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Sociologie(s) publique(s) ?





Les couteaux

par Annette Vazel
le 30 septembre 2018

Jeudi, neuf heures. Lucienne appuie lentement sur le bouton de la petite cafetière achetée à Leclerc il y a six mois. Il va décidément falloir la changer, cette cafetière. Elle n’a pas coûté cher mais elle coule tout le temps. Fabriquée on ne sait pas où, par on ne sait pas qui, pour un salaire de misère, alors que la plupart des jeunes qu’elle croise dans le quartier n’ont manifestement pas de boulot ; à moins qu’ils n’en cherchent pas vraiment non plus.
Quand Lucienne est venue s’installer dans ce petit appartement, elle n’a pas vraiment eu le choix : ni de la rue, pas chère parce qu’en voie d’abandon, ni du logement, carrément décrépit, ni des quelques meubles en pin, achetés à But dans la précipitation avec son fils. Elle n’avait quasiment rien emporté en quittant la maison de Guilers. Elle avait beau y avoir vécu 25 ans, rien de tout cela ne lui semblait être à elle. De toute façon Jacques avait toujours tout payé, tout décidé, tout ordonné, depuis ce fatal jour d’octobre 65 où elle avait cédé à ses supplications de l’épouser. Elle avait circulé dans cette maison de lotissement telle une ombre dans un univers qu’elle entretenait avec soin, mais pour lui, pour ses amis à lui, pour ses enfants.
Dans le mini-buffet où elle range ses quatre assiettes, il y a cependant une douzaine de couteaux d’argent, qu’un brusque désir lui a fait mettre dans son bagage en mai dernier. Sans vraiment réfléchir. Parce qu’elle les aimait particulièrement ? Ils n’avaient presque jamais servi, en l’absence des fourchettes assorties qui n’étaient jamais venues les rejoindre. Mais ils étaient le seul cadeau de prix de toute sa vie conjugale. Jacques les lui avait offerts au lendemain de la première volée de coups qu’il lui ait donnée dans la maison toute neuve. Peut-être bien que lui aussi avait imaginé que les choses iraient mieux une fois qu’ils seraient bien installés. Peut-être bien qu’il avait eu davantage honte de sa violence pour l’avoir déployée cette fois- derrière une façade respectable et difficilement acquise. Ce jour-là, pour la première fois, il avait juré de ne jamais recommencer. Il lui avait apporté ces fichus couteaux comme preuve de son amour indestructible et il avait promis de prendre maintenant soin d’elle. Elle serait la reine de leur nouveau foyer, avec des tas de belles choses qu’il allait peu à peu lui offrir. Mais il n’y avait rien eu d’autre. Et les douze couteaux Cristofle sont maintenant là, polis, étincelants, déplacés, incontournables ... et dérangeants.
Lucienne termine son café. Elle est fatiguée de sa nuit trop courte. Les jeunes du dessus ont encore fait le chambard jusqu’à trois heures du matin. C’est comme ça trop souvent mais ils ont l’air bien gentils et elle n’ose pas leur dire qu’ils la dérangent. D’ailleurs elle n’ose jamais rien dire à personne. Elle ne s’en rendait pas totalement compte quand elle était avec Jacques. Il parlait tout le temps, il attirait les gens à la maison. Pour elle, quelques échanges deci delà avec les épouses des copains lorsqu’elles la suivaient en cuisine pour un coup de main, avec quelques voisines aussi. De toute façon ça lui suffisait, elle n’avait jamais été très bavarde. Mais là, depuis six mois qu’elle habite cet immeuble, elle n’a jamais dépassé le bonjour bonsoir avec aucun des habitants. Des jeunes pour la plupart. Etudiants ou au chômage, elle ne sait pas trop. Certains bien polis, d’autres pas du tout, mais aucun qui puisse avoir quelque chose à dire à une vieille ignorante comme elle. Quand elle les croise ou bien ils dégringolent les escaliers avec l’air d’être toujours en retard, ou bien ils sont toute une bande en train de rigoler entre eux, ou bien ils se traînent avec les yeux à peine ouverts. Jamais en situation de vraiment la voir en tout cas.
