’importait était de fuir le monde des goys et d’être juif. Je ne savais pas encore que les choses ne seraient pas si simples. Pour l’être, il me fallait le devenir au bout d’un long processus puisque ma mère n’était pas juive. Le problème de définir ce que pouvait vouloir dire « être juif » a toujours occupé mon esprit. Quelle est donc cette règle qui stipule que vous en êtes ou n’en êtes pas ? La découverte que je ne l’étais pas et qu’il me fallait le devenir a été une épreuve, une fissure identitaire. Pour mes filles par contre, qui sont de mères juives, même si elles se marient avec un goy, leurs enfants le seront de facto. Je trouvais cela incompréhensible et d’une certaine façon injuste. Rien n’est simple avec les juifs dès que l’on se pose la question de l’identité, cette chose mouvante et mystérieuse leur est propre et unique. Seuls les antisémites ont une opinion arrêtée de votre identité : ils regardent si votre queue est identique à la leur.

Je me sens maintenant de plus en plus juif depuis que je vais en Israël, à un degré encore supérieur quand j’en foule la terre à la descente de l’avion. Ma famille bulgare ne se pose pas les questions qui ont été les miennes à propos de mon identité. Elle me voit comme un juif entier (non comme un demi ou un quart).

Israël est devenu une Start up, un modèle d’efficacité envié par les Européens et surtout la France. Macron n’a-t-il pas dit qu’il voulait faire de la France une Start-up comme en Israël ? J’aime ce pays, son peuple tout en sachant que je ne pourrais y vivre. Mon attachement est plein d’ambivalence. Israël n’est pas uniforme, Tel-Aviv diffère de Jérusalem et de Haïfa, à quelques kilomètres de distance vous n’êtes plus dans le même pays. L’emprise des religieux y est de plus en plus grande et gagne toutes les villes. Être un juif laïc y devient de plus en plus difficile. Par ailleurs Israël s’enlaidit chaque année un peu plus du fait de l’urbanisation croissante, de ses villes nouvelles et de l’impact de l’émigration des juifs venus de l’extérieur dont une partie importante s’implante dans les territoires occupés. Le pays est exigu, il a la taille d’un département français. Ses politiciens les plus à droite prétendent qu’il doit accueillir l’ensemble des juifs du monde, se débarrasser du problème palestinien et s’étendre sur leur territoire. Les gratte-ciel poussent partout sur le littoral, de même le désert est surexploité pour la culture maraîchère, mais aussi pour le tourisme. Les villes n’ont pour la plupart pas de plans d’occupation des sols et les promoteurs construisent la ville sur la ville, rehaussant les petits immeubles et les transformant en buildings. La nature n’existe pour ainsi dire plus, elle est bitumée pour les loisirs sportifs et elle est saturée par les artefacts humains, ses équipements, ses lieux de consommation, ses plages privées occupées pour la restauration. La croyance démesurée des Israéliens dans le progrès technologique les incite à l’artificialisation croissante des modes de vie et à la surenchère ostentatoire de la consommation. Celle-ci vient sans doute compenser les affres du passé et les inquiétudes du présent liées à leur non-reconnaissance par les États voisins.

Les israéliens, juifs ou Arabes pour le plus grand nombre, sont peu enclins à la rêverie, à la solitude et à l’admiration rousseauiste de la nature. Plutôt que de jouir d’une nature protégée et ensauvagée, ils ont en commun de préférer l’excitation de la foule, le bruit, la consommation, les sports, les voyages en groupe. Tout est domestiqué, aménagé de manière fonctionnelle pour satisfaire les besoins humains, de loisirs et de santé. La nature est transformée en parcs de récréation, la plage en Disneyland où enfants comme adultes peuvent se divertir, trouver les infrastructures qui conviennent à leurs attentes. L’écologie, la biodiversité et l’environnement ne sont des préoccupations que pour une petite minorité.

La face sombre d’Israël : la Palestine

Je dois à ma fille Hannah de m’avoir fait connaître l’autre versant d’Israël, sa face noire qui ne se donne jamais à voir ni même à penser. Le mur qui sépare les deux parties n’est pas seulement une frontière matérielle, mais aussi une barrière psychique. Tout mettre en oeuvre pour tenter de nier l’existence de l’Autre, l’intrus à problème qui dérange et représente un danger. Ce refus de l’autre est également partagé, les Palestiniens pour la plupart n’ont jamais accepté l’existence de l’État d’Israël qu’ils ont vécue comme la catastrophe suprême. Ils voient l’État comme un emblème de l’Occident, un pion de l’impérialisme et ils refusent la réalité de la présence du peuple juif sur une terre qui est aussi la leur. Les Israéliens eux voient les Arabes et les Palestiniens comme l’ennemi suprême, incarnant le danger potentiel d’un retour de l’antisémitisme.

