• Sociologie narrative ?
    • Ne faut-il pas imaginer de nouvelles formes, une façon de sociologiser dans et par la narration ?
  • Lectures buissonnières
    • Pour reconstituer le trésor perdu de la littérature du réel. Vous avez rendez-vous avec certains livres mais vous ne savez pas qui ils sont.
  • Images et sons
    • Cette rubrique entend s’interroger sur ce que nous voyons et ce que nous entendons lors de nos enquêtes, ce qui nous frappe l’esprit parce que « ça nous regarde ».
  • Archives
    • Tous les textes publiés sur le site classés par titre et noms d’auteur(e)s. Le début d’un thésaurus à enrichir au fur et à mesure des nouvelles productions.


  • Fragments du monde
    • Penser et comprendre, voilà l’affaire de « Fragments du monde », de celles et de ceux pour qui s’enquérir a plus d’importance que de prononcer 
  • Récits d’étudiant-e-s
    • Étudier, pratiquer, les sciences humaines et sociales, pas seulement pour avoir un diplôme, mais comprendre le monde, les mondes qui nous entourent...
  • Écritures ordinaires
    • Les écritures ordinaires, celles qui ne sont pas publiées ou publiables, que l’on partage ou pas, que l’on peaufine ou pas, trouvent dans cette rubrique une place centrale
  • Autour du travail
    • Mettre en commun nos expériences et nos observations en rapport avec le travail, qu’il s’agisse d’activités salariées ou non, pour interroger collectivement ce qu’il est au quotidien.




Liens
Maison Albert Londres
Dire le travail
Non fiction
Agencements
Casiers
Université buissonnière




Sociologie(s) publique(s) ?





Souvenirs de la maison d’arrêt : Fresnes, 1970.


par Numa Murard
le 24 mars 2020

Lettres de la prison de Fresnes (Extraits)
Par Arthur Agopian
Deuxième division, cellule 365 ( Quartier des toxicos)

Sur la vieille chemise contenant les lettres, cette citation  : « Les Parisiens, non pas des visages mais des masques, masques de faiblesse, masques de force, masques de misère, masques d’hypocrisie ; tous exténués, tous empreints des signes ineffaçables d’une haletante avidité. Que veulent-ils ? De l’or, ou du plaisir ? » Honoré de Balzac, La fille aux cheveux d’or.

Le 8 juillet 1970
Vieux frère,
Je m’ennuie. Car le seul moment de la journée où je ne m’ennuie pas, c’est quand je chie. J’ai déjà lu Les hauts de Hurlevent (tarte à la cerise), Le secret du major Thomson (plus léger que le vent), Lucienne et le boucher, de Marcel Aymé (ça m’a fait passer une heure), Le retour de Don Camillo (amusant, mais con), Le matin des magiciens (intéressant) et surtout Le fil du rasoir de Somerset Maugham (si tu ne le connais, lis-le sans retard) qui est un très très bon bouquin. Tu ne peux hélas RIEN m’envoyer de valable, des bouquins, des vivres et j’en passe et des meilleures. J’ai fait une liste de bouquins que j’ai envoyé à la bibliothèque d’ici. Sur trois bouquins par semaine, j’en reçois un de ma commande. La seule chose que tu peux faire pour moi, c’est de m’écrire le plus que tu peux. Car ici, je suis en attente ; j’attends le café, la promenade, la soupe, les somnifères. Bref j’attends ma sortie. ...] Que te dire de plus que tu ne saches déjà. L’amitié, c’est de l’amour. Il est inutile de parler quand on se comprend. [...] Je n’ai pas perdu la notion du temps, les dimanches sont toujours très longs et ici plus qu’ennuyeux. J’ai lu aussi Le meilleur des mondes (c’est bien, sans plus). Je lis aussi Tintin, Spirou et Match et aussi Historia. Bref en deux mots je m’emmerde. Nom de nom, que j’ai soif. Surtout le soir, entre 5 et 6 heures, ça me parcourt le corps. Ah ! Putain. Putain de corps. J’en suis prisonnier. [...] Le dimanche je vais à la messe car il y a de la musique. [...] Cinq pas vers la porte, cinq pas vers la fenêtre, tu vois rien n’a changé sauf que la porte est fermée et que la soupe n’est pas salée [Bref je m’ennuie. Tu connais mon adresse, écris-moi le plus que tu peux. A bientôt et courage camarade. Amitiés éternelles Arthur
P.S. Bonjour aux amies

