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Sociologie(s) publique(s) ?





Journal collectif 3. Journal du confinement

par Mélanie Duclos
le 21 mars 2020

17 mars 2020 – Jour 1

Hier, le président nous a ordonné de rester chez nous. Quiconque sera trouvé dehors sans autorisation se verra « sanctionné ». D’une amende allant de 38 à 135 euros. Pour être autorisé, il faut s’autoriser soi-même. En remplissant un document qu’on peut trouver en ligne, imprimer ou bien recopier, et qui porte le nom d’« Attestation de déplacement ».
Je, soussigné Madame/Monsieur …, certifie que mon déplacement est lié au motif suivant…
Travail quand c’est indispensable et sur justificatif. Achats mais seulement « de première nécessité ». Santé. Famille quand c’est inévitable (« garde d’enfant » ou « assistance aux personnes vulnérables »). Activité physique quand elle est individuelle, brève et qu’on reste proche du lieu de domicile (pareil pour les « besoins des animaux de compagnie »).
Avant toute chose, ce qu’il faut, c’est rester chez soi, confiné.

On s’en doutait. Le bruit courait. Toute la journée avant le soir et le discours du président. On ferait comme en Italie. Après la fermeture jeudi, des écoles, des collèges, des facs et des lycées, et vendredi des lieux publics, cinémas, bars et restaurants, avec des milliers de malades et près d’une centaine de morts, on en viendrait au confinement.

On y avait déjà pensé, hier dans la journée avant le discours du soir. Chez lui ou chez moi ? Chez lui sûrement, ce serait mieux, avec la vue qu’il a sur le port et la rade. J’ai pensé ça, c’est bête, alors que je lavais mes vitres. J’ai lavé mes vitres en pensant que j’allais peut-être et très certainement quitter chez moi et revenir quand le vent et la pluie les auraient déjà re-salies. Mais j’ai lavé quand même, j’ai continué, en me disant que c’était pas complètement vain, parce qu’à frotter fort et aller comme ça, de haut en bas tout en frottant, ça faisait faire de l’exercice et que faire de l’exercice avant de devoir s’enfermer, c’était toujours ça de gagné. J’ai pensé « chez lui » tout en me disant qu’un mois et demi ce serait long, si ça durait un mois et demi. Un mois et demi sans mes choses, mes ustensiles et mes vêtements, mes tissus, mes couleurs, mes odeurs autant de repères, et mes plantes vertes (mais d’ailleurs, qu’est-ce qu’elles vont devenir mes plantes vertes ?). Un mois et demi, c’est ce qu’on m’a dit. La puissance des rumeurs quand manquent les informations et qu’elles touchent à l’essentiel. Un transfert de message, sois-disant d’un ami d’un médecin conseiller du président lui-même. Le président, le soir, annonçait lui 15 jours.

J’ai hésité. Mais lui aussi, il a pensé chez lui. Pour la vue, on aurait l’impression de voir loin et de voir ailleurs tout en restant toujours au même endroit dans le même monde. Puis il a eu cet argument, décisif : le jardin. En bas de chez lui, au rez-de-chaussée, un jardin collectif, un parterre d’herbe d’environ 80 mètres carré, avec un arbre et des bosquets, et le soleil l’après-midi quand il y a du soleil. Pouvoir sortir, prendre l’air, et le soleil quand il y en a, pouvoir sortir sans sortir du périmètre du chez soi quand on est obligé de ne pas sortir de chez soi, pouvoir, pour un moment, se séparer de l’autre avec qui on est obligé de rester tout le temps. Oui, on irait chez lui. Quitte à, au bout d’un temps, déménager chez moi, pour varier les plaisirs, alterner entre qui de nous deux aurait ses repères.

On a décidé ça au début de l’après-midi. En montant la rue principale direction le parking où était la voiture. On est parti se balader. En bord de mer. Il faisait beau et presque chaud. On a marché d’abord sur les hauteurs, sous les arbres. Des chênes verts et puis des pins. Je lui ai montré les primevères et les nombrils de venus. Il connaît peu le nom des plantes et avec lui je me surprends à les connaître un peu quand même et j’aime bien lui dire les noms et je crois qu’il aime bien aussi. En les lui disant j’ai pensé que c’était peut-être la dernière fois avant longtemps qu’on faisait ça. Puis on est rentré par la plage. Roche et galets, gris foncé, rouges, rouge la terre et vert foncé les chênes, les pins, les buissons. Bleu profond, dense, l’eau de la mer. On a parlé du confinement, du nôtre un peu puis de celui des autres autour de nous.

Alors qu’on savait pas, qu’on projetait peut-être pour rien, mais comme si on pouvait rien faire d’autre que parler de ça.

J’étais pas bien moi ce jour-là. Inquiète, anxieuse. Je fais souvent ça, j’anticipe. Pour pouvoir supporter quand l’événement arrive. Je parlais peu ou que de ça. Je fermais les yeux au soleil, sur les rochers, dans la voiture, pour me blottir au fond de moi. Lui ça allait. Il était même plutôt content à l’idée de l’enfermement, pyjama, film, lecture et jeu, travail un peu, pas trop quand même, comme des vacances anticipées. Il blaguait comme il fait souvent et je souriais légèrement.

