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Des récits de papier aux récits 2.0





Saisir et dire les manques. Captation auditive, on et off, de vie de joueurs.


par Sophie Hellégouarch
le 28 novembre 2021

Toujours un détail nous échappe

Des fragments et les questions qui nous taraudent. Nous ne faisons qu’à partir de fragments. Nous n’avons pas la responsabilité de compléter les vies, nous avons la responsabilité d’écouter les fragments qu’on nous livre, parfois avec pudeur, parfois sans aucune, souvent avec beaucoup de confiance, confiance qui m’étonne encore aujourd’hui après plusieurs années de formation en sociologie. Nous avons la responsabilité, peut-être, ou pas, de faire quelque chose avec ces fragments, de les transformer, et même quelque part les sublimer. Ne pas avoir peur de prendre la plume et de retranscrire pour dire, pour raconter, pour montrer, d’être un passeur de récits, un conteur, une narratrice. Faire quelque chose de ces histoires à la fois singulières et collectives.

L’envie de braquer ma lanterne sur une histoire en train de se faire, user de ma capacité à écrire, à inventer, à imaginer pour transmettre de main en main, de voix en voix, de lecteur en lectrice. C’est ce qui m’anime, je fabrique, je bricole, j’invente, presque jusqu’au crash test s’il le faut, prendre le risque d’expérimenter quitte à se planter. Prendre le risque de prendre la parole et de raconter. Je suis entrée en sociologie avant même de m’y former. Je suis entrée en sociologie par les histoires, par les romans fleuve, par la poésie, par les sensations et les émotions. Je suis entrée en sociologie en m’attachant à des personnages, réels ou fictifs, peu importe, ils existent quelque part, dans une certaine réalité, sur terre ou sur papier. A la fois fictifs et réels, ce que nous sommes tou-te-s, selon les points de vue, selon ce que nous livrons, selon ce que nous disons de nous. Des fragments, d’une minute à l’autre, de multiples rôles comme des fragments de ce que nous sommes. L’entièreté n’existe pas.

Toujours un détail nous échappe, glisse sur le papier, insaisissable.

Je suis entrée en sociologie par les mots, par le style, par les tournures de phrase, celles qui accrochent, qui frappent, qui touchent en plein cœur. Une forme pour transmettre un fond. Faulkner et Woolf m’ont particulièrement appris sur les fragments, les points de vue et la prise de risque. Les deux écrivent des fragments, à partir des regards et d’une certaine position physique, géographique, sociale, etc. et ne semblent pas se poser la question de la cohérence parce que ces différents points de vue à la fois s’assemblent, se complètent, s’opposent et se confrontent. Il n’y a pas une réalité, il y a des réalités, il y a toujours les histoires qu’on se raconte et celles qu’on raconte aux autres. Mrs Dalloway n’a pas la prétention de voir plus loin que ce qui se passe en face de chez elle à travers le cadre de sa fenêtre, en restant confortablement installée dans son fauteuil. Se concentrant comme elle peut dans le brouhaha de sa réception, captant des bribes de conversation, ici et là. Toutes ces vies dans un espace restreint, toutes ces histoires, anecdotes, rumeurs, commentaires.

