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Proximité sociale et distance spatiale

par Numa Murard
le 6 décembre 2019

Proximité sociale et distance spatiale

En hommage à mon vieux complice et ami Jean-François Laé, qui me fait penser à Delacroix, dont Baudelaire a dit qu’il « était un curieux mélange de scepticisme, de politesse, de dandysme, de volonté ardente, de ruse, de despotisme, et enfin d’une bonté particulière et de tendresse modérée qui accompagne toujours le génie » (Charles Baudelaire, L’oeuvre et la vie d’Eugène Delacroix, 1885, Oeuvres complètes, Pléiade, 1976, II : 756)

De là on voyait la cour carrée, les pavés irréguliers, trous et bosses compris, le caniveau en V au milieu, avec la grille du tout-à-l’égout au bout, la boue noire accumulée autour, avec les résidus qui changeaient tous les jours comme pour le distraire lui alors qu’il lui fallait se concentrer, trouver l’énergie pour arracher au néant cette sensation, cette impression, cette odeur de l’enquête, avec la plume, qu’il la crache sur le papier, non mais pas la plume, c’était le clavier du premier ordinateur, le petit Macintosh, le joujou des technophiles, il faisait partie des premiers heureux propriétaires.

C’était bien pratique cette fenêtre sur cour, on pouvait voir venir, et puis ça lui rappelait la courée de l’immeuble de rapport de la Rue du Moulin de la pointe, dans le fameux documentaire de 1956 imaginé par ce pionnier de la sociologie urbaine que fût Paul-Henri Chombart de Lauwe pour aller A la rencontre des Français (c’était le titre de la série diffusée par l’ORTF), documentaire où l’on entendait le sociologue apostropher le marchand de bonneterie de la rue du Moulin de la pointe pour lui demander de donner aux téléspectateurs de exemples concrets de la solidarité censée régner dans la courée, question à laquelle répondait, un peu embarrassé le bonnetier, en mentionnant la queue se formant chaque matin dans la cour devant la porte de l’unique WC. Et le commentaire d’énumérer doctement les conséquences du mal-logement : « Tuberculose, mortalité infantile, délinquance juvénile ». Non sans exalter en revanche et au passage « une solidarité, une certaine délicatesse, que l’on ne trouve que dans les quartiers pauvres ».

Excursus : Production et dé-production de la pauvreté

La Rue du moulin de la pointe, film archivé par l’INA, est depuis peu visible sur You Tube. Quelques jours après sa diffusion libre, le petit-fils de l’un des enquêtés a reconnu son grand-père dans le film et raconte :

- Jo Tchad, le monsieur qui joue des percussions est mon Grand-père. Il était chef d’Orchestre reconnu sur Paris, quelques années plus tard certainement 2 ou 3 ans après, ils ont déménagé Porte de Clignancourt à Paris dans un appartement plus moderne et plus adapté. Mon Grand père décède assez jeune, en 1968 (12 ans après l’enregistrement de cette émission). La petite fille qui danse sur les Rythmes Africain est ma mère, Mary-Christine. Elle a fait une carrière artistique assez intéressante, elle a été chanteuse avec une certaine renommée du grand public à l’époque chez les Disques Eddy Barclay de 1964 à 1966 sous le nom "Mary-Christine", on peut trouver de nombreuses vidéos de ces disques ici sur YouTube sous le nom "Mary-Christine Tchad". Ensuite elle a fait la connaissance de mon père (Trompettiste de variété et de Jazz très connu sur Paris), ils se sont mariés et elle est devenu choriste pour des artistes très renommés tels que Claude François, David Alexandre Winter ou encore Johnny Hallyday (début des années 80). Elle s’est éteinte prématurément en 2009. Mme Tchad sur la vidéo est donc ma grand mère que j’ai peu connue, qui s’est remariée quelques années après la mort de mon grand-père, elle avait quitté Paris et elle décède à la fin des années 90. Le petit garçon, Loné Tchad est donc mon oncle que je vois régulièrement aujourd’hui (il habite à 100 m de chez moi), on le voit jouer au foot avec une pierre en allant à l’école sur la vidéo et il est resté très footeux jusqu’à aujourd’hui en ayant toutefois fait carrière dans la finance. Mon oncle n’a malheureusement aucune nouvelle des autres personnes sur la vidéo... Voilà.