Sur le retour, comme tout le monde, on s’est arrêté dans une grande surface, faire des grosses courses au cas où. Là j’ai pu rire parce qu’on pouvait faire du mauvais sort bonne fortune. En achetant des tas de trucs et en grosse quantité. De la bière et du vin, parce qu’on boit beaucoup surtout moi. Comme d’autres d’ailleurs, le rayon vin rouge est à moitié vide. Des gâteaux, des madeleines, du chocolat, des confitures. J’aurai voulu faire des pizzas mais le rayon pâtes est dévalisé, comme le jambon et les lardons, le papier toilette et le pain. Des biscottes pour remplacer, du café, du fromage, quelques légumes et quelques fruits. 300 balles de courses, sans doute les plus grosses qu’on n’ait jamais fait l’un et l’autre. Il faut pouvoir se le permettre. Ça va qu’il a lui un salaire d’enseignant-chercheur, en CDD certes, mais quand même, 1700 euros mensuels. J’avais le même job et le même salaire il y a un peu moins d’un an. Je me débrouille avec plus de 1000 balles de chômage et mes économies. Comment feront les pauvres ? Qui ne pourront pas compenser le manque de mobilité par un frigo plein qui rassure ? Qui devront rester enfermés dans des logements trop serrés ? Humide ou sombre, comme le mien, et sans vue au loin sur l’ailleurs ? Le dehors n’a pas le même sens pour tout le monde, il est plus ou moins nécessaire et parfois le garant de ne pas péter les plombs…

Et puis, voilà, on est rentré, il était 19h. Une heure plus tard, le président décrétait le confinement, avec ses amendes et ses attestations, à compter du lendemain midi.

Ce soir-là, j’ai trop bu. Les premières bières m’avaient semblé ne pratiquement pas faire effet, comme quand on est tenu par d’autres choses de la vie et qu’on résiste au lâché-prise. Le quatrième verre de vin et les deux lattes sur le joint m’ont foutu dedans, au réveil, j’avais mal au crâne et du mal à me rassembler les idées. Il fallait pourtant. 7h30, un baiser, je l’ai laissé se rendormir, j’ai filé chez moi faire mes sacs.

Temps suspendu. Qu’est-ce qu’il faut ? Quand on part vivre quelque part qui n’est pas chez nous 15 jours qui peuvent devenir le double, le triple, et plus ? Vivre ce n’est pas voyager, pas des vacances, surtout pas quand c’est vivre enfermé. Enfermé, il nous faut des choses. On est habitué aux choses. L’imaginaire ne suffit pas. Ne suffit plus. Enfant, je restais enfermée, volontairement, heureuse, avec juste quelques jouets et toute mon imagination. Adulte, je ne sais plus faire ça. J’ai besoin de quoi ? D’un ordinateur, d’un téléphone et des chargeurs qui vont avec. De livres, de littérature et de sciences humaines et sociales. De vêtements en nombre pour pouvoir changer. De plusieurs paires de chaussure. Absurde, les chaussures, c’est pour aller dehors où je n’irai pas. Pourtant si, trois paires au total en plus des chaussons. Des chaussons bien sûr, des gros pulls, un poncho et des pantalons d’intérieur pour les joies du chez-soi qu’on va cultiver plus que jamais…

J’ai sorti ma grande valise. Grande ouverte sur le parquet. Et je vais, lentement, de pièces en pièces, je fais le tour, de tout ce dont j’aurai besoin. Je prends le temps. Entre chaque pièce je m’arrête, pour quelques gorgées de café et quelques bouffées sur ma cigarette. Pour regarder autour de moi. Mon chez moi que je vais quitter. Prendre le temps que je n’ai pas. Comme si je ne réalisais pas. Ou bien comme si je résistais. Que je résistais à l’urgence. Mais le temps est compté. Il est déjà 10h, ça fait deux heures que je tourne, ma valise est à peine remplie et j’ai prévu encore d’aller faire des courses. Lui il voudrait du pain, moi j’ai peur de manquer de verdure, de crudités. C’est pourtant bête, on a le droit, la nourriture ça fait partie des « premières nécessités ». Je pourrai aller en chercher, demain, après-demain, quand je veux je pourrai. Mais non, mouvement de peur, il faut prévoir, plus que jamais. C’est le temps du plus que jamais, le temps du grossissement des travers ordinaires.

Je laisse ma valise. Je pars pour le supermarché. Peu de gens dans les rues, beaucoup au magasin, et qui vont vite, un peu tendus. Certains semblent ne pas vouloir respecter les consignes, se frôlent et se bousculent, rapprochent les visages. D’autres, au moindre signe de proximité, font des pas de côté, s’arrêtent, font demi tour, baissent la tête ou bien la lèvent pour éviter les autres souffles. Comme moi la plupart ne sait pas trop comment s’y prendre. Faire attention sans faire d’excès, sourire à l’autre parce que soudain, on est embarqué dans le même bateau, mais sans non plus céder à la dramaturgie… Du pain, des radis, une betterave cuite et un sachet de M&M’s, aux queues des caisses, à chaque mètres, du scotch marron montre au sol les distances à observer. Une feuille A4 vite imprimée, fixée à l’entrée du tapis, rappelle qu’il faut les observer. Bouts de ficelle de mesures de sécurité. Et le caissier qui fait la gueule. Surexposé aux postillons ? Sacrifié sur l’hôtel du tapis des nécessités ? Lui peut-être qu’il aimerait ça, être confiné comme nous autres…