Toujours un détail m’échappe

Cela fait sept mois que j’ai rencontré plusieurs personnes et que j’écoute des vies fragmentées, entrecoupées de divers sons, bruits. Je les écoute puisque je ne les connais que par le son de leurs voix. Nous communiquons par groupe vocal par le biais d’un jeu vidéo. Et voilà plusieurs mois que ces nouvelles relations m’intriguent, me questionnent, me donnent envie d’écrire, mais je ne sais pas comment faire, je ne sais pas ce que je peux me permettre, ce que je peux transmettre. La question qui me taraude le plus, c’est comment retranscrire ces bribes entendues pendant les pauses, les attentes, les moments creux, mais aussi les parties. Comment parler des respirations, des soufflements de nez trahissant l’exaspération, des bruits de cuillère qui cogne les rebords d’une tasse, des shkroumpf shkroumpf quand il mange, des cris des enfants, et des motos qui passent dans la rue. Il dit : « désolé pour la moto ». J’imagine alors une fenêtre ouverte dans un appartement, et mon regard qui balaierait ce lieu, à la fois réel et fictif, puisqu’il existe bien quelque part en France, mais je n’ai que mon imagination pour le décrire. Pourquoi j’imagine un appartement d’ailleurs ? Parce que son propriétaire a 30 ans, voire moins et qu’il semble vivre seul ? D’un coup, un souffle continu dans le micro, je demande : « tu as mis un ventilateur ? » Et parfois une porte qui grince. D’autres personnes dans cette maison, un frère (parfois ?) et un père, souvent. « On n’arrête pas de me déranger dans cette maison, c’est grave ça ! ». Cette maison, incomplète dans mon imagination, deux chambres à l’étage, un escalier, une cuisine, les pièces qu’il évoque. Un jardin et des voisins. Une forêt, pas loin. A la campagne ou à la ville. Près ou loin de Toulouse, Brest, Metz, Perpignan, Grenoble, Paris, etc. Ils ont froid quand pour moi il fait doux. Ils ont tous chaud quand moi j’ai froid.

A travers un casque, un micro, des échantillons de leur vie, par les bruits qu’ils ne font pas, les bruits en off, dans leur rue, dans leur appartement ou maison, par leurs parents, leur compagne, leurs enfants, leurs animaux. Par les bruits qu’ils ne contrôlent pas, un portable reposé brusquement sur la table, une main qui frappe le canapé, les boutons de la manette spammés, un briquet puis la fumée expirée. Trahissent les tensions. Les voix qu’on n’entend pas assez, celles qu’on n’entend plus, celles qui sont coupées, celles qui ont bogué, celles qu’on entend tout le temps, celles qui crient, celles qui s’énervent, celles qui exultent. Celles qui parlent et qui disent des choses, autour du jeu, autour du quotidien, parfois de l’actualité, très rarement de la politique.

Il y a celui qui se tait, celui qui n’arrête pas de parler, celui qui se renferme, celui qui gueule, celui qui fait des blagues, celui qui ne comprend pas le second degré, les blagues qu’il faut expliquer, celui qui est fantasque et celui qui est terre-à-terre, celui qu’il faut calmer, celui qui danse « attendez ! moi je suis le roi de la piste, je suis un très bon danseur en boîte ! ». Faute de pouvoir se déchaîner sur les pistes de danse, covid oblige, il le fait virtuellement devant nous, avec nous. Il y a celui qui n’a fait que passer, celui qui a dû déménager et qu’on n’a plus revu, celles qui ne sont pas restées.

Des mecs, que des mecs, et moi la seule fille. Pour eux, je ne suis pas comme toutes les autres, comme celles qu’ils fréquentent. Ils disent à mon compagnon en ma présence « t’as trouvé la solution, tu lui as acheté une console ». Je leur réponds, mais ils ne comprennent pas ce qui, tour à tour, m’exaspère ou me met en colère. Mais se trouver des complices et faire avec leur complexité.
Des vies qui s’entrecroisent, parfois très différentes, et des rythmes, selon les configurations familiales, sociales, les statuts. Lycéen qui ne sait plus pourquoi, intérimaire fatigué, employé dans la routine, cadre en déplacement, tous, travaillant de jour, de nuit, la semaine, le week-end, des horaires changeants, décalés, mais réussir à nous retrouver quelques heures. Il lui dit : « t’es le fils de Macron », parce qu’il parle bien, qu’il manie les mots avec facilité, on lui a donné le surnom d’El Professor, c’est lui qui explique les mécaniques et les stratégies aux nouveaux. La majorité n’a pas le bac, qu’il soit passé ou en train de se faire, de l’inutilité à l’abandon. Ont arrêté tôt l’école, sont partis travailler.

