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Pensée fragmentée pour corps morcelé

par Sophie Hellegouarch
le 7 septembre 2018

À nos esprits défoncés, à nos corps déformés

CORPS. des doigts tordus, déformés professionnellement, mon corps se plie aux exigences de l’organisation intériorisée du travail. gestes mécaniques, répétitifs, usant, abusant de mon être. mon corps ne m’appartient plus, il existe pour quatre-vingt dix minutes quotidiennes, s’active involontairement. il effectue tous ces réflexes, fruits d’un apprentissage forcené, assimilés à coups de chiffons. une douleur aiguë au poignet, une main qui dérape contre les armatures en métal, deux secondes d’arrêt de travail, le temps pour moi de laisser échapper un cri inaudible. mes jambes montent péniblement chaque marche de l’escalier, se dirigent vers une des vitrines, mes doigts empoignent la balayette pour ensuite virer toutes les miettes. de la droite vers la gauche, de dos, de face, puis de la gauche vers la droite, c’est le ballet des poils drus faisant valser la farine. c’est le ballet d’un corps qui tournoie et ne s’autorise jamais à défaillir, tel un danseur redoutant le geste manqué qui serait fatal, mais qui continue jusqu’à l’impossible. la douleur s’immisce partout où le corps s’effrite. la douleur comme une corde tendue d’une extrémité à l’autre. des doigts jusques aux pieds. tous les matins, mon corps se réveille un peu moins douloureux que la veille, mais toujours un peu plus fatigué qu’hier.

RÉPÉTITION. briser les minutes qui attachent ce corps paralysé qui s’active mécaniquement à nettoyer des surfaces qui sont salies par d’autres personnes qui font elles-mêmes les mêmes tâches perpétuellement dans une spirale infinie qui nous aspire finalement tou-te-s. le travail aspire mes pensées et toutes mes pensées vont vers la destruction du travail. jeter une allumette dans un bain d’essence coulé sur ce sol sali tous les jours. nettoyer par le feu. détruire ce qui me tient physiquement à cette tâche répétitive. briser le verre qui habille les vitrines qui enrobent les sucreries qui recouvrent ces plaques qui collent les miettes qui salissent ce lieu qui emprisonne mon corps qui souffre au travail qui finit par me briser.

SALE BOULOT. la crasse, noire, collante. au creux des joints du carrelage, elle s’accumule. dans les coins, repoussée par les outils imparfaits. cette crasse qui s’entasse, salit mon corps. et les mêmes gestes, ne pas avoir le temps pour cette crasse logée dans des endroits parfois improbables. le casse-tête. la productivité. le temps imparti. mais pas le temps. l’eau de plus en plus sombre, les allées et venues des chaussures, piétiner la saleté. l’inutilité de la tâche. quand la seule façon d’être vue est de ne pas nettoyer. mais surtout ne pas se faire remarquer. ni vue, ni entendue. le bruit de la présence humaine étouffée par les machines. ne pas taper dans les murs, ne pas cogner les outils contre le métal, ne pas être brutale, être discrète, surtout silencieuse. ne pas se plaindre, ne rien dire. crier entre ces baies fermées à clefs, la tête dans les fours, les sacs jetés dans l’escalier. plus la peine, trop de peine. la crasse qui m’obsède, toujours là, qu’il faut que je frotte, prendre du temps pour elle, en prendre toujours plus, pour la perfection. ne pas pouvoir, mais comme une obsession qui me trotte dans la tête, elle me rappelle que mon travail est superficiel. faire comme si tout était en place, comme si tout était à nouveau propre. ne pas voir l’usure, donner l’illusion de la nouveauté.

DISPARITION. c’est comme si, là, tout de suite, à ce moment précis, cette lessive, ce n’était pas moi qui la balayait, c’est elle qui m’effaçait. un peu comme si je l’absorbais et par une réaction chimique, je m’évanouissais, je n’étais plus, je disparaissais. il y a ces réflexions, claires, nettes, sans détour d’une patronne qui demande à son employé pourquoi tu le fais, il y a une femme de ménage pour ça. tu me le dis car tu le dénonces mais je me demande pourquoi tu me le dis, je t’en veux et en même temps je comprends, mais quel intérêt. toi-même tu ne sais pas à quel point c’est blessant, humiliant, et tu ne peux te l’imaginer, tu es en bas de l’échelle mais pas encore assez. on est au même niveau et pourtant c’est moi qui nettoie ta merde, je serai toujours en dessous, je serai toujours l’invisible. je suis ce corps qui se glisse derrière les vitrines, dans l’escalier, attrape une éponge et plonge dans le travail, ce corps qui ne doit pas faire de bruit – ne pas taper contre les murs – surtout ne pas prendre trop de place. ce corps qui doit se faufiler à travers les autres, laisser la place, laisser passer, s’effacer – pardon.

MISE EN SCÈNE. c’est tout au fond de moi, cette rage profonde qui monte et qui descend, qui part et qui revient, qui remonte et qui explose et qui détruit tout. le sourire que j’ai envie d’effacer des visages, la politesse réduite en petits morceaux. des interactions pensées, créées, calculées. rapport de pouvoir. toute cette haine étouffée – enragée – en fuite. ce cri mis en sourdine pendant qu’ils tiennent les ficelles. comprendre que nous serons toujours coincé-es là-dedans, en bas, très loin. comprendre que ce ne sera jamais nous. accepter d’endosser le costume pré-conçu. s’insérer dans un lieu pré-fabriqué et se bousculer. comme un spectacle pitoyable de l’inégalité dans l’inégalité. comme une spirale qui sera toujours descendante. comme ce doigt énorme qui enfonce nos têtes dans nos corps, qui baisse nos regards, qui nous fait plier. tous les soirs, nous répétons la même scène confortable et parfois une faille dégueulasse où chacun-e enlève son masque. les relations éloignées des abstractions, les relations replacées au sein des rapports de pouvoir. avoir à tout prix le contrôle et ne pas s’en sortir indemne, d’un côté comme de l’autre. je te le répète, ce costume n’est pas le tien, tu n’auras jamais le contrôle. Nous répétons tous les soirs notre aliénation jusqu’à notre propre annihilation.

Sophie Hellegouarch.





Pensée fragmentée pour corps morcelé par Sophie Hellegouarch (pdf, 79.3 ko).