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Retour au quartier


par Peraldi Michel
le 12 mai 2022

Retour au quartier [1]

25 janvier 2022

Il fait un de ces temps d’hiver magnifiques, calmes et ensoleillés malgré le froid plutôt vif. Depuis cette sorte d’esplanade qui longe la cité et dessert le centre commercial proche, on a une vue époustouflante sur la baie, les îles au large et les calanques au Nord, un bout des espaces portuaires et le terminal aux croisières juste en-dessous. Nous sommes (re)venus à la cité B pour retrouver N. que nous poursuivons de nos demandes d’entretien depuis quelques mois. Aujourd’hui il est enfin là. Il surgit du fond de la place pendant que nous parlons avec un groupe d’hommes qui s’est peu à peu formé autour de nous, chacun, au fur et à mesure, reconnaissant Bug’s, le patron de la Régie pour laquelle peu ou prou tous sont venus un temps travailler. C’était à la fin des années 80, à l’acmé de ce mouvement porté par les Politiques de la Ville qui ont fait des cités un laboratoire d’expériences et d’utopies. Pour la Régie, il s’agissait d’organiser la mise au travail de ceux que les mondes du travail avaient exclu, tout en responsabilisant les habitants à la propreté des lieux. Ceux que nous croisons ce matin, désormais quadragénaires, quinquagénaires, ont tous été à un moment embauchés à rouler des containers, balayer les parties communes, entretenir les espaces verts, repeindre les cages d’escaliers ou mener d’autres petits chantiers de réparation et d’entretien. À l’époque, ils sortaient de prison, larguaient l’école, dealaient un peu et consommaient du dur.

Y. tient maintenant un local en rez-de-chaussée loué au logeur, un peu bar, un peu tripot : un simulateur de conduite à moitié déballé, des flippers d’un autre âge, un baby foot, une machine à sous et au fond, un comptoir où Y. hilare, ravi de retrouver Bug’s, nous offre un ristretto sorti d’une très chic machine à café Nespresso. Bon le café, comme je l’aime, fort et serré, moussu. Comme la plupart de ceux que nous allons revoir ce matin, Y. n’a plus une seule dent dans la bouche, fume en alternance pétard et clopes. Les visages sont émaciés, les tenues relâchées, comme s’ils s’étaient vaguement habillés à la hâte en s’extirpant du canapé où ils étaient vautrés. Jogging, casquettes de base-ball pour certains, baskets, doudounes ou blousons de cuir. Nous évoquons les bons moments du temps de la Régie, les disparus, ceux que la société qualifie parfois d’« épaves ». Devant son épicerie, nous croisons B., colosse aux cheveux grisonnants, heureux lui aussi de revoir son pote Bug’s, parlant de ce que la cité devient, montrant en haut de l’escalier qui mène de l’autre côté des bâtiments les « chouffeurs » qui se mettent en place. Puis B. s’esquive, très discrètement lorsque M. se pointe, sort d’un sachet plastique un morceau de shit qu’il effrite, le mélange à une Malboro elle aussi dépiautée, et se roule un bon gros joint en nous parlant de son frère, qu’il a viré de chez lui et de chez leur mère, le voleur, qui fait n’importe quoi. Le voilà justement qui arrive en chaloupant, le frère en question, N. que nous sommes venus voir. Lui non plus n’a presque plus de dents, bouche édentée, visage émacié mais belle gueule, presque de cinéma. Aujourd’hui ça va, N. est habillé, jean presque neuf, blouson de cuir, contrairement à notre dernière rencontre. Ce jour-là il jouait aux boules, seul, fagoté dans un jogging rouge fatigué et pendouillant.