Il est presque 11h quand je rentre. Et tout est tout éparpillé. Sur la table, au sol, et sur le bureau, valise encore à moitié vide, les dernières courses dans mon sac, la bouffe au frigo à sortir, les poubelles à descendre, la chaudière à éteindre, on s’est dit 11h30, il passe me prendre en voiture. Plus le temps de penser. Mon téléphone sonne, pas le temps de répondre. Je vais vite, à 11h33, je suis en bas avec mon énorme valise, mon sac à dos et puis un autre, plein à ras-bord de nourriture. Il fait beau, j’ai eu chaud, à porter tout ça, j’ôte mon manteau, lunettes de soleil accrochées au nez, je m’assois pour attendre et pour me reposer sur le bord du trottoir. Je me vois comme de l’extérieur. Étrange image comme si j’étais sur le point de partir en voyage. Image d’ordinaire synonyme de liberté. Cette fois, le départ annonce le contraire.

Il est arrivé, on a tout chargé, tout déchargé, on est monté, au 8ème étage où il est. Dans son 50 mètres carré. Un cube bien fait avec à l’entrée, la salle de bain et les WC, et puis la grande pièce : coin salon coin salle à manger, donnant d’un côté sur la chambre avec sa porte coulissante, de l’autre sur la cuisine ouverte.

Le confinement commençait.

Concrètement, au commencement, pour nous, ça ne changeait pas grand-chose. 12h30, on mangeait, des crudités, du pain, beaucoup de fromage pour moi, du saucisson pour lui. Oui c’est vrai, c’était rare qu’on déjeune ensemble un mardi. En semaine souvent, en journée, on travaillait chacun chez nous, lui parfois à la fac et moi parfois dans des cafés quand je lisais ou écrivais, pour se retrouver en soirée. On était mardi et ça ressemblait plutôt à un jour de week-end. À part ça… Non la seule vraie différence, elle était dans ma tête. Elle était dans ma perspective. Dans la perspective des jours qui allaient tous se ressembler et dans celle surtout de rester enfermée. J’ai toujours eu besoin, de faire un saut dehors, au moins un par jour, un petit, pour une course, un café, un tour à la bibliothèque ou juste sortir les poubelles. Mais jamais, que je me souvienne, le besoin ne s’était fait aussi pressant que ce midi. Dès qu’on aurait fini de manger, je descendrai dans le jardin. Rappeler le copain qui avait tenté de me joindre. Il teste la température :
Bon, vous le voyez comment vous pour le jeu de rôle de ce soir ?
On devait jouer, le soir chez eux, lui, sa copine et leur colloque. À cinq autour de la table, 7 au total dans la maison. Comment on le voit ? On sait pas. Ni nous ni eux, on sait pas trop. Est-ce qu’on doit complètement intégrer le danger ? Endosser pleinement cette « responsabilité », individuelle qu’ils nous martèlent, président, médecins, journalistes ? Est-ce qu’on s’autoriserait à juste élargir le cercle de notre confinement ? Nous et eux, cinq personnes. Et alors on pourrait se retrouver de temps en temps, chez eux, chez nous, le temps d’un soir. Oui mais alors sur le retour, à minuit, éméchés, on risquerait de se faire gauler. Non, il faudrait passer la nuit… Pourquoi pas, ce serait une idée. Pour le moment, on se laisse voir, comment fonctionnent les contrôles, et on se laisse réfléchir, à quel point on réduit ou au contraire on élargit le cercle du confinement. On reporte le jeu du soir.

Comment fonctionnent les contrôles ? Que dit déjà, précisément, cette fameuse attestation ? Travail, ça ne me concerne pas. Famille, ici, je n’en ai pas. Restent les achats, la santé, et puis l’activité physique. C’est cette dernière case que je cocherai si je veux prendre l’air sans avoir besoin de mentir.
Déplacements brefs, à proximité du domicile, liés à l’activité physique individuelle des personnes, à l’exclusion de toute pratique sportive collective
Ça veut dire quoi « brefs » ? « À proximité » ? Je pourrai consulter le décret mentionné par ladite attestation. « L’article 1er du décret du 16 mars 2020 ». Il en dirait peut-être plus. Je préfère pour le moment jouer sur les imprécisions. Je vais descendre au port. Avec mon attestation.