Il me dit « tiens j’ai pensé à toi, j’ai vu un sociologue à Quotidien, j’ai rien compris – les gens qui sont dans les complots ne savent pas eux même qu’ils sont dans un complot, ça veut rien dire, je me suis dit qu’il devait pas être très compétent ». Être un chercheur compétent, ce serait donc réussir à se faire comprendre ? « Je sais que parfois je suis un peu con, mais quand même, là je me suis dit que ça ne venait pas de moi ». Ce n’est pas parce qu’on nous donne la parole qu’on dit des choses intelligentes.

Et les fragments, toujours ces fragments, livrés au détour d’une conversation. Des détails personnels, des bouts de leur vie, sur les vocations familiales délaissées, sur les élèves entassés dans les lycées pendant le covid, sur un emploi qui assure la sécurité mais qui ne plaît pas, les CDI de 2h/semaine proposés. On fait aller, demain c’est vendredi, c’est bientôt le week-end, je pars en vrille, je pensais qu’on ne remarquerait pas mon absence, tu t’inquiètes vraiment ? Je passe juste une petite heure, aujourd’hui c’est mercredi, je m’occupe des enfants. Je ne suis pas un intellectuel. Les réductions de temps de travail à cause du covid, plus de client-e-s dans les hôtels, plus de linges dans les blanchisseries. Les cours en présentiel, puis en distanciel, le bac en présentiel. L’achat d’une nouvelle voiture, une bonne affaire. D’un nouveau lit, on s’est mis bien avec ma femme. Un projet professionnel qui tient à cœur. Une envie d’évoluer. Tu vas continuer tes études ? « Toi-même qui sait » il aurait pu leur répondre.

Les fragments captés à l’oral par le biais des micros et des casques, et puis les conversations qui se prolongent à l’écrit, par le chat, puis par sms. Des modes de communication qui trahissent les affinités. Les discussions on, et celles en off. Les confidences qui permettent d’assembler plusieurs fragments. Approfondir les relations. Accumuler les moments de légèreté, les éclats de rire, les marques d’affection. Moi tout me va, tant que je joue avec vous. Communiquer avec des emotes [1], choisir avec qui on les fait, à quel moment, pour quelles raisons. Pour rigoler, pour rassembler, pour réconforter, souvent pour dire quelque chose. Du virtuel au réel ? Est-ce que faire la différence a encore un sens ? Même les pseudos sont leur identité que je ne peux dévoiler, ils sont ce qu’ils veulent bien me montrer comme ils le feraient dans d’autres circonstances. Et parfois les silences, les blancs, les hésitations, les manques, les détails qui nous échapperont toujours.

Faire avec ces manques

Ce sont ces rencontres inattendues qui m’ont donné envie d’écrire. Raconter ces joueurs, ces individus et tout ce que j’imagine d’eux, ces pièces où ils jouent, ces personnes avec qui ils cohabitent et leur vie en off, quand ils ne sont pas connectés, quand ils coupent leur micro. C’est aussi le dispositif et le fait de n’entendre que leurs voix et des bruits, de mettre en avant ce sens privilégié et contraint de cette observation, l’ouïe. Et de dire, malgré les manques. Les manques de contenu, d’information, d’indices, de légitimité, d’intérêt. S’intéresser à eux et les prendre au sérieux. Prendre le temps de laisser la trace de ces conversations vécues, de ces moments partagés, avec des inconnus, ceux que je commence à mieux cerner, et ceux auxquels je suis attachée. Laisser parler les émotions, les sensations et frapper en plein cœur.

Illustration : entre Brest, Metz et Grenoble (ou leurs environs...)


[1Les emotes sont des actions préenregistrées utilisées pour faire interagir les avatars entre eux (saluer, danser, exprimer une émotion, etc.)




saisir_et_dire_les_manques_sophie_hellegouarch.pdf (pdf, 336.3 ko).