Le Centre social nous a prêté une salle où nous sommes seuls pour un entretien pas forcément facile à mener. Nous voulons évoquer avec N. cette Régie où il a été quelqu’un d’important, au poste de chef d’équipe jusqu’au départ de Bug’s, départ qui a permis au CA d’évincer N. au profit de K.
N. est bien de cette sorte d’ouvriers qu’une autre époque qualifiait de « sublimes » [2] ; inventif, autonome, charismatique, capable d’agréger des collectifs de travail autour de lui et de les rendre efficaces pour des tâches sans grandeur que les jeunes n’auraient jamais accepté de faire sans son intermédiaire : réparer des chariots pourris du centre commercial d’à côté, nettoyer les espaces communs de la cité, faire la police auprès des gosses et même de leurs propres amis, couler du béton, poser du carrelage. Mais aussi amoral, magouilleur, frondeur, voire bagarreur, bref, dans le langage d’aujourd’hui, ingérable. Et l’entretien est difficile parce qu’il ne s’agit pas de justifier les positions des uns et des autres, réanimer voire revivre les conflits, mais tenter de décrire un passé, en évitant aussi le piège policier de l’entretien sur des vies dont bien des péripéties doivent être tenues secrètes. Ne pas parler dope, Baumettes, délinquance, conflits familiaux, ou plus exactement ne pas poser de question à ce propos, laisser venir… Nous parlons non pas comme un sociologue qui interviewe un acteur, mais comme de vieilles connaissances perdues de vue qui se retrouvent et partagent une « condition de félicité » [3] faite de ce que nous savons les uns des autres et qui ne doit pas être dit. L’entretien un peu chaotique balance comme un jazz entre confidences, anecdotes, évocations communes de bons moments, rappel de noms oubliés. Chaque moment d’entretien réel doit forcément être suivi d’un moment commun (et untel qu’est-ce qu’il est devenu ? ou : tu te souviens de la visite de Chirac à la cité ?) pour détendre, reprendre le fil qui se coupe. Par fragments nous comprenons cependant que depuis son départ de la Régie, N. a eu des moments très difficiles, un divorce, sa famille qui l’évince et l’évite, des années de squat dans les mondes des tox et de la dope. Il laisse entendre que sa vie est faite d’opportunités qui lui ont été offertes et qu’il a laissé passer, comme on loupe des marches dans un escalier. Outre la Régie, il y a la politique avec Tapie, ce bar qu’il a tenu un temps où fréquentaient quelques rois de la nuit, ce casse avorté qui a mal tourné où il s’est pété les deux jambes, cette fille de la bourgeoise avec qui il a vécu et tenu commerce de brocante, les concours de boules… Tu te souviens du trophée du Président ? Quand Chirac est venu visiter la cité, N. avait improvisé un tournoi bidon de pétanque pour que le Président puisse remettre un trophée à la fin du concours. Nous parlons aussi de ce gigantesque réseau familial qui est le sien – les T., aujourd’hui on est au moins 3000 – issu d’un clan arrivé dans les années 1920 à Marseille depuis la Kabylie, ce père qui a eu dix-sept enfants en deux mariages, ce réseau donc qui s’étend, se fragmente, se diversifie, ces fils et filles qui réussissent, banquiers, avocats, élus, et les autres qui « plongent ».

Il est près de treize heures, le directeur du Centre social, discret, poli, gentil, nous demande de libérer la salle qui doit servir pour un casting de « jeunes des cités » que vient organiser l’équipe qui a tourné ce film sorti en salle avec succès il y a quelques années, Shérazade. Nous décidons alors d’aller manger un morceau, N. propose d’aller au « noyau villageois » pas très loin, c’est mieux que la galerie marchande du Centre Commercial.

Encore une affaire complexe ces noyaux villageois à proximité des cités. L’ancienne municipalité en avait fait un symbole, pour, à la fois, énoncer une différence : Marseille n’est pas une banlieue « ordinaire » (sous entendue parisienne) puisqu’il y a des noyaux villageois à proximité des cités, marqueurs d’identité (on est de Saint-Truc, de Sainte-Muche, Saintruquin, Saintmuchin, avant d’être d’une cité, disait l’ancien maire qui y croyait) et en même temps un prétexte cynique pour ne rien faire dans les cités oubliées, déglinguées puisque les noyaux villageois assureraient l’essentiel des fonctions urbaines dont les cités sont dépourvues. Formés la plupart au grand moment d’expansion de la ville industrielle, mais surtout dans les années trente avec l’expansion pavillonnaire, ils sont des agrégats urbains hétéroclites, composés de fragments de centralité, là une église, quelques commerces dont les inévitables bars de quartier, des ruines usinières, du pavillonnaire des années trente façon Loucheur, des petites « copros » des années soixante lorsque les Pieds-noirs avaient fait flamber la promotion immobilière.