Il fait toujours beau, toujours chaud. Je marche vite, je sue vite. Et continue de marcher vite. Un peu inquiète à l’idée de me faire contrôler, je préfère éviter d’éveiller les soupçons, en marchant vite, je signifie que j’ai coché la dernière case, et que je m’y tiens, que c’est vrai. Je prends quand même le chemin long. La passerelle qui surplombe les rails de chemins de fer et donne l’impression au bout d’un plongeoir pour la rade. Puis le passage du merle blanc qui descend en pique sur le port. En bas du passage, un foyer d’accueil, et à la porte du foyer, un type avec un sac-à-dos, amoché, sans abri ?, qui attend. Quelques mètres plus loin, sur le port de commerce, un couple avec des sacs, sans-abri eux aussi ?, étrangers peut-être qui s’acheminent en direction du même foyer. J’atteins le port de plaisance, avec ses bateaux bien rangés, vides, et ses cafés fermés. Sur la jetée, quelques joggers et des qui comme moi marchent vite. Les femmes surtout marchent vite. Les hommes s’autorisent à se balader quand ils ne courent pas. Au fond, l’activité physique peut se faire à pas lents. Je continue quand même à marcher vite et à suer, je veux sentir les hormones qui sauront me détendre. Je remonte par le grand cours qui surplombe la rade avec son allée large et ses parterres d’herbe. Les vieux respectent les distances, s’ils sont souvent à plusieurs, le mètre entre eux est maintenu. Les familles, elles, vont en groupe et les enfants s’attrapent entre eux et attrapent les bras, les mains de leurs parents. C’est sensé, de toute façon, ils s’attrapent chez eux, pourquoi donc ne pas s’attraper aussi bien au dehors ? Ce n’est pourtant pas dans les cases à cocher de l’attestation.

Je rentre apaisée. Les hormones font leur effet. Et je commence ce journal.

18 mars – Jour 2

J’ai passé une sale nuit. Crise d’allergie. Réveillée dès 4h du matin et régulièrement par des crises d’éternuement. Finalement réveillée sur les coups de 7h, avec le nez trop plein, je me lève, fatiguée.

À l’est, à la fenêtre, le soleil se lève aussi. Avec l’humidité dans l’air, une légère couche de nuage prête à se dissiper, sur le toit des maisons, les rives de Plougastel, sur la rade et sur le goulet, tout est rose et grisé.

Avant mon arrivée, il a lavé les vitres. 15 jours de confinement, le beau temps annoncé, il était temps, mais mal lavées, c’est lui-même qui l’a dit, j’ai pu que confirmer. À la place des points des taches, des trainées de crasse étalée. Il n’y arrive pas. C’est qu’il faut repasser. Oui, c’est ça mais la flemme. Avec cette lumière, c’est la première chose que je fais, repasser sur les vitres tandis que coule le café.

Plus tard dans la matinée, je suis passée chez moi. Munie de mon attestation de brève activité physique, cette fois j’ai menti. Enfin, c’est 5 minutes. Et puis comment peuvent-ils savoir que je mens en effet ? Je suis passée chez moi pour fermer mes volets. Protéger mes vitres lavées. C’est ma mère qui a eu l’idée comme elle a toujours des idées comme ça, bonnes idées pragmatiques qui m’agacent à chaque fois, je ne sais pas pourquoi, que j’applique souvent. Ma mère, pré-retraitée, burnoutée depuis plus d’un an, et seule chez elle la plupart du temps, le coronavirus, ça change presque rien pour elle. Ça lui donne même, elle m’a dit, un petit regain d’énergie. Elle trainassait depuis trois jours, elle s’est remise à jardiner. Si elle s’inquiète pour les malades et les deux/trois vieux qu’elle connaît, elle avoue qu’elle éprouve un certain contentement à l’idée de l’épidémie. Que l’Homme enfin se rende compte qu’il n’est pas tout seul et pas le plus fort. Moi je me dis qu’elle est contente aussi peut-être à cette idée que désormais, tout le monde vie comme elle, cloîtré, avec personne à voir et rien d’autre à s’occuper que de son chez-soi toute la journée.

Fermer les volets du bureau et du double séjour, rapatrier mes plantes dans la cuisine, les arroser. Je vais vite alors que, encore une fois, rien ne m’y oblige. Rien d’autre qu’une sensation, cette tension dans l’air. En juste dix minutes, me voilà repartie.

Dans les rues, pratiquement personne et sur les routes, que des camions. Approvisionnant les nécessités.

Je me sens tendue, énervée. Je me suis pourtant dépensée. Pas follement mais un peu quand même, à laver les vitres de haut en bas, déplacer les plantes, marcher d’un bon pas, monter les 8 étages à pieds, de deux marches en deux marches. J’ai mal dormi mais ça m’arrive sans pour autant me tendre ainsi.

Après-midi, je pars encore, marcher suer, et je me dis que je vais très certainement suer pendant le confinement plus souvent que jamais dans toute ma petite vie. Je pars cette fois sur les hauteurs, vers le Jardin des explorateurs. Détour par le centre-ville, une voiture de police, qui patrouille au niveau du pont et interpelle des petits groupes de jeunes hommes aux peaux foncées. Je regarde mais passe vite, montrer cette fois encore que si je suis dehors, c’est pour de l’exercice.

Le jardin est fermé. Je m’en étais douté. Sur la grille accrochée à l’aide de gros scotch, glissée dans une pochette plastique pour la protéger de la pluie, une affiche aux couleurs pastel comme déjà passées :
RESTEZ À LA MAISON
Et avec en sous-titre : Ça n’a jamais été aussi facile de sauver des vies
Ça me fait sourire. De toute façon, je m’en foutais bien du jardin, avec sa passerelle vue sur rade. La rade je la vois de chez moi maintenant. Ce que je veux moi, c’est marcher, être dehors où à présent, je n’ai plus le droit d’être. C’est le droit qu’on m’enlève qui devient nécessaire.

