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Sociologie(s) publique(s) ?





Le carré de violettes

par Sabine Dupuy
le 30 septembre 2018

“C’est en vue de construire un projet de formation que j’ai mené des entretiens avec chacune des 32 gardiennes de cette agence, pour mieux connaître leur parcours et leur vie. À quelques mois de la retraite, je suis heureuse que ce texte sorte des oubliettes, tout en ayant le sentiment d’avoir failli à mon ambition de jeune sociologue « tout terrain » : parvenir à écrire une sociologie qui soit immédiatement accessible, parlante, appropriable. Dans ma naïveté, je voulais faire « remonter un peu de chair » aux commanditaires ; forcer une approche que je jugeais technocratique, semer de l’émotion et de l’humanité y compris et surtout dans ses dimensions contradictoires. Et je voulais que ceux et celles que j’avais rencontrés, observés, écoutés, soient en mesure d’avoir aussi accès à ma sociologie. Rendre intelligible et par là avoir prise sur ce qui pèse, empêche, condamne. Les rudesses des règles de publication, ainsi que les dilemmes à « dire », « ne pas dire », « comment dire » le fruit de certaines analyses, aux personnes du « terrain », m’ont fait remiser cette ambition”.

Dans la semi-pénombre contre la fenêtre, la forme d’un fauteuil recouvert de serviettes éponges ; un chausson traîne sur le siège.
De la pendule en laiton tombent les minutes comme une respiration ; un caniche à toison claire s’agite dans la pièce, saute sur le fauteuil, mordille le chausson, puis file vers le couloir.
Il fouille dans le placard, en extirpe une lourde botte en caoutchouc qu’il tire jusqu’au pied de la table.
Il se redresse la tête levée, attentif, les yeux brillants, puis il bondit sur le divan et s’y blottit, coincé contre une grosse de bois sombre. “Bijou, qu’as-tu donc encore fait !”
La voix douce, appliquée, précède la silhouette menue de Léonie Mercier.
Son visage mince aux traits fins et réguliers rappelle celui des petites filles sages qui offrent leur regard candide à la traditionnelle photo de classe.
Derrière les lunettes trop larges, le bleu des yeux a conservé le reflet d’un étonnement enfantin, et il y a, dans le sourire de Léonie, tout le charme et la fraîcheur d’une jeunesse qui semblerait à jamais hors d’atteinte.
Bijou a relevé vivement la gueule en entendant sa maîtresse entrer dans la pièce, vêtue d’une blouse bleue trop large sur laquelle elle a passé un épais tricot.
Elle clopine légèrement, le pied droit chaussée d’une botte, le pied gauche d’un chausson ; du regard Léonie passe en revue chaque objet familier, l’énorme téléviseur qui mange un angle de la pièce, les photos des petits-enfants alignées dans leur cadre, sur le buffet ; les bibelots à l’abri de la poussière dans la vitrine, le fauteuil tourné vers la fenêtre sur lequel elle repère le chausson manquant, et enfin la table couverte d’une toile cirée.

C’est au pied de celle-ci que gît la deuxième botte que Léonie s’empresse d’enfiler avant de se diriger d’une démarche alourdie vers la porte d’entrée.
Comme chaque matin vers huit heures, Léonie referme avec précaution la porte de son
appartement, après avoir recommandé à Bijou d’être sage et de ne pas faire de bêtises.
Bijou ne respecte rien et surtout pas le canapé qui reste sa cible préférée ; pour essayer de le préserver des égratignures et des morsures du caniche, madame Mercier l’a recouvert d’un drap sur lequel elle a posé en tas des vieux numéros de Paris- Match, ainsi que sa grosse boîte à couture qui sont censés empêcher le chien de faire glisser la toile protectrice.