Dans ces terrains vagues, bords de rues ou impasses abandonnées, tissu globalement plutôt fatigué, délabré même, mal nettoyé, jonché par endroits de déchets de chantier que des entreprises viennent déposer la nuit, de nouveaux commerces ont ouvert, presque luxueux comme ce restaurant où nous déjeunons, ouvert depuis trois mois et qui, selon N. ne désemplit pas, midi et soir. Les doners sont bons, les kebabs appétissants, les keftes de grande fraîcheur, une dizaine de serveurs s’agitent autour de clients encore nombreux malgré l’heure plutôt tardive pour déjeuner. Nous discutons avec le patron qui offre le thé. Il est Kurde (pas Turc !), de Diyarbakir dont un poster en couleur orne l’un des murs, fier de cet établissement qu’il vient d’ouvrir. D’autres commerces encore, sur l’avenue qui traverse le village : salons de thé, boucherie, bar à chicha, boulangerie, flambant neufs, clinquants, imposent leurs façades au néon à côté de vieilles vitrines poussiéreuses, comme celle du Bar de la Gare, qui a connu de meilleurs moments. A peine nos plats servis, N. s’éclipse, il part livrer « à un ami » deux rétroviseurs de moto qu’il vient de sortir du sac qu’il porte en travers du torse. Nous le reverrons une heure plus tard, au moment où, de guerre lasse, nous nous décidons à payer et partir.

Nous avons rendez-vous avec R. une autre de ces « jeunes en difficulté » que Didier a aidés lorsqu’il était visiteur de prison. Des arnaques à la carte bleue avaient amené R. aux Baumettes pour quelques mois, alors qu’elle débarquait à Marseille depuis sa Bosnie natale. Dans les années 90, nous avions rencontré toute la famille du mari de R., ils vivaient dans une copropriété très dégradée, dans le 3ème arrondissement. Nous avions d’abord rencontré le grand-père et la grand-mère, parlant à peine quelques mots de français, installés dans un appartement littéralement vide, fermé seulement par une couverture en travers de la porte d’entrée, des sacs plastique aux fenêtres arrachées, un seul point d’eau dans la cuisine, une ampoule électrique branchée dans le couloir. Le grand-père, enveloppé dans un lourd manteau, chapka sur la tête, assis dans un fauteuil roulant poussé par sa femme, la grand-mère, semblait sortir d’un film de Kusturika. A l’étage du dessus vivaient les parents, dans le même dénuement, mais capables de tenir une conversation en français. Nous les avions alors longuement interviewés sur leur parcours, depuis la Bosnie qu’ils avaient fuie, un passage en Allemagne, puis Marseille où ils vivaient de rapines qui leur valaient de fréquents passages aux Baumettes, de manche, de revente d’objets glanés dans les poubelles. Ils n’avaient trouvé à louer que ces taudis dont les propriétaires, gitans des cités, avaient eux-mêmes débarrassés du moindre bout de tuyau, de la moindre menuiserie monnayable.