19 mars – Jour 3

Je me sens une certaine énergie combattive.
J’ai mieux dormi cette nuit.
Hier on a lavé les vieux déguisements de la malle qui étaient dans sa chambre.
J’ai mieux dormi, pas d’allergie, ou si peu, sans commune mesure avec la nuit passée, et j’ai dormi beaucoup, huit bonnes heures de bon sommeil.
Je me lève tôt et je planifie.
Planifier pour se projeter quand le temps est comme arrêté.
Planifier pour organiser quand plus personne n’est là pour organiser à sa place.
Les coups de fil à passer, les mails à envoyer.
Je m’attaquerai bientôt à ma pile de livres.

Aujourd’hui ça y est, la famille, côté paternel avec sa grand-mère, ses 10 cousins, six oncles et tantes, a commencé la boucle mail.
Chacun raconte ce qu’il fait.
Le télé-travail pour la plupart.
Et ceux qui prennent enfin le temps.
Beaucoup parlent de ça, du temps qui se dégage et du plaisir qui va avec.
Faut dire, dans cette famille, ce sont des optimistes. Qui ne disent pas trop quand ils vont pas bien. Se plaindre, c’est péché, les grands-parents étaient, la grand-mère l’est encore, de fervents chrétiens très croyants. Et puis, ils peuvent se le permettre d’être des optimistes. Ils ont des grandes maisons et s’ils ne sont pas riches, ils ont de quoi bien vivre.

Demain, il va pleuvoir. Il pleut souvent ici. Ça ne devrait pas durer, à ce qu’en dit la météo, mais par ici la météo… Le vent tourne vite et il souffle fort et ramène souvent les nuages. Je vais rester sur ma lancée même si je me sens plus tranquille aujourd’hui. Séance de yoga ce matin, balade à la plage cette après-midi. C’est peut-être un brin risqué, à 1h à pieds de chez nous. Si j’ai bien compris l’amende est passée depuis hier à 135, pas de 38 à 135 comme ils avaient dit au début. 135 et c’est tout. Et elle pourrait monter à 375… Plus de deux heures de marche, c’est sans doute pas ce qu’ils entendent par « déplacements brefs ». Mais le flou persiste et moi je persiste à refuser la bride.

20 mars – Jour 4

Aujourd’hui, vers 17h, je suis prise d’un drôle de rire. Je ris pour rien, tout me fait rire.
Je ris de rentrer d’une course rapide et de faire la blague :
Mmmm ça sent bon ici, c’est qui qui cuisine ?
Quand j’ai cuisiné toute la fin de matinée.
Je ris de sa réponse :
C’est une femme merveilleuse !
Je ris de me voir descendre les poubelles de verre et de carton pour ressortir encore.
Je ris de devoir pour ça me munir d’une attestation (qu’est-ce que je coche ? Santé ? Travail ?).
Je ris comme quand, d’habitude, je suis soit épuisée d’une bonne fatigue, soit que j’ai trop travaillé. Là, c’est ni l’un ni l’autre. C’est sûrement nerveux. Agréable en tout cas. Je ris comme ça plusieurs minutes et je garde après le sourire.

J’ai l’impression de m’installer dans le nouvel ordre des choses. Je vends sûrement la peau de l’ours. Aujourd’hui, je me dis que je n’irai plus si loin comme hier. À plus de 5 kilomètres pour marcher sur les plages. Plus besoin comme au début de braver l’interdit pour résister à la privation. Je saurai supporter je crois, avec le jardin le soleil en bas, les séances de yoga d’intérieur et quelques marches à proximité.

Et puis sans doute aussi, ce qui me détends me rassure, c’est l’institution qui répond. RDV téléphone avec le service de Reprise d’études de l’Université. Coup de fil abouti avec le Conseil régional. Si Pôle emploi finit par réagir à mon courriel, je devrais pouvoir, même dans l’espace de ce temps suspendu, continuer à me projeter, mentalement et pratiquement, dans un après normal et institutionnel.

C’est peut-être pour ça que je me réjouis, que je ris, ces bouts de contact téléphonique qui annoncent une suite, un retour aux repères…

Je ris à 17h. Je riais moins vers 12h. Quand je cuisinais frénétiquement. Presque deux heures de cuisine, pour bouger, produire, faire des choses alors qu’il découvrait le tout nouveau jeu vidéo qu’il venait de s’acheter. Lui si tranquille dans son fauteuil de bureau dans sa robe de chambre. Et moi tendue qui crains, dans le contexte, et déjà même sans le contexte, de participer comme de gré à mon propre asservissement, à en faire trop dans la maison, par goût du propre et du rangé et puis là pour me dépenser.

21 mars – Jour 5

Oui, j’ai vendu la peau de l’ours. En fait, je suis plutôt d’une humeur instable, excessive.
Peu après hier que j’écrivais, on jouait à un jeu. Et je perdais deux fois pour la même raison. À la deuxième fois, je faisais la gueule. J’étais déçue, vénèr, les boules, comme quand j’étais enfant et mauvaise perdante. Ridicule. Je tente de me ressaisir et je me sers des verres de vin un peu plus vite que prévu. Ivresse et raison aidant, je remonte un peu, recommence à rire… Mais le film choisi par lui ne me plaît pas. Les personnages sans épaisseur et le sexisme sans accroc. Ça me remet en boule et en fragilité.