Comme chaque matin, Léonie commence par sortir de l’immeuble pour aller chercher ses instruments de travail, entreposés dans un réduit situé à côté de la porte donnant accès aux sous-sols.
L’air est sec et froid, le soleil d’hiver éclaire les branches nues qui longent la voie ferrée. Léonie frissonne dans sa blouse de nylon et son cœur se serre à la vue du grillage qui sépare la cité de la tranchée où passent les trains bourrés de banlieusards. Depuis qu’elle a eu connaissance de tous les détails du drame, elle s’efforce de chasser de son esprit les images sanglantes et terribles que son imagination réinvente sans cesse : l’adolescent enfoui dans son anorak, la capuche sur la tête, les écouteurs du baladeur fichés dans les oreilles.
Le voilà qui, au lieu de faire le tour et d’emprunter la passerelle, se glisse par le grillage, descend en contrebas du talus, se faufile sur la voie pour rejoindre le quai comme il le fait quotidiennement. Le brouillard est épais et glacé, il se recroqueville sur lui-même et n’entend ni ne voit les phares de la machine lancée à pleine vitesse qui le happe par-derrière.

Tous les matins, depuis le mois de janvier, le cœur de Léonie se déchire à ce grillage en pensant à l’horrible souffrance de la mère, l’une de ses collègues, depuis un peu plus d’un an maintenant. Tous les matins elle se demande pourquoi le sort s’acharne ainsi sur certaines familles que le malheur vient traquer sans pitié.
Elle n’ose pas aller rendre visite à Toinette depuis le décès de son fils. Elle se sent pétrifiée par l’abjection de cette mort qu’elle ne parvient pas à refouler.

La cérémonie funéraire a eu lieu dans le Nord que venaient de quitter Toinette et les siens. Léonie n’a pu se rendre là-bas, elle est restée avec ce poids de larmes sur la poitrine dont elle n’arrive pas à se délivrer, comme si elle les conservait pour les offrir à la mère crucifiée. Elle sent une immense impuissance en évoquant cette femme dont elle a vu le regard se durcir et prendre le deuil pour toujours.

En tournant résolument le dos à ce maudit grillage, elle se penche à l’intérieur du réduit pour en extraire le seau, la serpillère, les gants de caoutchouc et les balais qu’elle utilise chaque jour.

Aujourd’hui la cabine de l’ascenseur lui réserve une de ces désagréables surprises lorsqu’elle aperçoit la traînée blanchâtre des crachats sur les parois et le sol.
Bien qu’elle ait soixante ans passés, madame Mercier n’en finit pas de s’étonner et entame chaque journée avec une sorte de candeur renouvelée.
Est-ce d’avoir débuté dans la vie comme petite bonne à tout faire, chez des bourgeois cossus de Neuilly, qui l’a obligée à mettre pour toujours son âme à l’abri des mesquineries et des humiliations ?

Elle a appuyé sur le bouton du douzième et dernier étage et elle a glissé ses doigts à l’intérieur des gants de caoutchouc qui flottent autour de ses poignets frêles.
Elle songe avec un demi sourire à la dame du huitième qui l’attend, derrière sa porte, pour lui raconter une fois de plus ses déboires avec les voisins ; voilà presque vingt ans qu’elles se connaissent et, au fil du temps, les manifestations familières de la présence d’autrui sont devenues un souci permanent, ou un prétexte, pour cette femme vieillie et malade de solitude.
Quand le silence de l’absence prend toute la place, il arrive que les bruissements de la vie deviennent intolérables.
Et la cage d’escalier est une véritable caisse de résonance qui, jour et nuit, engrange la cacophonie multiple des raclements, claquements, écoulements, beuglements, martèlements, ronflements, hurlements, aboiements qui viennent y échouer, comme autant de déchets échappés des objets et des êtres qui peuplent les logements empilés.

