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Sociologie(s) publique(s) ?





Les déclassées classeuses

par Charline Branly
le 30 septembre 2018

Habiter un quartier de logements sociaux offre peu d’intimité. Les logements construits dans l’urgence de l’après-guerre laissent place à la promiscuité. Aussi, la vie des habitants est rythmée par un quotidien savamment mis en scène. C’est sur ce sujet que nous aimerions écrire quelques mots.
Vivre en « HLM » est synonyme de déclassement social dans notre société actuelle. Mais, les habitants de ces quartiers, ou du moins d’un quartier que je connais, nous montrent qu’au prix d’une stratégie de mise en scène de la vie privée il est possible de valoriser son image. Il s’agit donc de rendre publique certains moments de la vie privée. Bien entendu, pour ce faire, il faut connaître ce qui a de la valeur au sein du quartier.
Dans ce quartier d’habitat social en particulier, vivent de nombreuses familles monoparentales (des femmes avec leurs enfants principalement). Aussi, la façon dont les mères gèrent la sphère domestique a de la valeur pour émettre un jugement positif ou négatif. Pour reprendre Colette Pétonnet, un « climat de sourde rivalité » se met en place « contre l’infériorisation suprême » [1].
Le premier élément de jugement dans le quotidien d’une famille monoparentale de quartier social dans les années 90, est la gestion du temps. L’heure de lever, du repas, de coucher, sont des temps de vie qu’il faut mettre en avant afin de montrer aux autres habitantes que le quotidien est géré. Pour cela, les meilleurs indicateurs sont les enfants : ouvrir à temps les volets le matin pour partir à l’école, se diriger vers l’école bien habillé(e), coiffé(e), et si possible avec la fin de son petit déjeuner dans les mains ( les gâteaux à la dernière mode sont fortement recommandés).
Le temps du midi, du goûter et du soir sont eux aussi codifiés. Il s’agit, pour les mères, d’appeler leurs enfants suffisamment fort à travers la fenêtre et annoncer selon le temps de la journée : « à table », « au goûter », « les devoirs », « au bain »… De cette façon, chacune peut surveiller ce que fait la voisine. Enfin, il faut fermer ses volets à la bonne heure…
Le deuxième élément est la grande surface choisie pour nourrir la famille. L’arrivée des magasins « hard discount » a été un faux ami pour de nombreuses familles. Ces grandes surfaces sont attrayantes au niveau du prix mais stigmatisantes pour ceux et celles qui décident d’aller s’y approvisionner. La meilleure stratégie pour les fréquenter, est de s’y rendre avec des sacs plastiques de magasins qui sont mieux perçus (se rendre à Liddl avec des sacs Carrefour). La famille adoptera la même stratégie si elle doit se rendre aux « restos du coeur » où au « secours populaire ».
La difficulté supplémentaire se situe lorsque une voisine viendra demander d’acheter « un lait », un dimanche où les supermarchés sont fermés. Que faire ? Lui vendre un litre de lait et trahir sa provenance ? Le plus judicieux est de toujours avoir un litre de lait de marque en réserve.
Le troisième élément est la tenue de l’appartement : le ménage. Il faut montrer que les tapis, draps, couettes sont aérés régulièrement voire quotidiennement ; si les mères disposent d’un aspirateur, il est important de le faire fonctionner fenêtres ouvertes afin que chacune puisse entendre le ronronnement de l’appareil. Etendre le linge au balcon permet de discuter avec ses voisines et devient un moment où les mères peuvent se plaindre du repassage à venir. Toute discussion sur les habitudes de ménage est un moment où on peut rivaliser.
Dernier point, fêter le passage dans les classes supérieures avec suffisamment de bruit pour attirer l’attention du voisinage. La fenêtre ouverte permet de témoigner de la réussite de son enfant comme un signe annonciateur de la sortie du quartier.
Les mères des familles monoparentales de ce quartier des années 90 ont compris que « la différence se produit surtout par rapport à un manque » [2]. La sphère domestique étant l’univers sur lequel elles peuvent influer, il est le théâtre d’enjeux importants afin de lutter contre « l’infériorisation suprême ».

Charline Branly

[1Colette Pétonnet, Catherine Choron-Baix« On est tous dans le brouillard », C.t.h.s. Format, numéro 70, 2012.

[2Ibid.




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