Mais comment et pourquoi osait-il rapprocher une seule seconde la courée où régnait la misère ordinaire, cette courée que Chombart avait mentionnée envahie par des rats traversant hardiment pour aller s’installer dans un logement récemment abandonnée suite au décès de son occupant principal par suite d’une « cirrhose du foie », rapprocher cette courée de la cour où il résidait, où s’édifiait son immeuble en pierre de taille au centre-ville de Rouen ? La réponse à cette question débouchait de dessous le porche, arrivait à petits pas, d’abord la mère, que quatre naissances avaient un peu alourdie, mais qui portait haut encore, dans son blue-jean’s, la poitrine en avant, légèrement courbée par l’effort, puis le père à trois pas, bien fringuant, posé, la tête droite, sourd aux récriminations des enfants, il le resterait tout le temps de la visite. Car ils arrivaient chez lui, sans prévenir évidemment, même que c’était le jour où il recevait normalement sa blonde, mais est-ce ça compte une petite amie quand on a sous ses fenêtres des représentants authentiques du peuple des pauvres ?

-  On est venus faire des courses à Rouen, c’est Jean-Marc qui nous a déposé, vu qu’il était convoqué au tribunal, et que le bésot a besoin des habits, vu qu’il fait encore froid et que c’est pas trop cher chez Toto Soldes. C’est la mère Brisard qui parle et ils se sont installés au salon en faisant attention, même si c’est pas des meubles fragiles ou bourgeois, c’est pas une raison pour saloper.

- Et le tribunal pour Jean-Marc... On apprend qu’il s’agit d’un retrait de permis immédiat suite à un contrôle d’alcoolémie, six mois de retrait annoncés et une amende à 2000 Francs, on va voir si le juge confirme, il ne faut pas qu’il dise qu’il est venu à Rouen en voiture, mais des fois on sait pas, il pourrait en parler sans faire attention, dans le feu de l’action, l’hôte attentionné a servi le café pour les adultes, le jus de fruits et les petits gâteaux pour les petits, il repense aux scènes observées au tribunal des délits routiers, la grande salle où les hommes attendent, chacun leur tour, courbés en avant sur les banquettes de contreplaqués, à moitié affalés sur les côtés au bout des heures d’attente, n’entendant rien de toutes façons aux propos du juge qui marmonne, principalement à l’intention du greffier, rien d’autre que l’appel de leur nom quand c’est leur tour, et il faut se mettre dehors, à la sortie, pour vérifier cette impression qu’on avait dans le dedans, d’une incompréhension, d’un sentiment d’injustice, d’une colère qui monte, contre le juge, contre les gendarmes, contre le système, contre tout, il faut rester là dehors pour entendre tout ça exploser en invectives, en injures, s’échapper de la marmite en sifflements rageurs, en pétarades de putains de bordels.

- Et le versement des enfants reporté d’une semaine pour cause qu’il y a la grève de la poste...
- Les allocations familiales tu veux dire.
- Non mais les urgences de l’assistante sociale
. Elle parle des allocations mensuelles d’aide sociale à l’enfance. L’assistante sociale a très bien expliqué, que c’est provisoire, c’est pour aider les enfants en aidant les parents, pour éviter par exemple une mesure de placement. - On dit pour trois mois alors. Et la mère Brisard passe la moitié du temps, avant l’échéance, pour faire prolonger la mesure. Là ça y est, il retrouve l’odeur, sans pouvoir la décrire, mais il sait que c’est une odeur de mère. Le père Brisard le regarde sans rien dire, et il sait aussi ce qu’il doit faire, quand la famille se décide à lever le camp, pour le rendez-vous avec Jean-Marc et le retour à Elbeuf, il glisse un billet de 200 Francs dans la poche du père, pour tenir jusqu’au versement des enfants, écourte les promesses de remboursement, referme la porte, escorte du regard la famille dans la cour.