Mais le gros problème de Lucienne, c’est le type du rez-de-chaussée. Un brun costaud d’une quarantaine d’années. Elle est certaine de l’avoir vu ricaner sur son passage, certaine aussi qu’il fait des trafics louches. Il n’est pas là parfois pendant plusieurs jours, puis de retour avec de gros cartons. Très sûr de lui comme Jacques et dans un endroit aussi déglingué, Lucienne ne trouve pas ça normal. Et elle est absolument certaine qu’il est plusieurs fois rentré chez elle en son absence. Il doit avoir un double de clé, ou un passe, et il fait ce qu’il veut dans l’immeuble. Il y a des choses qui ont disparu de chez elle, des petits objets du quotidien. Une fois son tire-bouchon, d’ailleurs bien inutile dans sa vie solitaire et qu’elle n’a pas remplacé. Une autre fois un torchon et là, elle est sûre que c’est lui qui a fait le coup parce que, son torchon, elle l’a clairement vu un jour, sur un dossier de chaise de sa cuisine en désordre, par la fenêtre exceptionnellement ouverte. Peut-être aussi un paquet de café, il y a un mois, mais là elle n’en jurerait pas. Elle achète toujours le café par paquet de deux quand il est en promotion chez Leclerc et elle n’a pas retrouvé le deuxième quand elle en a eu besoin. Lucienne est terrorisée par ces intrusions. Imaginer cet homme en train de fouiller dans son buffet, dans la penderie en plastique de sa chambre peut-être, la rend malade de peur, de dégoût et de honte à la fois. Elle évite le plus possible de sortir quand elle le sait dans les parages. Elle s’enferme soigneusement à clé toute la journée. Elle rentre la tête dans ses épaules maigres et trotte dans l’entrée de l’immeuble pour ne pas avoir à croiser son regard. Et elle pense à lui presque tout le temps.

Dix heures. Novembre est gris. Vers six heures et demie, Patricia lui amènera Magali. C’est une chose qui ne se produit pas souvent. Sa belle-fille n’a jamais semblé lui faire beaucoup confiance pour s’occuper des enfants. Quand l’aînée était petite, la famille vivait encore en appartement et Patricia lui amenait de temps en temps sa fille pour des après-midi dans le jardin de Guilers. Mais depuis 99 ils sont bien installés dans leur pavillon de Gouesnou et ils n’ont pratiquement plus jamais besoin de ses services. Magali, elle ne la connaît donc pas vraiment bien, elle ne sait pas trop comment elle va occuper ce soir cette gamine abandonnée à la fois par ses parents qui mangent chez des amis et par sa soeur qui dort chez une copine. Une solution peut-être : trouver chez Leclerc un petit jeu pas trop cher qui parvienne à l’intéresser, au moins pendant la petite heure d’avant le repas.

Onze heures. Vaisselle du petit déjeuner faite, chambre remise en ordre, cheveux gris rassemblés en une courte natte. On lui dit parfois qu’elle fait jeune, avec son corps petit et mince, son jean bon marché. Elle dirait plutôt qu’elle n’a pas réussi à grandir, étouffée sous le poids de Jacques, le craignant à l’égal de ses enfants. Sauf qu’eux, ils ont pu, ils ont su partir. Sa fille très vite et le plus loin possible, en la méprisant pour sa soumission. Son fils seulement à son mariage avec une fille dynamique qui l’a beaucoup éloigné d’elle. Mais elle, pourquoi donc est-elle restée encore dix ans de plus, toute seule, à subir ses crises de rage et ses constants sarcasmes ? Lucienne descend maintenant l’escalier gris et sombre de son petit immeuble, vite, heureusement sans rencontrer personne. En ouvrant la porte de la rue, elle reçoit en pleine figure le regard pétillant de sa voisine du premier. Cheveux gris bouclés en bataille, robe marocaine plus de la première fraîcheur, un sac de papier de la Mie caline dans la main gauche, elle lui sourit avec élan ... et se précipite ver l’escalier. C’est évident, elle vient tout juste de se lever et elle est descendue s’acheter une viennoiserie pour mieux savourer son petit déjeuner tardif.