J’ai croisé les flics ce matin. Je suis ressortie pour encore marcher. Descendue au port sur la jetée. Par un chemin moins long que la première fois. Et en marchant moins vite. Plus près des règles et moins inquiète. Plus consciente des lignes rouges à ne pas dépasser mieux incorporées. Ils sont deux, en voiture, qui s’arrêtent à ma hauteur une fois arrivée au port.
Bonjour Madame.
Bonjour, vous voulez mes papiers ?
C’est pratique, dit l’homme, les gens savent pourquoi.
Je suis sortie marcher au port. J’habite au niveau de la gare.
L’homme n’a pas de gant. Moi non plus. Je lui tends mon attestation.
On sait pas trop à quelle distance…
C’est deux kilomètres, répond la femme. Mais ils vont peut-être interdire cette après-midi.
Ah bon ?! Complètement ?
Il y a eu des abus, dit l’homme.
Des gens qui tout d’un coup se mettent à faire du jogging, complète la femme.
Eh oui, je dis, on prend l’air…
Oui mais le confinement, justement, c’est qu’on prend pas l’air, souligne la femme en montant d’un cran.
Bon c’est peut-être donc ma dernière marche…
Peut-être, pas sûr encore.
Prenez bien le temps de regarder la rade, suggère l’homme.
Prenez des photos au cas où, ajoute la femme. Bonne journée bon courage.

Aujourd’hui encore, je ris pour un rien.

Dimanche 22 mars – Jour 6

Le marché du dimanche est maintenu. Beaucoup plus clairsemé, désert même à côté de ce qu’il est d’ordinaire, quand il ne pleut pas, grouillant, rieur, et même quand il pleut, peuplé, souriant. Les marchands beaucoup moins nombreux, séparés chacun par au moins deux mètres, mains gantées, écriteaux plantés dans les caisses : « Prière de ne pas toucher les légumes ». Les clients, presque absents, et quand, c’est rare, ils font la queue, éloignés eux aussi de beaucoup plus d’un mètres.
C’est ce qu’on se dit avec la vendeuse de légumes où je vais chaque fois. Entre dimanche dernier, veille du discours présidentiel, et aujourd’hui, ça a profondément changé. Elle me raconte, la semaine dernière, malgré la pluie, beaucoup de gens, et qui se touchent et qui s’embrassent. Aujourd’hui pas une embrassade, pas un bisous, et les distances et les absences. On a vite et bien intégré.

Je réalise que depuis le début du confinement, je suis sortie chaque jour.
Jour 1 : Au port. Une bonne heure de marche rapide.
Jour 2 : Passage par le centre direction le jardin fermé. Un bon 40 minutes.
Jour 3 : La plage du Moulin blanc. 10 kilomètres aller-retour.
Jour 4 : Des courses et sortie des poubelles.
Jour 5 : Au port à pas plus tranquilles.
Jour 6 : Au marché du dimanche.
Et je culpabilise un peu. Si les 140 000 habitants de la ville faisaient comme moi, on pourrait pas. Mais je fais attention quand même, respecte les distances et ne sors pas trop malgré tout. Juste assez pour rester bien. Et puis cette foutue responsabilisation, encore et toujours, de l’individu, tandis qu’au niveau de l’institution, on fout en l’air les hôpitaux qui pourraient nous soigner, la recherche qui pourrait prévenir le danger, qu’on crée même le mal en bouleversant l’environnement, et qu’on laisse étouffer, tomber malade, crever peut-être, les sans logement, les étrangers en zone d’attente et les plus pauvres, en fait un bon gros bout de la… « population »…

Mardi 24 mars – Jour 8

Hier je n’ai pas écris. Est-ce que c’est parce que déjà l’extraordinaire devient ordinaire. Et qu’écrire, du même coup, devient moins nécessaire ? Est-ce qu’on peut s’habituer, aussi vite, une semaine, à un nouvel ordre aussi contraignant ?

Faut dire que je suis bien lotie. Petit cocon d’amour qui me tranquillise, un savoir s’occuper de quelques livres et d’un ordi cultivé depuis des années, et puis la vue et le jardin et les sorties toujours possibles dans une ville moyenne et peu concentrée…

Hier encore, je sortais pour aller voir mon médecin, qui maintenait ses rendez-vous, il avait l’air fatigué comme jamais depuis deux ans que je le vois régulièrement je ne l’avais trouvé fatigué. Au retour je tombais sur la porte ouverte d’un magasin. Un magasin de jeu qui aurait dû être fermée. Le gars profitait du désert pour bricoler, aménager, sa salle arrière, une salle de jeu, qu’il ne bricolait plus depuis qu’il était installé. Et en laissant la porte ouverte, il espérait quelques clients. Sa boîte allait couler si ça continuait comme ça. Il avait essayé de se faire exonérer de sa TVA, que nenni, pas la TVA, 4500 balles à payer. Et pour le reste des impôts, il apprenait qu’ils n’étaient pas annulés comme il avait cru, simplement reportés à la fin de l’année. Quant aux loyers dits suspendus, sa propriétaire ne pourrait pas vivre s’il s’autorisait lui à suspendre.