Aujourd’hui R., la quarantaine, vit au 8ème étage d’une tour HLM qui domine l’autoroute nord, ses fenêtres ouvertes sur un panorama de cinéma, bruyant cependant. Fenêtres ouvertes, la rumeur de l’autoroute occupe tout l’appartement, il faut crier pour s’entendre. Mais l’appartement est meublé d’un canapé, de fauteuils, d’une table basse, et d’un écran télé qui prend tout le mur et marche en permanence. Elle n’a plus jamais eu affaire à la police, ses enfants sont au lycée. Après un bref moment de travail comme femme de chambre dans des hôtels de la côte, elle vit aujourd’hui du RSA et des allocs, parfois de petits boulots. Son mari « va et vient », entre Marseille et la Bosnie, joue aux cartes, semble, quand elle en parle, comme une ombre qui surgit sans prévenir dans sa vie puis repart. R. aimerait bien quitter son logement, pas la cité où elle vit depuis plus de vingt ans maintenant, pour un logement plus grand. Non, R. désolés, nous sommes vieux maintenant, on ne connaît plus personne chez le logeur qui pourrait t’aider… Ça fait rien, à bientôt, merci de la visite. Par message, nous avons appris que M., un autre employé d’une autre entreprise d’insertion dont nous avons eu à nous occuper, vient de perdre sa sœur de 52 ans dans des circonstances parfaitement abominables. Elle est tombée par la fenêtre d’un appartement du 9ème étage où elle faisait le ménage. Malaise, vertige, bagarre, on ne sait rien, M. effondré, brisé, ne dit que le minimum. Nous avions mangé chez elle deux mois auparavant, un couscous de famille, généreux, copieux, avalé autour de la table basse du salon. Je me souviens de cette femme discrète, souriante, qui a été comme une mère pour M.
Peu de photos à joindre à ce récit d’une journée ordinaire dans les quartiers nord parce que le réel nous paraît si complexe, si fragiles les arrangements kaléidoscopiques qu’y composent le mort et le vif, que la photo nous fait un peu peur. Pourtant, comme dit Clifford Geertz [4] il faut que l’on sache que l’anthropologue a vu pour qu’il puisse être cru. Mais la question est-elle vraiment de « voir » pour donner sens, intelligibilité, à ce que nous avons traversé ? Les entretiens vont venir dire autre chose : le sens y sera organisé, trames d’une vie déroulée en récits, fragments de récit, qui parlent d’une fin, d’un cycle. Un temps, les cités ont été des lieux d’utopie, d’effervescence militante. On a cru à leur rédemption, on a cru qu’une humanité affaissée, brisée, allait se relever, créer, inventer. Puis avant même que quelque chose se passe, les institutions ont fermé les crédits, enjoint les équipements de revenir aux fondamentaux (les Centres sociaux doivent faire de l’animation, la CAF distribuer des prestations), les utopistes ont pris leurs retraite ou intégré les universités, pour les plus diplômés. Or, ici, dans l’enchaînement aléatoire des moments et des lieux, c’est tout autre chose que nous observons, un sens, une trajectoire historique qui se lit dans la succession chaotique des contrastes et des paradoxes : pauvreté, dégradation, nécrose, jaillissement, création, richesse, luxe des néons, prospérité des trafics… Un film en somme où se lit en superposition, comme dirait Gramsci, un monde qui se défait et celui qui le remplace.

Une photo, justement pour faire comprendre, instantané d’un flyer abandonné sur une table du Centre social où nous avons vu N.

Le monde qui se défait n’est pas seulement celui des utopies et des expérimentations militantes, dans lequel nous avions envisagé de faire d’un « devoir civilisationnel » [5] une occasion d’émancipation et d’affranchissement, pour dire vite. Non, le monde qui se défait est celui dans lequel le salariat est l’horizon incontournable de tout parcours social, dans lequel l’épanouissement individuel passe par la création/recréation permanentes d’une « cellule » familiale, dans lequel l’épanouissement individuel est la condition pour échapper aux addictions et les addictions incompatibles avec toute forme d’épanouissement.

Un autre monde apparaît aujourd’hui dans les cités, dont tous ceux que nous avons croisés ce jour de terrain sont peu ou prou représentatifs (mais alors, dit la voix off, le monde ancien, c’est vous ?). Un monde qui ne se partage plus entre ceux qui bossent et ceux qui chôment, mais entre ceux qui désormais sont des exclus radicaux auxquels les institutions donnent des moyens de survivre ou même vivre, des assistés radicaux dans le sens où cette assistance n’est plus seulement la compensation d’un manque mais un « salaire sans travail », une assistance qui donne souvent les moyens d’une consommation active qui fait des pauvres des consommateurs actifs.