Cette femme… cette femme ... mais comment a-t-elle bien pu, elle aussi, atterrir en pareil endroit ? Lucienne baisse toujours les yeux lorsqu’elle la croise, petite chose chiffonnée qui décode son bonjour chaleureux comme un geste forcé de commisération ! Son intéressante voisine n’a guère que dix ans de moins qu’elle ; sa boite aux lettres dit qu’elle s’appelle Lucie, elles ont toutes deux presque le même prénom. Mais, Lucienne en est sûre, entre leurs deux histoires, il y a un gouffre infranchissable. Souvent, couchée tôt le soir, elle tend l’oreille vers la musique du dessous, étrangement dominée par la mélancolie du violon, alors que Lucie a l’air tellement joyeuse ! Et elle tente de s’imaginer sa vie d’avant, pleine d’amis, de bouleversements heureux et malheureux, d’idées originales, de violentes passions peut-être... Une seule fois Lucienne a eu le temps d’observer l’appartement par la porte laissée grand’ouverte, pendant que son occupante descendait la poubelle. Rien à voir avec son logement à elle, ordonné et grisâtre. Ici des feuilles de papier et des livres partout, des tissus bariolés aux murs, une vieille table en bois et deux chaises, des étagères avec de la vaisselle dépareillée et un radio compact gris tel que les jeunes du quartier en trimballent quand ils squattent le jardin public des après-midis entières ; un divan avec plein de coussins et, comme abandonné dessus, un ordinateur portable ! Comme elle, Lucie n’a pas de voiture, pas de travail, pas d’argent,pratiquement pas de visite, son oreille aux aguets s’en rend bien compte. Mais elle, elle est vivante ! Elle ne se contente pas de mots fléchés toute la journée.

Midi. Lucienne n’a rien trouvé chez Leclerc qui puisse amuser ce soir une petite fille de 5 ans. Dans les grandes surfaces, on ne vous propose un certain choix de jouets qu’au moment des achats de Noël. Elle a donc couru jusqu’au magasin spécialisé de la rue de Lyon où tout était trop cher et elle en revient bredouille. Par la gare et le boulevard Gambetta, histoire d’apercevoir un peu la mer. C’est son principal bonheur depuis qu’elle vit à Brest, après toutes ces années de petites maisons à horizon limité. A Guilers, aller de chez elle au bourg, c’était se dire à chaque pas que toutes ces maisons pareilles à celle où elle vivait logeaient des vies toutes plus heureuses que la sienne. A Brest les façades d’immeubles ne lui font pas de mal et ses regards s’évadent vers l’enfilade des rues, jusqu’au bout de mer ou de ciel qui les prolonge. Aujourd’hui, elle s’accoude au parapet qui surplombe la gare. La vue doit être plus belle depuis les appartements du boulevard, où le regard peut ignorer le long hangar gris de la Sernam et même, derrière, tout ce fouillis de vieux édifices disparates du port de Commerce, dont elle ne comprend pas l’utilité. Mais elle fait l’impasse sur ce premier plan qui la dérange et sa poitrine maigre aspire tout ce qu’elle peut d’océan moutonneux, de voiles gonflées de vent, de falaises qui se dessinent à l’horizon… Et soudain, la soirée avec sa petite fille ne l’effraie plus autant, même sans jouet. Elle doit juste se dire qu’elle est l’une de ses deux grand-mères et qu’une grand-mère a forcément quelque part une petite place dans la tête d’une enfant.
