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Sociologie(s) publique(s) ?





Les rideaux

par Sophie Hellegouarch
le 7 février 2019

Là sur les marches de l’escalier, je vous observe à travers les carreaux jaunis des portes. Je les ai toujours trouvées moches d’ailleurs, ces portes marrons avec ces carreaux jaunes. Couleur fumée de cigarette. Tout me semble tamisé désormais, cette ambiance créée par la lumière des ampoules, elle aussi jaune, presque étouffante et cette couleur saumon sur les murs, rien pour arranger. Du boulot en plus. Faut décrocher les rideaux blancs qui habillent les grandes baies. C’est le branle-bas de combat dans la maison. Enlever chaque crochet de chaque œillet, les fourrer dans la machine, hop c’est redevenu blanc, par magie, et remettre un par un les crochets pour faire sécher les rideaux à leur place. C’est beau et ça sent le propre, pour un instant on oublie l’odeur du tabac. C’est pas toi qui fumes, c’est toi qui laves. De l’utilité des rideaux. De la cuisine, on observe une partie du quartier, un quartier pavillonnaire comme ils disent, comme je l’apprendrai plus tard. Nous on dit la cité parce que c’est tout nouveau dans la ville, ça élargit le bourg et ça bouffe les champs. Bon j’ai finalement appris que c’était ridicule d’appeler ça une cité et puis pour certains, c’est ridicule d’appeler ça une ville. Après tout, ici, c’est loin d’être la banlieue parisienne. Très loin en fait, mais j’y pige que dalle à ce que disent les gens. La réalité de mon enfance, elle, s’est dérobée par cette confusion entre les mots.

Je connaissais pas grand-chose, que les alentours, ça avait beau être petit, j’en connaissais pas tous les recoins. Mes petits pieds avaient pas foulé tous les morceaux de bitume du patelin. Mais j’ai vu le béton gagner du terrain et puis les champs, grignotés. Je courais dans les herbes hautes, on avait peur de se faire piquer par des vipères, puis tout à coup, y’a eu un sentier avec des cailloux dans lequel on se méfiait juste des crottes de chien. Au bout du sentier, plus de champ en friche, une belle route goudronnée avec des belles maisons. Une maison toute blanche avec des vieux dedans qui m’engueulent parce que mon chien pisse à côté de chez eux. J’comprends pas. J’ai pas appris à aimer les vieux ce jour-là, surtout les vieux avec une grosse voiture étincelante et une maison plus grande que la mienne avec une pelouse nette et des rosiers de toutes les couleurs. J’habitais là avant eux après tout, je me sentais tout à fait autorisée à promener mon chien où je voulais. Déjà des limites à ma liberté, elle était pourtant pas bien grande. J’étais énervée, un peu honteuse et puis surtout, je me suis sentie observée. C’est donc ça ce que font les gens toute la journée, ils observent les autres à travers leurs grands rideaux blancs. On est à table, papa face à la baie, face au quartier, maman sur le côté, prête à bondir pour ramener le rideau quand il la dévoile. Observer sans être vue, ça c’est de l’art, toute une technique. Y’a la télé allumée sur le frigo, à gauche de la fenêtre, mais finalement les voisins nous offrent un spectacle tout aussi passionnant. Au moins, les voisins on les connaît, pas comme ces gens lointains de la télé. J’ai appris à me cacher des rideaux, surtout ceux de mes parents, encore plus quand il a fallu que j’embrasse pour la première fois un garçon. J’ai préféré faire ça devant les rideaux des vieux du quartier d’à côté. Je me suis dit qu’ils allaient quand même pas m’engueuler juste parce que je n’arrivais pas à laisser partir mon amoureux.

Maintenant je n’y retourne plus, je ne serai plus jamais du bon côté des rideaux, je serai toujours l’observée. Plus jamais je ne m’enroulerai dans ces longs rideaux, imitant la toge d’une romaine, plus jamais je n’observerai papa et maman du haut de mon escalier, plus jamais je ne tournerai la tête à table pour subitement regarder la nouvelle voiture du voisin. Les rideaux finissent toujours par jaunir, quoi qu’il arrive, les gauloises blondes encrassent. Finalement, il n’y a plus personne pour les laver. Comment du toujours de l’enfance on en arrive au plus jamais ? Ça va si vite. C’est pourtant logique, si papa ne se tient plus face à la baie, c’est que quelque chose ne va pas. Qui dit maison familiale, dit famille. Encore faut-il en avoir toujours une. C’est pas moi qui le dit, ce sont les mots et leur sens, derrière lesquels chacun met bien ce qu’il veut finalement. Il n’y a plus que maman et moi, dans cette cuisine couleur saumon et maman ne regarde plus ce qui se passe dehors, maman regarde dans le vide, maman regarde je ne sais quoi dans son assiette. Il faut que tu manges. Le rideau est devenu le voile devant ses yeux. Peu importe ce qui se passe à l’extérieur. De toute façon, les gens montrent bien ce qu’ils veulent. Ce qui se passe à l’intérieur, c’est tout autre chose. Les façades des quartiers pavillonnaires (comme ils disent), ça nous sert surtout à garder la face, à pas montrer ce qui se trame. Chacun dans sa petite maison individuelle, derrière son rideau, qu’il soit grand ou petit, blanc ou jauni.

D’ailleurs, j’ai toujours trouvé ça louche les maisons sans rideau.

Sophie Hellégouarch.