Mais Léonie frissonne à nouveau dans la cage d’escalier à claire-voie, ouverte aux courants d’air et aux gelées de l’hiver.
Elle songe à ces matinées exceptionnellement froides qui l’ont dispensée de la corvée des escaliers, lorsque l’eau se met à geler sur les marches et que la serpillère reste roide dans le seau. N’était-ce pas durant un de ces hivers particulièrement rigoureux qu’à cause de sa petite Martine, sans cesse malade, elle avait pris la décision de quitter son poste d’ouvrière chez Olida et de retirer sa fille de chez la nourrice ?
Oui, c’était cela, il faisait très froid, elle s’en souvient ; et c’est encore à Neuilly qu’elle avait, par la suite, trouvé cette loge de concierge où, pendant dix ans, ils s’étaient entassés à quatre, avec son mari et ses deux enfants.

Pourvu que Bijou n’ait pas tout mis en pagaille ; parfois il sort une partie du contenu du placard et elle retrouve des vêtements et des souliers éparpillés dans tout l’appartement.
Pauvre petite bête, elle ne peut tout de même pas l’enfermer dans la cuisine, comme le lui a si souvent suggéré la dame du huitième.
Ah ! S’il ne tenait qu’à elle, elle lui ferait avoir un animal, c’est fou ce que ça occupe n’importe quelle petite bête.

Le seau est lourd pour son dos meurtri par tant d’années à frotter par terre, à sortir des poubelles, à balayer sans répit toutes ces marches qui n’en finissent plus.
Les a-t-elle jamais comptées ? C’est ce que fera sûrement sa petite fille quand elle aura l’âge d’aller à l’école.
L’école ! Léonie se redresse en soupirant. Il va falloir qu’elle redescende changer l’eau de son seau. Machinalement elle pousse la lourde porte de métal qui ouvre sur le palier et se referme brutalement derrière elle. Tiens, il faudra qu’elle appelle le régisseur pour lui signaler que le groom est cassé.
Dans l’ascenseur souillé qui la ramène au rez-de-chaussée, Madame Mercier se concentre sur l’idée qu’il ne faut pas qu’elle oublie de téléphoner au régisseur ; le mieux est de le noter tout de suite.

Sur les dalles de plastique qui recouvrent le sol de l’entrée du bâtiment, un rayon de soleil s’est faufilé, révélant tous les outrages subis quotidiennement au gré du passage des locataires.
Madame Mercier a beau frotter de tout ce qui lui reste de force, il y a les traces indélébiles laissées par les cendres de cigarettes, les rayures qui absorbent la crasse, des bouts de plastique qui s’écaillent.

Léonie a posé le seau dans la raie de soleil et tire, de la poche de sa blouse, un petit carnet ; debout dans la lumière qui danse autour de ses bottes, elle s’est mise à écrire avec application, en appuyant le carnet contre sa paume ouverte.

Personne ne peut imaginer l’émotion de cette petite bonne femme, perdue dans sa blouse de nylon bleue, à tracer entre les lignes du carnet les pleins et les déliés de son enfance trop brève.
Cette écriture régulière, aisée, qui soutient les règles de l’orthographe sans hésitation, c’est sa fierté, mais aussi la source de ses plus grands regrets.
La peine inavouable de devoir quitter l’école, juste après le certificat d’études, lui a-t-elle été moins douloureuse que la mort de son mari, survenue à peine deux ans après leur déménagement dans ce trois pièces obtenu avec cette place de gardienne dans une cité HLM de banlieue ?
Tant d’années se sont écoulées et pourtant Léonie n’a rien oublié du participe passé qu’elle retrouve dans ce petit carnet où elle se plait à rédiger de longues phrases compliquées qui parlent d’ampoules à changer, de serrures cassées, de carreaux à remplacer.
Elle commence toujours par inscrire la date, soigneusement, au milieu de la page, comme autrefois sur le cahier de devoirs. Mon dieu, voilà qu’il va falloir à nouveau nettoyer les sous-sols !
Tout le plaisir qu’elle vient d’éprouver se trouble à la perspective d’avoir à descendre dans les sous- sols, comme elle se force à le faire une fois par quinzaine, détail que vient de lui rappeler la date calligraphiée un instant plus tôt.