Lucienne commence à remonter la rue de la République. Une rue sans vie, de plus en plus noire à mesure qu’on la remonte. Mais jusqu’au croisement avec la rue Victor Hugo, on baigne encore un peu dans la clarté de la mer qu’on vient de laisser et des maisons de temps en temps rafraîchies. Elle jette un coup d’oeil sur le local bleu du trottoir d’en face, d’habitude fermé à cette heure-là. Tiens ! la porte est ouverte ! Lucienne ressent comme un appel... Dix fois, elle s’est arrêtée devant le local fermé, à lire les affiches de l’association, à observer derrière la vitrine les traces de vie laissées par toutes les femmes qui fréquentent ce lieu ... Dix fois elle a pressé le pas devant le local ouvert - il est toujours ouvert l’après-midi- , pour qu’on ne perçoive pas sa curiosité, pour qu’on ne l’interpelle pas. Et elle a poursuivi son chemin sans but, loin de tous ces échanges chaleureux dont elle entend les éclats dans son dos et auxquels elle n’osera jamais se mêler.
Aujourd’hui l’air du large lui a donné de l’audace. Elle traverse brusquement la rue, pénètre dans le local. La femme assise au bureau, à peu près de son âge, vient instantanément à sa rencontre et lui lance joyeusement, sans attendre de réponse :
"Bonjour ! .... Asseyez-vous !... Vous voulez un thé à la menthe ? Il a fini d’infuser, je crois !"
Lucienne aurait préféré demander juste des prospectus, échanger deux ou trois phrases et s’enfuir. Mais la voilà devant son verre de thé, enfoncée dans des sièges bas et fatigués, recouverts d’un tissu mauve - ça lui rappelle un peu chez Lucie -, coincée par une table basse et le regard d’une femme planté en elle. Elle ne dit rien, cette femme, elle sert le thé, elle n’a pas l’air pressé mais elle attend sûrement que Lucienne lui parle... Coup de chance, le téléphone sonne. La dame s’excuse et décroche :
"Rien sans elles, bonjour ! ....Oui, vous êtes bien à la permanence."
Lucienne n’écoute pas la suite. La conversation téléphonique va bien prendre quelques minutes. Ca va lui donner le temps de souffler, de s’approprier un peu ce qui l’entoure. C’est encore plus gai qu’elle ne l’avait pressenti à travers la vitrine. Désordonné aussi. La poubelle déborde de papiers et le sol ne doit pas être lavé très souvent. Mais sur le bureau il y une lampe à la lumière douce et des fleurs, sur la petite table une corbeille de fruits. Un peu partout des affiches colorées qu’elle ne distinguait pas bien de l’extérieur, qui parlent de droits des femmes, de marche, de solidarité. Les deux taches rouge et jaune qu’elle apercevait sur le mur de droite, ce sont des petits débardeurs, punaisés là, avec un slogan en espagnol dessus ! Et puis il y a cette phrase à propos des femmes battues qui la fascine depuis son premier passage dans la rue. Enorme, calligraphiée en noir sur blanc par une main féminine :
Un million de femmes battues
Un million d’hommes qui frappent
Pourquoi ?

Aujourd’hui elle peut la capter d’un seul coup d’oeil et la phrase lui entre droit dans le coeur. Elle est une dans ce million de femmes et Jacques ressemble donc sans doute à des centaines de milliers d’autres hommes ! Elle scrute le profil de la femme qui continue de parler au téléphone, de souvenirs d’Algérie, d’entretien, d’heure de rendez-vous. La parole facile, très sûre d’elle. Les humiliations qui ont jalonné l’existence de Lucienne, elle ne les a sûrement jamais connues. Que pourraient-elles avoir à se dire toutes les deux ? Mais après tout, ce pourquoi que les gens d’ici ont affiché sur leur mur, elle sait peut-être y répondre ? D’après cette affiche, il y aurait donc dans ce pays un million de femmes aussi nulles qu’elle ? Peut-être bien même, pour que ça arrive à faire un million, parmi celles qui ont un bon boulot et les moyens de s’enfuir ? Ca, Lucienne ne l’aurait jamais imaginé !
"Excusez-moi ! Je vous ai complètement abandonnée ! Je m’appelle Hélène. Et vous ? C’est quoi votre prénom ?
- Lucienne."
La femme aux cheveux gris lui sourit, se met à boire son thé, et Lucienne se sent à cet instant un tout petit peu plus à l’aise, suffisamment en tout cas pour faire comme elle.