Il faut dire aussi que je me protège. Contrairement à beaucoup, autour de moi, je ne lis pas. Des articles et autres papiers sur le sujet, sur la période. Je dois même presque me forcer à ne pas oublier d’allumer la radio sur les coups de 13h pour avoir le gros des mauvaises informations, savoir juste à grands traits à quelle sauce on sera mangé.

Fermer les écoutilles, aménager la bulle. Je sens bien qu’elle menace de se fissurer quand en parlant avec les uns les autres ou quand quelque fois tout de même j’en sors de moi-même, quand je pense à tous les sacrifiés du présent, à tout ce que le confinement révèle de sordide de notre gouvernance et à l’après qui se prépare, qui s’annonce probablement encore plus noir que l’avant…

Mais la plupart du temps, j’aménage la bulle. Hier, les objets prenaient vie. La grande enceinte au sol en forme de triangle voulait se déplacer en se dandinant de gauche à droite. Un petit personnage en plastique blanc et bleu se cachait dans la trousse ou le panier à fruits, jouait avec nous à cache-cache.

Mercredi 25 mars – Jour 9

Je prends soin de mon apparence. Je ne pensais pas au début. Je pensais qu’au contraire, j’allais réadopter mon visage sans maquillage, quitter mes lentilles de contacts malgré que mes lunettes me rappellent l’adolescence, espacer les shampooings, me passer de boucle d’oreille… J’avais bien pris plein de vêtements mais j’imaginais en changer qu’au bout de quelques jours. C’était ça les 2 premiers jours. Dès le 3ème, je profitais du prétexte d’une sortie pour maquiller mes yeux. Dès le 4ème j’assortissais mes oreilles à mon pull. Et je mettais en fait mes lentilles chaque jour. Finalement je changeais de pull pratiquement tous les jours. Et quand j’enfilais mes chaussures pour descendre au jardin ou marcher, je ne les quittais pas jusqu’au soir. Bien sûr, il était là. Mon regard extérieur à qui j’avais directement quelque chose à montrer. Mais c’était moi que je servais dans ce soin porté à mon apparence. Continuer à pouvoir plaire à quelqu’un pour se plaire à soi, continuer à rythmer les jours, à les découper, ne pas ressembler la journée à celle du soir et du matin.

Hier, j’avais prévu de ne pas sortir pour la première fois. C’est le jour où ma cigarette a décidé de me lâcher. Elle ne s’allume plus, ou s’allume et s’éteint aussitôt. Sans savoir, je pars pour la vapothèque. Est-ce que vapoter fera partie des premières nécessités ? Elle le fera et il y aura du monde dans la rue qui fera la queue derrière moi pendant que le vendeur, sans pouvoir rien toucher – c’est la consigne à respecter en plus du mètre de distance – me vendra ma nouvelle cigarette et mon autre pile.

Trouverais-je chaque jour une nouvelle nécessité ?

J’ai eu au téléphone mon ami Égyptien. Sa femme algérienne sans-papiers qui ne s’autorise plus à mettre aucun pied dehors. Lui qui a trouvé avant-hier le cabinet fermé de sa médecin généraliste qui devait lui renouveler son arrêt de travail. Qui court après l’argent depuis 13 ans qu’il est en France et qui risque aujourd’hui de ne même plus pouvoir courir. Qui en plus fait de l’asthme chronique depuis 2 mois et qui s’inquiète de mourir du Corona pour sa famille, ses deux enfants, qui ne sortent pas eux non plus, enfermés tous les quatre dans un 40 mètres carré de banlieue parisienne.
Et puis j’ai eu un autre ami, qui vit des vide-greniers qu’il fait le printemps et l’été. Vide-greniers annulés bien sûr. C’est pourtant pour lui de ce qui relève des premières nécessités. Le mois qui vient il ne pourra pas payer son loyer.

J’ai l’impression que mon journal pue la petite bourgeoisie.

Vendredi 27 mars – Jour 11

Je me lève. Tôt. Entre 7h et 7h et demi. Je tire sans trop de bruit la porte coulissante et la referme derrière moi.
Le soleil se lève aussi. Gros rond rouge sur ciel bleu pâle au-dessus des maisons toits d’ardoise.
Pile de vaisselle dans l’évier, restes de chips ou de salade sur les plans de travail, je me retiens de nettoyer.
Je prépare le café. Range quand même le coin salon. Replie la partie lit du grand canapé-lit, débarrasse les verres vides, les assiettes à dessert, passe un micro coup de balai. Car le coin salon c’est mon coin travail. Tout au bout du L, encerclant la chambre, un bureau d’enfant où sont d’ordinaire les DVD et les CD qu’on a enlevés pour mon arrivée. Juste la place de mon ordi, d’une pile de feuille A4 et d’une tasse à café.