Il faudrait nettoyer la table basse du salon, les miettes de gâteau éparpillées, les flaques de jus et les traces de café, avant que ne soit irrémédiablement tachés, outre le journal local, l’édition illustrée du Bartleby de Melville, ainsi que son dernier achat à la librairie, L’affaire de la main volée de Jean-Pierre Baud et l’exemplaire emprunté à la bibliothèque de la célèbre enquête sociale sur les taudis de Rouen rédigée par le digne successeur des enquêteurs sociaux du XIX° siècle que fut le père Michel Quoist. Mais il préfère rester assis, rester confiné dans la sensation de cette odeur, tenter de se la décrire, de se la mettre en mots. Au lieu de quoi son oeil est attiré par un entrefilet de Pourri-Normandie :

Traîné par un cheval, un sexagénaire décède

Samedi vers 10 h 30, dans un champ à Coat Vod Braz, dans la commune de Le Saint (56), un homme âgé de 62 ans est décédé brutalement après avoir été traîné par un cheval, sur plusieurs dizaines de mètres. Selon les premiers éléments fournis par la gendarmerie, le drame s’est déroulé dans le cadre d’une saillie, programmée le matin même. L’homme était attaché à la cheville par une corde le reliant au licol du cheval qui s’est emballé pour des raisons inconnues.
( Le télégramme de Brest du 12/04/2020)

Qu’est-ce que c’est que cette histoire. Est-ce le cheval qui s’est emballé ou la jument ? C’est un viol ? Et pourquoi s’attacher au licol par la cheville ? Ca me rappelle quelque chose d’important, dit-il tout haut, comme s’il y avait quelqu’un pour l’écouter. Et de se lever pour tirer un dossier du chiffonnier, farfouiller dedans, extirper la photo à laquelle il pensait.

Ah mais non, rien à voir, là c’est un bourricot qu’on expulse d’une église où il s’est fourvoyé. Déçu il va laisser retomber la photo dans le dossier. Mais c’est exactement la relation de mon odeur indescriptible avec la scène vécue en compagnie de la famille Brisard . Comment nommer cette relation ? Si je parvenais à élucider ce rapport, je réussirais à capturer définitivement mon odeur .

- Tu parles ! Du côté de l’odeur il y a de la mère et du sexe, et du côté de la photo il n’y a que des mâles et peut-être du bon dieu. Evidemment qu’il y a un rapport, mais à ce compte-là, c’est seulement parce que tout est dans tout. Mets-toi les yeux en face des trous. Au milieu de la photo c’est un âne si tu vois ce que je veux dire !
- Bon d’accord, mais j’ai une autre idée. Il se lève brutalement et farfouille à nouveau dans le chiffonnier, d’où il extirpe triomphalement un autre cliché : Je le sentais bien, c’est la mort .

- De pire en pire : la mère, le sexe, les mâles, l’église et la mort. Cette odeur, c’est pas Dior. Pas le temps de répondre, le téléphone sonne, c’est la mère Brisard, Jean-Marc a écopé d’une annulation complète de permis et d’une amende de 4000 Francs, mais c’est seulement pour ça qu’elle appelle, c’est pour lui raconter qu’en ramenant les Brisard à Elbeuf Jean-Marc a expliqué que le juge avait ressorti une une vieille histoire de cambriolage de magasin, qui le ramenait dix ans en arrière, avant la chute, avant qu’il ne se mette à boire, à partir en java, à coucher à droite gauche. La mère Brisard hésite un peu à la lecture mais se fait un devoir de citer l’article du journal jusqu’au bout :

Un éducateur de mauvais conseil

C’est une intervention banale, à première vue, qu’a effectuée une patrouille du corps urbain d’Elbeuf dans la nuit de samedi à dimanche.
Vers 1 h 20 ils surprennent quatre individus en train de forcer la porte d’entrée du magasin COOP, Place Saint Louis à Elbeuf.
Alain L., 23 ans, José D.S., 21 ans et Sliman Z., 20 ans, tous trois demeurant à la cavée des Ecameaux, avaient passé la soirée ensemble dans un bar à la sortie duquel ils rencontrèrent un quatrième homme, Jean-Marc B., un Rouennais de 31 ans.
Le quatuor décide de « casser » le COOP et c’est B. qui va chercher un morceau de bois sur un chantier voisin pour fracturer la porte.
Une affaire, hélas, banale.
Ce qui l’est beaucoup moins, c’est que B. exerce à Canteleu la profession d’éducateur, chargé de la prévention de la délinquance !
Cet éducateur qui a décidé de passer aux travaux pratiques est de bien mauvais conseil !
Présentés au parquet samedi après-midi, les quatre hommes ont été remis en liberté.