"Vous avez entendu parler de notre association ? Ou bien vous habitez peut-être le quartier ?"
Décidément, la question que Lucienne redoutait tellement et qui l’a tenue à distance de ce local ne viendra pas. Soulagement. Parce que, dire à cette dame pourquoi elle est entrée dans le local, elle en serait bien incapable ! Elle s’entend lui répondre :
" Oui, j’habite à deux rues d’ici, depuis 6 mois seulement. Avant j’ai habité Guilers pendant 20 ans mais je viens de quitter mon mari..."
Pas de oh !, de ah !, de ah bon ? surpris, choqués ou curieux. Aucune réaction chez son interlocutrice, si ce n’est un regard qui entre un peu plus loin encore dans le sien, qui a l’air de lui dire, je sais que c’est dur, mais si vous pouviez continuer à en parler ...
Et Lucienne se met à raconter. Sa vie avec l’homme qui l’a cognée régulièrement pendant presque 40 ans. Par jalousie au début. Il l’avait rencontrée en 1960 en tant que client dans l’hôtel où elle travaillait depuis deux ans. Il l’avait donc vue faire l’aimable avec des tas d’hommes et les clients avaient parfois le propos et la main lestes, sans qu’elle ose protester. Avec ces images dans la tête, il ne supportait plus qu’elle échange trois mots avec un autre homme. Elle avait peur de ses coups mais il lui disait qu’il l’aimait et ça la valorisait qu’il fasse tellement attention à ses moindres gestes. Elle avait cependant petit à petit renoncé à toute coquetterie pour éviter les scènes. Mais quand il l’a frappée, enceinte de son deuxième, un soir où il rentrait à la maison fin saoul, juste parce qu’elle ne voulait pas coucher avec lui, elle s’est enfuie. Elle a vécu deux mois dans un foyer qui hébergeait des femmes dans la même situation qu’elle. Mais Jacques venait tout le temps la relancer. Elle avait 24 ans, bientôt deux enfants sur les bras, aucune famille pour l’aider, elle n’avait pas revu sa mère depuis qu’elle avait claqué la porte à 17 ans. En plus, Jacques avait belle allure dans les costards qu’il portait maintenant tout le temps, vu son boulot de commercial au garage Renault. A vendre des voitures toute la journée, il était de plus en plus doué pour le boniment et Lucienne voyait bien que ses collègues du foyer le regardaient avec intérêt. Lorsqu’il l’a demandée en mariage, elle s’est crue sauvée : il l’aimait donc plus que jamais et les deux mois de séparation lui avaient donné le désir d’une vie familiale stable. Tous les deux, ils allaient construire du neuf.
Il n’en a rien été. Après la deuxième naissance, elle a eu du mal à remonter la pente. Elle a commencé à se sentir moche, stupide, par rapport à lui qui réussissait si bien dans son métier. Et elle s’est ratatinée de plus en plus, sous les insultes qui précédaient ou accompagnaient maintenant les coups.
Hélène l’a laissée parler sans pratiquement rien dire, mais là elle l’interrompt doucement :
"Enfin, Lucienne, après tout ce temps à subir sans protester, vous avez tout de même trouvé la force de partir ?
- Ce n’est pas de la force ! de la force, je n’en ai pas du tout..."
Hélène proteste et elle a l’air sincère :
"Mais si ! Je vous regarde depuis que vous êtes entrée et je la sens bien, cette force qui est là, qui sort de vous...
- Non, vous vous trompez, ce n’est pas de la force. C’est juste que tout d’un coup j’ai eu trop honte. On était au mois d’avril. J’étais là, toujours toute seule dans cette grande baraque où il était moins présent que jamais depuis qu’il avait pris sa retraite. Au week-end il fréquentait régulièrement le dancing 29, vous savez, à côté de la 4 voies au Faou. C’est ouvert même l’après-midi, là-dedans. Alors j’ai vu arriver tous les jours fériés du mois de mai, j’ai compté sur le calendrier et ça faisait peut-être la moitié du mois où il allait me laisser tous les soirs. Ce n’est pas que j’adorais sa compagnie mais chaque fois qu’il allait danser avec d’autres femmes c’était comme une insulte de plus pour moi ! Alors là, j’ai pas pu supporter. J’ai mis deux ou trois trucs dans un sac et je me suis réfugiée chez mon fils.