C’est le cas de N. qui vit d’une pension d’invalidité, et de pas mal des anciens jeunes croisés dans la cité, de M. aussi, qui vit du RSA et des allocations familiales. Et de l’autre côté non pas des personnes qui travaillent dans le cadre d’un rapport salarial, d’une organisation productive, mais qui sont des entrepreneurs, des commerçants, parfois intégrant une part d’informel ou des bribes de salariat, mais de toute façon même salariés, ils le sont hors cadre dans des dispositifs précaires et mobiles, fluides : commerces, fausses ou vraies associations, auto-entreprenariat, etc. En somme un monde qui confronte ceux qui ne travaillent plus, radicalement, dont les marchés ne veulent plus, et ceux qui travaillent trop, tout le temps, dans une sorte de frénésie proche souvent de l’addiction. Un monde aussi de la banalité des excès, des addictions, où même parfois toute conduite est excessive et addictive : trop de scarification, trop de tatouages, trop de consommations, de fêtes, comme une sorte de course folle dans laquelle l’existence et le marquage du soi serait conditionné par la capacité d’être à la fois dans la conformité et dans l’excès, un conformisme excessif. Enfin un monde où les unités sociales sont fragmentaires, complexes, archaïques et inédites à la fois, une variété de formes sociales que le terme de famille décomposée/recomposée traduit bien mal.

(À suivre.)


[1Depuis quelques mois, nous entreprenons, Didier Bonnet et moi, l’écriture d’un livre qui rendra compte d’expériences professionnelles menées dans des cités marseillaises, régies de quartier, entreprises d’insertion dont Didier a été l’instigateur et dans lesquelles il m’est arrivé parfois de jouer les « intellectuels organiques ». Nous avons construit cette recherche sur le mode de ce que N. Murard et J.-F. Laé ont conçu dans Deux générations dans la débine (Paris, Bayard, 2011), soit un retour sur le terrain. Nous revenons donc dans les cités où Didier a travaillé, moi aussi pour certaines avec le CERFISE (Centre d’Etudes, de Recherches et de Formation Institutionnelle du Sud-Est – Marseille) et nous discutons, parfois sous forme d’entretiens structurés, avec ceux qui ont participé à ces activités.

[2Référence au célèbre livre de Denis Poulot, Le sublime ou le travailleur, parisien tel qu’il est en 1870, et ce qu’il peut être. Avec une introduction d’Alain Cottereau que nous avions beaucoup lue et commentée dans les années 80. Paris, Maspero, 1980.

[3Erving Goffman, « La condition de félicité », in Actes de la recherche en sciences sociales, n°64, 1986, pp. 63-78.

[4Clifford Geertz, « Diapositives anthropologiques », in Communications, n°43, 1986, pp. 71-90.

[5J’emprunte le terme à Barbara Stiegler : in « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique, Paris, Gallimard, 2019. Je reconnais que la proposition peut paraître un peu énigmatique mais longue à développer. En fait dès sa naissance le logement social n’est pas qu’une offre de service, pour dire vite : des logements pour le peuple. Le logement social est conçu comme service doublé d’un projet social, d’une volonté d’éduquer, discipliner, émanciper le peuple qu’on loge. Cependant ce projet n’a jamais été pris en charge ni par les institutions qui financent, comme la Caisse des Dépôts, ni par l’une ou l’autre des administrations de l’État, ni même par les organismes logeurs qui se contentent de mettre à disposition des locaux communs. Du coup ce « projet civilisationnel », est devenu un champ d’expérience occupé par qui le veut bien : groupes, églises, associations, aventuriers, dispositifs clientélistes et notabilaires, plus rarement syndicats et partis. L’histoire reste largement à faire des dispositifs qui ont saisi cette opportunité, de leur variété et des projets, des utopies qu’ils ont portées, balançant entre un pôle disciplinaire et un pôle émancipateur. Dans les années 80, surfant sur la vague des émeutes urbaines et la volonté de rénovation d’un parc HLM vieillissant, un certain nombre de militants, chercheurs, ont développé des actions en participation avec les habitants dans un certain nombre de cités françaises.




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