Tous les quinze jours Léonie devient nerveuse et son regard perd cette assurance limpide qui la protège habituellement de l’amertume et de la mélancolie.
Non seulement les sous-sols sont pleins de recoin qui ravivent toutes ses plus anciennes frayeurs d’enfant timide, mais il faut aussi passer devant ces portes de caves béantes où s’accumulent d’immondes amoncèlements que les rats et les puces affectionnent et dont les effluves vous souillent jusqu’à l’âme.

Depuis qu’elle s’est trouvée nez à nez avec un jeune sans abri qui s’y était réfugié, madame Mercier ne descend plus jamais seule dans les sous-sols.
Cette mésaventure lui a valu d’être abreuvée, par ses collègues des alentours, de récits apocalyptiques quant aux trafics en tous genres auxquels certains jeunes se livreraient dans les caves de la cité. Elle se l’est tenue pour dit.

Aussi s’est-elle désormais arrangée pour se faire accompagner lorsque revient le moment d’aller balayer et passer le jet d’eau en bas.
Son beau-frère s’est naturellement proposé, qui l’aide aussi à sortir les sacs-poubelle le dimanche, lorsque se sont accumulés les kilos et les kilos de détritus que dégorgent sans relâche, tout au long des deux jours de congés hebdomadaires, les gaines des vides ordures.
Mais il n’habite pas la cité et elle éprouve une sorte de gêne à le solliciter pour ses sous-sols dont l’état lamentable et sordide lui fait honte.
À cette honte-là, elle préfère encore la culpabilité qu’elle ressent à verser, en cachette, deux ou trois sous à l’une de ses locataires alcoolique, qu’elle soustrait ainsi régulièrement à cet oubli de soi désespéré.

Debout dans le rayon de soleil qui glisse maintenant sur les boîtes aux lettres, Léonie a rangé son petit carnet et le front soucieux, se dirige vers la cabine de l’ascenseur.
Vite, vite, elle efface les crachats de sa serpillère, et elle pulvérise les parois d’aluminium de ce produit spécial qui lui a été proposé depuis les travaux de réhabilitation.
Bijou, que fait donc Bijou, il est presque midi et demi ; il doit être fou à l’heure qu’il est !
Le dos lui brûle, et les bottes pèsent de plus en plus à ses jambes ; ses mains sont gonflées et rougies par le froid, mais elle se hâte de remonter jusqu’au premier étage.
Bijou dort, roulé en boule sur le divan. La pendule bat doucement dans la pénombre, Léonie s’avance sans bruit vers le fauteuil où elle se laisse glisser.
Elle a fermé les yeux sur le paysage immobile derrière les persiennes ; elle étire ses jambes et se cale entre les serviettes éponge qui recouvrent le dossier de son siège.
Au creux de cette fatigue qui se concentre en grandes ondes noires sous les paupières, elle cherche des images, une image apaisante entre toutes.

Plus tard, elle ouvrira les volets, et elle se forcera à porter le regard de l’autre côté de la rue, sur les devantures des trois magasins qui font face à son immeuble.
Elle s’arrêtera sur le rideau baissé du marchand de légumes qui a fermé depuis un an. Elle entendra à nouveau les miaulements affaiblis des chatons, nés dans le magasin déserté que des âmes charitables avaient tenté de nourrir et de sauver à travers une ouverture pratiquée dans le toit.
Elle s’attardera ensuite sur les plates bandes dénudées que les employés des services communaux aujourd’hui négligent, puis son cœur se mettra à battre plus vite tandis qu’elle caressera d’un regard faussement indifférent la pelouse bordant sa fenêtre.

Jour après jour, à partir de la mi-mars, elle guettera le carré d’herbe qui pousse tant bien que mal au pied des douze étages de béton.
Et seuls les yeux bleus de Léonie auront assez de patience pour accueillir la sortie de la première des violettes qui, en s’épanouissant, formeront un petit carré qui sera son bonheur de longs après-midi durant.

Sabine Dupuy





Le carré de violettes (pdf, 110.7 ko).