Hannah se moque des inscriptions identitaires ou territoriales. Elle joue de la trompette face aux soldats, au milieu d’un champ de bataille entre pierres et grenades lacrymogènes, elle veut pacifier les uns et les autres par la musique. Cette situation est le propre de la tragédie territoriale et familiale qui se joue dans ces territoires : Hannah la juive française face aux soldats qui pourraient être ses propres cousins. 

Son audace et sa liberté de pensée hors de tout encadrement idéologique m’ont permis aussi de m’assumer comme juif dans les territoires occupés et de surmonter la peur de l’Autre perçu trop souvent comme un danger, une menace et un risque pour ma propre sécurité. Les stéréotypes ont la vie longue. Vaincre sa peur est un premier pas vers la paix. Bien sûr être un juif français et non un juif israélien facilite cette posture. De fait l’Israélien constitue l’ennemi et sa présence dans les territoires peut susciter violence et agression à son endroit. Pour cette raison, les civils juifs israéliens n’ont pas le droit de venir en Palestine (par contre les Arabes israéliens le peuvent), car ils pourraient mettre non seulement en danger leur vie, mais aussi la sécurité de la nation en cas de prise d’otage ou d’agression.

Il convient donc de faire la part du feu ; les amis palestiniens d’Hannah font très bien la différence entre juifs de la diaspora et Israéliens et jamais je n’ai ressenti la moindre trace de confusion entre les deux ni de réaction de rejet. À maintes occasions au cours de notre voyage nous avons été accueillis par des villageois qui nous ont offert l’hospitalité, surpris du fait qu’Hannah parle arabe et puisse de ce fait dialoguer avec eux dans leur langue. Lorsqu’ils la questionnent sur les raisons de notre présence en Palestine et en Israël, Hannah ne se cache pas d’avoir sa famille à Tel-Aviv, ce qui n’a suscité ni gêne ni trouble. Hannah apporte la preuve que la confiance en l’autre est un premier pas vers le dialogue au contraire de la peur qui est très mauvaise conseillère et accentue le dissensus de part et d’autre. Les Israéliens ont peur des Arabes palestiniens, les Palestiniens eux cultivent l’ambiguïté à l’égard de l’existence de l’Etat d’Israël en fêtant par exemple de manière outrancière leurs martyrs terroristes considérés comme des héros lorsqu’ils reviennent des prisons israéliennes. Comment sortir de ce cercle infernal ? Certainement pas en glorifiant les extrêmes, mais en cultivant les petits pas et la confiance mutuelle malgré les risques que cela représente. Hannah avec le sens qu’elle a des formules directes dit que les Israéliens sont murés à l’intérieur d’eux-mêmes, prisonniers de leurs cages de fer qui les empêchent de regarder vers la Palestine, alors qu’inversement les Palestiniens encerclés par le mur sont libres à l’intérieur d’eux-mêmes sur le plan symbolique comme imaginaire.

Inutile de se voiler la face : l’armée israélienne et sa présence permanente sont perçues comme une armée d’occupation au service des colons qui de plus en plus empiètent sur le territoire et les propriétés foncières des Palestiniens. Le mur empêche qu’ils y accèdent. Les villageois voient leurs terrains progressivement grignotés par les colons, l’accès même à leurs maisons devenant de plus en plus complexe du fait du tracé de la ligne de séparation entre les settlements, le territoire israélien et le territoire palestinien.

Hannah elle ne ressent pas de la culpabilité, mais elle cherche par tous les moyens à venir en aide. Ses qualités relationnelles, ses facilités d’apprentissage de la langue arabe et son comportement dénué de toutes arrière-pensées font qu’elle est reconnue et appréciée pour elle-même dans les lieux et les espaces qu’elle fréquente. Ainsi, même dans les endroits considérés comme dangereux pour les étrangers et notamment les Occidentaux, tel le camp de réfugiés de Ramallah, elle est admise et peut se déplacer à son gré, en évitant toutefois certaines rues ou zones particulièrement dangereuses. De nuit nous nous sommes rendus dans le camp pour visiter l’un de ces amis, son étudiant comme elle l’appelle. Elle lui donne des cours d’anglais en échange desquels il lui apprend la langue arabe. Ce Palestinien est l’un des rares du camp (un sur 10000) à pouvoir faire des études et ainsi obtenir grâce à l’aide d’Hannah un visa pour l’Australie. Sans doute est-ce pour cette raison qu’elle est tolérée et respectée.