De 8 à 9, je travaille, c’est-à-dire je lis, j’écris des mails, de 9h à 9h45, je fais du yoga pour prévenir les sautes d’humeur qui continuent, du rire nerveux à la colère, 10h c’est l’heure de la douche, puis retour au travail, c’est-à-dire que là, j’écris ce que tu lis. Tout à l’heure, après manger, j’irai lire dans le jardin tant qu’il y a du soleil, un gros bouquin de fantaisie, idéal pour s’extraire, puis je remonterai, travaillerai. Je sortirai peut-être pour une course ou une « promenade » (ils ont ajouté « promenade » dans la liste des déplacements et ils ont précisé, périmètre d’1 kilomètre, maximum de la maison, encore une fois 1 kilomètre, ce n’est pas le même pour tout le monde). Puis je rentrerai, je retravaillerai, ce sera bientôt l’heure de l’apéro-skype.
Les jours se suivent et se ressemblent.
Les sautes d’humeur continuent.
Le soleil est toujours là.

Samedi 28 mars – Jour 12

Les jours se suivent et se ressemblent et invitent à penser à l’après.
Je vois…
La crise financière… dévastatrice.
L’autoritarisme d’État… débridé.
L’austérité relégitimée.
Je ne vois pas… les espoirs, que j’entends, les amis, qui parlent de services publics… réparés, d’économie au ralenti, de finance… affaiblie, de solidarités retrouvées…
Ça ne me ressemble pourtant pas d’être si pessimiste…

Dimanche 29 mars – Jour 13

Le confinement fonctionne comme un miroir grossissant.
Des privilèges et des violences.
De certaines de nos logiques et de nos différences.

Je me lève tôt, je saute du lit.
Il dort plus tard et prend son temps.

Je range et je lave quand le café coule.
Il se sert du café, s’assoit à son bureau.

Je consulte ma liste de choses à faire et je les fais.
Il se ballade de tâche en tâche ou bien de tâche en distraction.

Je me douche et m’habille, change de vêtement chaque jour.
Il se douche peut-être, à une heure incertaine, enfile chaque jour le même pantalon d’intérieur.

Je sors presque chaque fois.
La plupart du temps, il ne sort pas.

J’appelle un ami, un parent.
Il se laisse appeler.

Il est d’humeur égale ou quelque fois absent.
Je saute du rire à la colère.

Je fais du yoga presque chaque jour.
Il court un jour sur 4 et seulement quand il fait soleil.

Il pense à faire une machine, oublie, la fait le lendemain.
Je me retiens de cuisiner, passer le balai ou faire la vaisselle.

Avec ses amis, quand on fait des skype, ils passent leur temps à rire et des fois parlent sérieusement.
Avec les miens, on parle sérieusement tout le temps et on rit quelquefois quand on fait des détours.

Le soir je tombe de sommeil.
Il bouquine encore un peu tard.

C’est dimanche il prend son dimanche.
Je me laisse tenter.

Lundi 30 mars – Jour 14

Par la fenêtre, une scène.
En bas, sur le parking d’une salle de sport fermée, une poussette au milieu, à l’arrêt comme abandonnée, des bacs à poubelles et quelques humains.
Deux d’entre eux, deux hommes on dirait, pas trop vieux, font de l’exercice. Les mêmes exercices qu’ils faisaient en salle ? Et qu’ils reproduisent, au même endroit, ou tout à côté pour être précis, à l’abri des flics qui leur diraient que c’est interdit le sport collectif ?
Les quatre autre, un couple et deux jeunes enfants, sont en train de jouer à cache-cache. Dans un coin le père s’est caché, accroupi derrière les poubelles. Le plus jeune des deux enfants essaie de courir accroché à la main de sa mère, tandis que le plus grand file droit sur son père. Il rit aux éclats quand il le trouve, bras au ciel et visage en l’air, et le père aussi a l’air bienheureux qui s’extirpe de sa cachette.
Drôle de scène de bonheur familial incongru, grevée d’imaginaires post-apocalypitques, aux odeurs de poubelle et d’asphalte.

Mardi 31 mars – Jour 15

Soit un rien me fait rire, soit tout me fout en boule.

Ma table de nuit, une chaise en plastique, improvisée pour l’occasion. Sa surface râpeuse qui fait du bruit quand j’y attrape mes lunettes, un mouchoir ou mon téléphone. Sa surface glissante qui fait tout tomber quand j’y vais, malhabile, avec mes mains mal réveillées.

Mon nez qui coule tous les matins et éternue toutes les nuits.

Le bordel dans la cuisine. Le bout de vaisselle, un bol et un plat, traînant dans l’évier qui bloque l’entrée du broc qu’on voudrait remplir d’eau. L’autre bout qui sèche à côté, qu’il faudra frotter pour laver. Le paquet de céréales qu’il n’a pas rangé.

Le fait que je doive me retenir de ne pas ranger. Le fait que lui ne doive pas même s’en rendre compte.

Ma manière de tirer, comme une forcenée sur ma cigarette. Et tous les cafés que je m’enfile pour me réveiller…

Je ne suis pas sortie hier. Pas même descendue au jardin. Le vent soufflait fort, j’avais du boulot, il faisait froid, j’avais la flemme… D’habitude rares et passagères, mes sautes d’humeur deviennent, enfermée, la règle plutôt que l’exception.