888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888

Le 12 juillet 1970
Vieux frère,
[...] Rends-moi encore un service. Il faut que tu lises un livre que moi-même j’ai lu ici. Le fil du rasoir de Somerset Maugham. Lis-le absolument. Nous sommes sur le cheval de l’instituteur, la pente est rude, mais d’un pas lent et machinal le « merveilleux » monte, monte. Il suait, il hennissait,tournait la tête pour nous surprendre en état de flânerie (tu comprends !). Et à ce moment précis, nous avons effleuré les flancs du cheval et il s’est mis au galop pour monter le reste de la montagne. Deux hommes qui flânaient sur un cheval qui peinait, mis qui attendait le bon moment pour montrer sa force, sa vigueur et sa beauté. Histoire sans morale, la morale, c’est pour les cons. Tu vois je m’ennuie. Et toi que fais-tu ?
[...] David m’a écrit : « Je suis seul dans une ville où tout m’indiffère, où ma seule richesse, mon seul espoir est l’amitié que je porte à deux êtres, « deux hommes » qui possèdent à tout jamais les clefs d’un univers, le mien, le nôtre, et qui est la seule chose à quoi j’espère vraiment ». Je lui ai écrit la même chose. [...] En ce moment je suis en train de lire Adrienne Mesurat de Julien Green (Bien). Mon cher frère, j’ai honte, je suis un porc, un ignoble porc. Mes joues sont bien rondes. Je ne te parle pas de mon ventre car ça m’angoisse. On m’a coupé les cheveux, genre « Bien dégagé M’sieur, j’pars en vacances ». On dirait que j’ai quatorze ans. Bref je m’emmerde. Heureusement les jours passent vite. Et bientôt je vais donner mon sang bénévolement et j’aurai entre autres choses un quart de rouge (on ne peut avoir hélas ce que l’on veut). Jean-Luc est assis en face de moi en train de lire une aventure de Bob Morane où il est question de trafic d’opium. Mais il est allongé et moi je t’écris. Je t’écris que je pense à toi et à David. Je veux vous voir le plus rapidement possible (Dehors).

888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888

Le 30 juillet 1970
Vieux frère,
Pour moi c’est également un plaisir immense de lire tes lettres. Je ne les lis pas tout de suite, j’attends 15 ou 20 minutes et faisant les cent pas et je prends la lettre. Je la lis une fois très vite et ensuite pendant deux jours je l’ai sous les yeux. ...] 23 heures sur 24 dans une cellule de 10 m2 dont seulement 4 de praticables. Je vais des chiottes à mon lit, du lit à la table. Je deviens complètement barjo et ça ne va pas en s’arrangeant. J’ai l’impression d’avoir flippé à quelque chose. Je me vois vivre. Je suis au troisième étage dans la section des drogués. En moyenne un ou deux arrivants par semaine, dont peu d’inconnus (Tiens, quelle surprise !). [...] Sur trois livres qu’on nous donne par semaine il y en a 1 que j’ai commandé. Sinon la plupart des livres sont des romans à l’eau de rose. Alors, léger !

888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888

Le 20 août 1970
Vieille crotte,
Je reviens de voir mes parents au parloir. Ils viennent me voir 3 fois par semaine. Je t’avoue que je ne sais pas quoi leur raconter. Des histoires de prison, ça ne les ferait pas rire. Et pourtant tu peux imaginer comme ça peut être folklorique. [...]Ici, c’est le royaume du laisser aller. Parfois j’écris, je raconte que des choses idiotes, à la fin ça m’amuse. En bref je deviens gaga. [...] Ecris-moi toujours à ma charmante adresse P. S. Rien. Bien que...