- Et maintenant que vous êtes partie, vous vous sentez sûrement mieux !
Vous êtes soulagée ?"
Lucienne hésite à répondre. Soulagée de ne plus avoir à le supporter, elle l’est sans doute. Même si depuis quelques années il ne la battait même plus. C’était devenu comme s’il ne la voyait pas ! Mais elle raconte son désoeuvrement dans son petit logement où il n’y a rien à faire de la journée. Elle ne parle à personne et personne ne lui parle, puisqu’elle n’est pas intéressante. Elle aimerait faire un peu quelque chose de ce temps disponible ; peut-être aider les gens, mais elle se méfie de tout le monde et de toute façon, elle ne sait rien faire.
Alors là, cette Hélène de Rien sans elles, elle n’est plus d’accord du tout ! Sûrement parce que son travail c’est d’encourager les femmes désespérées qui débarquent la voir. Elle revient de nouveau sur cette histoire de force qu’il y aurait en elle. Mais de quoi parle-t-elle ? Lucienne sait bien à quel point elle a peur de tout et de tout le monde. Elle est sur le point de décrire les angoisses que lui inspire son voisin du rez-de-chaussée, sa panique face à l’assurance de la femme du premier. Mais elle n’en a pas le temps. Une jeune femme à la peau noire entre avec exubérance dans la pièce, se précipite pour l’embrasser, elle, puis embrasse Hélène à qui elle annonce joyeusement à grand renfort de gestes :
"Ca y est ! Je t’apporte ma lettre ! J’ai drôlement eu du mal mais qu’est-ce que je suis contente ! Finalement je ne suis pas si nulle que ça ! Je sens bien que j’ai progressé et que petit à petit j’y arrive mieux !"
Elle rayonne de joie et Lucienne n’a plus qu’une idée : s’enfuir. Hélène essaie vainement de la retenir, lui remet quelques papiers sur l’association et insiste pour qu’elle repasse un jour prochain. Lucienne marmonne un vague oui, retrouve avec soulagement le contact rassurant du trottoir et se hâte vers le refuge de son deux-pièces.

13 heures. C’est bien l’heure qu’indique son réveil. Lucienne n’en revient pas : elle est donc restée plus d’une demi-heure dans ce local, à raconter sa vie ! La honte pour elle qui a toujours pris bien garde à ne déranger personne ! Mais aussi comme une onde de bien-être à avoir été entendue. Lucienne ouvre machinalement le frigo pour prendre un reste de pâtes bolognaise à se réchauffer. Et suspend son geste... Pourquoi donc obéir aux ordres d’un réveil, alors qu’elle n’a pas vraiment faim et qu’elle a tout l’après-midi devant elle ? Elle va plutôt s’installer tranquillement avec une cigarette, à repasser le film de l’entretien dans sa tête. Et soudain s’asseoir à la table lui paraît absurde. Là, tout de suite, c’est sur le divan de la Lucie du premier qu’elle serait bien pour réfléchir ; pas accoudée à une table qu’elle associe à ses repas silencieux et à ses longues séances de mots fléchés. Heureusement, même assise, la cigarette lui fournit une posture et Lucienne revit les moments où elle s’est sentie bien en phase avec Hélène, au travers d’un hochement de tête, d’une exclamation, d’un sourire. Pendant ses descriptions de Jacques, tout particulièrement, de sa suffisance, de ses succès auprès des autres et de ses marques de mépris pour elle. Hélène semblait approuver ses dires, c’était comme si elle aussi connaissait des hommes de cette sorte. Comme si elle ne s’étonnait pas que Lucienne ait mis tellement de temps à le quitter.