Hannah m’a dit que dans ce camp il y a des graffitis de croix gammées sur certains murs et que rares sont les étrangers qui peuvent y pénétrer de leur propre chef. Si jamais ils s’y aventurent, ils s’entourent de vigiles ou de gardes du corps. Les représentants français d’ONG ou ceux d’institutions officielles comme le Cercle culturel français et allemand n’y sont pas les bienvenus alors qu’Hannah qui ne représente rien s’y déplace sans problème. Ce camp de Ramallah ressemble étrangement à nos cités HLM françaises ; il ne s’agit pas d’un bidonville, mais un ensemble d’édifices en durs situés dans un enclos matérialisé par des frontières qui le sépare de la ville de Ramallah. Les ruelles y sont vétustes et étroites, formant un véritable labyrinthe où l’on peut se perdre. Elles sont souvent de terre battue, l’assainissement y est quasi inexistant, les égouts sont à ciel ouvert, les rats y pullulent. Les habitants y sont très pauvres, les enfants très nombreux et beaucoup sont handicapés ou présentent de graves problèmes de santé.

Un rien vous conduit en prison, c’est le lot de la plupart des jeunes qui tentent de braver les interdits d’accès et de franchir le mur. J’ai été aussi frappé par le refus d’Hosni d’être assigné à des catégorisations politiques ou idéologiques, sa seule revendication étant de pouvoir circuler librement, voir la mer à Tel-Aviv et un jour venir nous visiter en France ou voir sa petite amie qui est Suisse. La contrainte que fait peser le mur, je l’ai vécue tout au long de ce voyage en Palestine. Aller d’un lieu à un autre pourtant très proche peut prendre des heures à cause des contournements inextricables qu’oblige le mur. Un trajet en ligne directe qui ne devrait pas dépasser 10 minutes peut être rallongé d’une heure en raison du tracé du mur qui découpe le territoire en suivant l’emprise des settlements qui poussent comme des champignons et qui deviennent de véritables villes. Et pourtant ce mur a conduit paradoxalement les Palestiniens à développer leur économie et à rompre la dépendance qui les liait à l’État d’Israël. Par une inversion étrange et une ironie de l’histoire, le mur construit aussi la possibilité de la concrétisation du futur État palestinien, il est un accélérateur de leur autonomie et de leur indépendance. J‘ai été frappé par le dynamisme et la vitalité de Ramallah, ressemblant à Tel-Aviv, avec la même frénésie de vie et d’activités.
J’ai aussi constaté les conséquences de la colonisation par les settlers dont les villes constituent d’énormes champignons dans un paysage désertique et rude, sur la distribution inégale de l’eau. D’un côté se trouvent des piscines privées et des infrastructures permettant l’irrigation permanente des jardins et des plantations d’ornement, de l’autre la restriction et le manque d’eau pour les Palestiniens du fait du captage et parfois de son détournement au profit des settlements.
En dépit de toutes ces contraintes, il règne une bonne humeur et une activité économique, sociale et artistique intense. Le désir de vivre est tel qu’il se déploie dans toutes les activités culturelles ou économiques. Les associations fleurissent de même que les cafés, les bars.

Hannah possède assez de connaissance de l’hébreu et de l’arabe pour prendre en compte les points de vue respectifs des uns et des autres. Elle se moque des barrières matérielles et symboliques et se donne comme objectif de saisir les opportunités afin de créer des connexions et du commun entre ces deux peuples. Je trouve cela fascinant quand bien même il faut être fou ou utopiste pour croire que l’on peut déplacer des montagnes. N’est-ce pas le message qu’elle envoie lorsqu’elle joue de la trompette alors que les soldats assiègent la forteresse palestinienne pour protéger les colons qui sont dans le voisinage ? Je comprends mieux maintenant les raisons de son tropisme palestinien ; elle y trouve une société encore vierge de tout État, où l’échange marchand ne règne pas encore en maître laissant place à l’économie du don et à des circuits parallèles. Survivre dans de telles conditions suppose de faire preuve d’imagination et de créativité. La marginalité en Palestine est le lot commun de tous et non l’assignation à quelques personnes minoritaires recluses. La vulnérabilité et la fragilité des situations propres à chacun obligent à la solidarité et à la coopération de tous, quels que soient leurs rangs et leurs positions.Tous les Palestiniens sont des marginaux à leur manière et vivent de manière alternative. Hannah y trouve les valeurs qu’elle recherche, la communauté, la solidarité, la réciprocité et la liberté de faire et d’agir sans encadrement et sans que quiconque ne lui dicte de l’extérieur sa conduite. Elle s’y sent libre de tout attachement comme un oiseau en plein vol.

Je repars vers Israël en bus, quelques centaines de mètres m’en séparent. Nous franchissons le Check Point, une jeune fille blonde très belle, soldate avec son fusil en bandoulière pénètre dans le bus pour contrôler visas, passeports et bagages. Par le trouble et la gêne que je lis sur son visage, je vois ce qu’elle ressent à faire cette tâche ingrate. Elle prend mon passeport, voit que je suis français, elle me sourit et me parle couramment dans ma langue en me souhaitant un bon séjour en Israël. Seul moment de détente sans doute pour elle, elle continue à contrôler les visas des palestiniens qui font grise mine. J’en ai presque les larmes aux yeux.

B.Kalaora (décembre 2020)
Remerciements à Michel Peraldi pour l’édition de ce texte





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