888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888

Le 23 août 1970
Vieux frère,
...] Parfois, j’ai l’impression d’écrire à une femme. De lui dire que ses caresses me manquent, que je l’aime à la folie, que je ne peux vivre sans elle. Pourtant dehors je ne lui disais rien de tout cela, nous vivions ensemble simplement. Ils veulent nous rendre gagas, les pauvres. Arrivés à ce point où le malade se confond avec sa maladie, où il ne doit respecter rien et surtout pas lui-même, où il vit hiératiquement, il boit systématiquement pour oublier qu’il est un ivrogne. Je discute avec mes
compagnons de cellule et au bout d’un moment ça devient un bavardage grotesque. [...] Le matin quand je me réveille, je mets deux minutes avant de réaliser. Pendant ces deux minutes je ne comprends rien, je regarde autour de moi, et je regarde encore. Les mots ne peuvent traduire la pensée, mais en as-tu vraiment besoin ?

888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888

Le 24 septembre 1970
[...]Maintenant je suis en 3ème division, car c’est la division des étudiants (seulement le côté nord). Je prépare le BEPC. En fait je m’accroche à l’anglais et à l’espagnol quand le professeur viendra. J’ai aussi un manuel de langue arménienne. J’apprends d’abord l’alphabet, anglais et français le lundi matin, le mardi après-midi, le mercredi matin et le vendredi matin, math 1 heure le mercredi aprèsmidi, 2 douches par semaine, 1 heure de sport tous les jours, cinéma le samedi matin, nous avons déjà vu Des nus et des morts. Seul en cellule (je préfère). Ah j’oubliais, messe deux fois par mois. Les surveillants sont plus durs ici. Je te remercie pour les livres (tu as compris) de sciences, littérature, d’histoire et de philo. Je vais demander l’autorisation au directeur et si ça marche tu n’auras qu’à les porter à mes parents. J’ai lu La machine à explorer le temps et L’île du docteur Moreau (H.G. Wells), Le bal du comte d’Orgel (Radiguet), Destination Tchoungking (Han Suyin), Double étoile (Robert Heinlein). Pas terrible tout ça. Dans Le fil du rasoir, la seule personne intéressante est évidemment Larry. Maugham, que ses goûts poussent vers la bourgeoisie, fait pousser autour de Larry des personnages qui font partie du même monde que lui. On imagine très bien Maugham raconter l’histoire de Larry dans un cercle bourgeois. Il se veut témoin objectif parmi les gens de son milieu (il leur raconte l’histoire de Larry) et parmi les autres gens (il fait une critique de la bourgeoisie). Mais en fait on le range du côté de la bourgeoisie. C’est d’ailleurs à peu près pareil dans un autre de ses bouquins, La lune et 75 centimes. Ta lettre est restée inachevée, le poème est retenu à la censure. On m’a prié de prévenir ma correspondante que les poèmes sont interdits. ...]
P.S. Est-il vrai qu’Hendrix est mort ?

88888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888

Le 20 octobre 1970
[...] J’ai interrompu mes cours ce matin. Et je suis de nouveau enfermé dans la cellule [...] Ca devrait bien se passer au jugement, mais j’ai très peur. Ce qui est sûr, c’est que je vais passer avant la fin de l’année. En attendant je vais passer quelques temps accroché au radiateur
888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888

Le 1er novembre 1970
[...] Je n’arrête pas de m’emmerder. Tout va mal. J’ai des ennuis dentaires ; ma vue baisse. J’ai l’impression de somnoler. Je suis poussif. L’atmosphère est lourde ici.