( Le Journal d’Elbeuf, Circa 1980)

La mère Brisard ne téléphonait pas que pour ça en fait mais surtout pour dire que l’allocation des enfants n’était toujours pas arrivé et qu’avec Jean-Marc ils s’étaient dit que notre sociologue rouennais, vu tous les gens qu’il connaît, pourrait passer un petit coup de fil à l’assistante sociale pour essayer d’arranger les choses, parce que il fallait aussi lui dire qu’on lui avait pas dit que le semaine d’avant la mère Brisard avait tout balancé par terre le dessus du bureau de l’assistante qui voulait pas entendre parler d’un crédit pour le nouveau frigo.

C’est un plongeon dans le passé, qu’on ne peut éviter, il faut reprendre les vieux exemplaires de la revue Champ social, parcourir en diagonale les discours enflammés sur l’émancipation par le vol pour essayer au moins de contrebalancer la répression de la classe ouvrière dans les quartiers de haute sécurité, et réaliser au final que l’on s’éloigne de plus en plus de l’odeur du réel, qui n’a rien à voir en vérité avec, comme on disait alors, une Révolte logique.

Mais cette recherche de l’odeur ne s’arrête pas là, elle se prolonge dans le présent alors même qu’à Elbeuf comme ailleurs, dans les espaces ouvriers, emportant le cadre matériel de la vie collective, le bulldozer est passé

Dans le salon - salle à manger - bureau de l’appartement parisien, le vieux mac a laissé sa place au dernier-né de la technologie et ce n’est plus la mère Brisard qui téléphone ou qui débarque, mais c’est sa fille Hélène qui envoie des mails et scanne les lettres qu’elle envoie à sa mère, à son père, à leurs conjoints et concubins, à sa soeur, à ses frères, à son ex, à son futur, à la police, au tribunal, à l’avocat, à la terre entière. Le dossier enfle, avec la copie des expertises judiciaires, des jugements successifs, de l’emprisonnement du coupable, de sa mise en liberté. C’est une affaire d’agression sexuelle entre adultes dont elle est la victime, affaire qualifiée de très grave du fait que l’agressée et l’agresseur sont civilement, sinon biologiquement, soeur et frère (Comme le dit le personnage de l’aumônier dans le Supplément au voyage de Bougainville (Denis Diderot, 1732) : « Je t’accorde que peut-être l’inceste ne blesse en rien la nature, mais ne suffit-il pas qu’il menace la constitution politique ? » ). En soufflant, en soupirant, en râlant, le vieux sociologue circule dans le dossier, s’arrête sur la lettre de la fille Brisard à son père et à sa concubine : Je vous demande de ne pas vous en mêler car vous êtes assez mal placés pour juger l’affaire vous-même car cette affaire en question concerne la justice (assise). Du vouvoiement, elle passe au tutoiement pour apostropher directement son père : Je te remercie de m’avoir élevée jusqu’à mon adolescence car j’ai su que je n’étais pas ta vraie fille. Depuis que je suis petite, tu ne m’as jamais aimé ni soutenu, j’étais toujours le bouc émissaire, tu n’as jamais été présent pour moi ni ne m’a écoutée ...] Je ne veux plus cotoyer la famille Brisard car vous ne faites plus partie de ma vie. Veuillez Monsieur et Madame recevoir mes salutations distinguées (L’orthographe a été modifiée).

Il avait longtemps voulu être sourd, être aveugle et ne pas avoir à connaître de cette affaire, ne jamais contribuer d’aucune façon à mettre les Intimités sous surveillance (Titre du dossier de la revue Ethnologie Française co-dirigé par Jean-François Laé et Bruno Proth). Il suffisait de sentir. Mais d’être ainsi mis involontairement en situation de voyeur, d’auditeur, cela ne pouvait manquer d’affecter sa manière de sentir. Cette fois il savait, cette odeur, c’était l’odeur des jupes de la mère, l’odeur où chacun a plongé son visage, agenouillé entre les jambes, et a séjourné, s’endormant à moitié. Alors qu’il avait recherché la nature et l’origine de cette odeur, voilà qu’elle se révélait définitivement comme une présence qui le suivait comme son ombre.