14 heures 30. Lucienne a terminé le reste de pâtes bolognaise. Lorsqu’elle range la vaisselle, une nouvelle fois, la douzaine de couteaux Cristofle capte son regard. Trop beaux, trop neufs. Trop beaux pour elle ? Peut-être bien que non ! Seulement très prétentieux, comme tout ce que fait Jacques. A commencer par ce nom d’entreprise qu’il s’est permis d’afficher sur leur boîte aux lettres, une entreprise qui n’a jamais existé que dans son imagination ! Peut-être a-t-elle trop longtemps considéré ces couteaux comme un symbole de la vie d’épouse comblée qu’elle n’a pas eue ? Peut-être au fond Jacques est-il le principal responsable de la faiblesse qu’elle croyait totalement sienne ?
Patricia lui amènera Magali à la sortie de l’école. Cela lui laisse encore presque trois heures à tuer. Lucienne s’installe devant la page 17 de sa dernière revue de mots fléchés. Tant pis pour la page 16 qu’elle n’a pas tout à fait terminée. Aujourd’hui n’est pas un jour pour retour en arrière. Elle se débrouille bien avec les mots fléchés mais elle n’a jamais tenté les mots croisés, sûrement trop difficiles pour elle. Combat léger, en douze lettres... échauffourée, ça colle ! Ce mot compliqué lui est venu assez vite, surgi de quel coin de mémoire ? En tout cas pas des conversations avec son fanfaron de mari, toujours la plaisanterie à la bouche, mais pas bien fort sur le vocabulaire et la lecture. Alors qu’elle, autrefois, elle lisait pas mal de romans. Quand les enfants étaient encore à la maison et qu’elle se sentait utile ! Elle profitait de ses moments de tranquillité pour dévorer les bouquins qu’elle prenait à la bibliothèque municipale. Mais le goût de la lecture s’en est allé, avec le reste...

15 heures 30. La grille de la page 17 est achevée. D’ordinaire Lucienne se fait volontiers deux ou trois grilles dans son après-midi. Mais là, elle n’en a plus aucune envie. De nouveau l’image du divan de Lucie l’assaille, puis celle de femmes qui se parlent avec intensité, puis celle d’un océan qui scintille et qu’elle aimerait respirer. Elle étouffe ici. Il faut qu’elle sorte. Ce brusque désir de se saisir du monde, il ne faut pas qu’elle le laisse s’évanouir, ni cette bouffée de confiance qui la soulève.
Et l’idée lui arrive. Evidente. Elle ouvre le petit buffet, attrape les douze couteaux, les glisse rapidement dans un pochon plastique, quitte son logement sans même fermer la porte à clé -elle a peut-être exagéré la menace du rez-de-chaussée ?-, descend son affreux escalier, sans hâte, prête pour une rencontre facile avec n’importe lequel de ses voisins. Personne, dommage. Elle arrive rue de la République qu’elle reprend en direction de la mer et sa lumière. Arrivée face au local de Rien sans elles, elle hésite un instant, devant la porte grand’ouverte et le flot de voix qui en sort. Et puis elle entre, résolument, et lance à la cantonade :
"Vous n’auriez pas besoin de couteaux par hasard ?"
Hélène, la seule des quatre femmes présentes à la situer, lui répond, à la fois chaleureuse et visiblement stupéfaite :
"Si, si, si ... on a besoin d’un peu de tout dans ce local..."
Lucienne exhibe triomphalement ses douze superbes couteaux, les jette sur la table basse entre les tasses à thé :"Tenez ! Prenez-les ! C’est tout ce qui me reste de lui et je ne veux plus jamais les voir !"
Et Lucienne regagne la rue, sans un mot de plus, enveloppée d’un somptueux silence. Ce silence qu’elle a provoqué l’emplit d’un sentiment d’existence proprement délicieux et, toute légère, elle se hâte pour remonter la rue de la République, sa rue Ernest Renan, les deux premières volées de son escalier....
Devant la porte fermée du premier étage droit, elle s’arrête, prend sa respiration... et écrase la sonnette de Lucie, de toute la force qu’elle vient enfin de sentir poindre en elle.

Annette Vazel,
militante associative




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