888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888

Le 13 novembre 1970
Vieux frère,
Il fait très froid, j’ose à peine descendre en promenade [...] Certains politiques sont à notre étage en face (étudiants arrêtés à Nanterre). Geismar parait-il
fait la grève de la faim. Le record de durée appartient à Constantin. 67 jours, et il continue. Ce soir, c’est la fête chez les gauchos. Fauqueux-Geismar, même combat ! Comment, tu ne connais pas Radio-Fresnes ? Nous savons tout, les vraies et les fausses nouvelles. Tout ça je m’en branle mais il n’y a pas grand-chose à faire. J’ai lu Histoires de l’infâmie et de l’éternité [...] Ici tout le monde parle de défonce à longueur de journée, que des conneries ! Fumeurs de naissance ! Je suis tellement motivé que chaque effort me tue, je deviens poussif. Il faut que ... je saute. Ca me fera tout drôle de marcher dans la rue. Ici nous vivons au ralenti, c’est une école de fainéantise. [...] Tous les 6 mois, dans les prisons, il y a une prise de sang, j’ai fait partie des donneurs bénévoles. Les toxicomanes ne peuvent donner leur sang mais on nous a quand même donné 2 sandwichs, un quart de vin, 3 cigarettes, 4 biscuits et un jus de fruit. I’m so glad, i’m so glad. Je deviens complètement barjot

888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888

Dimanche 22 novembre 1970

[...] Une porte s’ouvre. Le gardien dit calmement : « Rez-de-chaussée, un pendu ». Des gens montent. L’infirmier fait une clef au bras du pendu : « Allez descends, on va te soigner ». Camisole. Cachot. Avertissement des chefs. [...] Je viens de lire quelques contes de Tolstoï. Cette nuit, j’ai rêvé d’une bouteille d’encre (environ 1 litre), il y avait un cahier avec 300 pages à écrire, après tout est confus. La bouteille s’est-elle renversée ? Et le cahier, hein !

888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888

Dimanche 29 novembre 1970

Vieille crotte,
Tout est prêt pour ma (peut-être fausse) sortie. Je serai samedi après-midi chez toi. Si je suis toujours là, c’est ce rendez-vous manqué qui m’attristera le plus [...] Tous les signes sont en ma faveur, je devrais donc sortir vendredi soir (sursis) ou samedi matin (6 mois ferme). La 16eme chambre est la chambre de la drogue. Depuis quelques temps il y a de nouveaux juges. le mauvais en début de semaine, le très mauvais en fin. Impossible de changer de chambre. Ce n’est pas un hôtel. Je passe mardi. J’ai plusieurs cahiers. Un cahier sur lequel j’écrivais tous les mots qui me venaient à l’esprit, même des phrases, qui semblent n’avoir aucun lien entre elles. C’était dû à mon excitation, à mes yeux qui étaient devenus des phares éclairant la cellule, échange de paroles avec les ombres, communion du mur avec mon esprit. Clac, clac, appel de phares, un sourire, une gauloise, les cent pas, un stylo en main. Ce stylo, je ne pouvais plus le lâcher... Ce cahier, je le laisserai ici

888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888

Mardi 1er décembre 1970
[...] Notre rendez-vous de samedi devra certainement être reporté

888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888

Samedi 5 décembre 1970
[...] Tu as vu ce qui s’est passé [...] La seule consolation qui nous reste, c’est d’avoir été corrects.
C’est ce qui compte le plus ici. Après ma condamnation, je n’attendrai qu’une chose : être transféré en centrale. [...] Les juges sont en train de délibérer. Nous repassons le 11 décembre. [...] Je n’ai pas peur de faire 6, 8, 12 ou 24 mois de prison. Je sais que je peux les faire sur une jambe.

888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888

Epilogue : vingt ans plus tard

Paris le 11 juin 1989
[...] Pour le reste, je préférerais t’en parler de vive voix. En gros je compte partir début août pour la Syrie, je vais travailler pour mon organisation, potager, chapelle, dispensaire [...] si tout marche bien, à partir de 1990, tu pourras venir quand tu veux.

N. B. Arthur est décédé en Syrie dans la région d’Alep des suites d’une maladie du foie à l’époque où débutaient les bombardements.