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La mise à mort des corps et des esprits

par Bastien Laurent
le 2 avril 2021

Le réveil sonne à 6h, je concentre toute ma volonté et mon énergie pour sortir de ce lit. Il en faut de la volonté pour s’extraire de cet espace rassurant et chaleureux en échange des enclos frigorifiés de l’usine. Tous les matins c’est la même rengaine, les mêmes habitudes mécaniquement exécutées. Après à peine deux semaines de travail et cette routine devient déjà pesante. Il me reste encore 19 matins comme celui-là. Ensuite, je serai enfin libéré de cet endroit.

Comme tous les matins, j’attends mon voisin pour le trajet vers l’usine. Il arrive, nous nous saluons, il me fait remarquer qu’il fait déjà bien jour ce matin, ce sont les beaux-jours qui reviennent. Les éditorialistes de RTL prennent le relai de la conversation. Ils nous expliquent comment c’est le monde extérieur, comme à chaque aller et à chaque retour.

Nous arrivons avec les énormes camions remplis de volailles entassées sur plusieurs étages. Je reverrai sans doute ces animaux tout à l’heure, morts et découpés. On se gare et on marche lentement vers l’usine. L’odeur ambiante est immonde, ça fait toujours ça le matin, elle vient subtilement nous rappeler qu’on approche bien d’une zone de mise à mort. Après on s’habitue.

Il y a une démarcation radicale de l’usine avec ses bureaux. Les deux bâtiments sont éloignés d’une distance suffisante pour que l’un soit épargné des odeurs et des bruits de l’autre. Peut-être aussi des gens qui y travaillent. Il y a un très grand parking pas entretenu en face de l’usine, et un autre plus petit avec de la verdure, des arbres et des fleurs pour les employés de bureau. A l’intérieur des bâtiments : c’est deux salles, deux ambiances. Les bureaux sont propres et climatisés, les toilettes sentent la lavande, les espaces détentes sont dotées de machines à café ultramodernes et on s’y salue en souriant. Dans l’usine, l’atmosphère est beaucoup moins marrante. Les salles des casiers sont vieilles, sinistres et mal éclairées. Les toilettes sont immondes et, jamais lavées, impossible d’y rester très longtemps. Sans doute pour raccourcir nos pauses pipi. Les lieux de travail sont réfrigérés, plein de bruits, d’humidité et d’effluves de cadavres. On se salue tristement entre nos maigres connaissances et on ignore les autres.

Je passe alors comme chaque matin récupérer ma tenue : bottes, pantalon, blouse, gants et la charlotte blanche, spécialement réservée aux intérimaires. Les employés ont des charlottes bleues, les responsables des vertes et les employés de bureau ou visiteurs en noir. Je ne connais pas les raisons officielles de cette distinction, mais je sais qu’elle entraîne une sorte de hiérarchie informelle entre les ouvriers de l’usine. En tant que charlotte blanche, j’éprouve une espèce de sentiment d’infériorité devant les autres couleurs, même si je sais qu’objectivement il n’y a pas vraiment de raisons. C’est comme si les charlottes vertes et surtout noires dotent les personnes qui les portent d’une sorte d’aura de supériorité. La couleur de la charlotte d’une personne dicte souvent ma manière de me comporter et de m’exprimer envers elle et inversement les manières d’agir ou de s’adresser à moi différaient souvent selon cette charlotte.

Ensuite commence le travail. Aujourd’hui je suis dans une ligne de découpage où je réceptionne les morceaux d’animaux que les ouvriers découpent. Les corps de volaille défilent toute la journée, plantés sur des piquets et passant devant chaque ouvrier en charge de sectionner une partie précise de l’animal. Ils les jettent ensuite dans des bacs dont je suis en charge, il faut les changer quand ils sont pleins, ramasser les morceaux qui tombent à côté, les empiler, les peser… J’observe de mon point de vue cet ouvrier étranger qui passe sa journée à soulever ces corps de volailles afin de les planter sur chaque piquet. C’est un travail extrêmement pénible, physique et sûrement abrutissant. Certaines dindes peuvent peser plus de 20 kilos. Les tâches les plus pénibles comme celle-ci sont souvent réservées aux intérimaires, surtout les étrangers. Une autre ouvrière étrangère enfile un élastique autour de chaque cuisse de poulet pour faciliter leur cuisson, j’ai déjà dû l’aider et ça m’a détruit les doigts.

Durant mes heures de travail abrutissantes, je me pose les mêmes questions : pourquoi je retourne chaque jour dans cet endroit ? Pourquoi cet enfer existe ? Pourquoi on fait ça ? Des milliers d’animaux sont entassés dans des prisons, dont la seule porte de sortie est la cage qui les emmènera ici, où ils seront abattus, découpés et emballés. Pourquoi ? Des millions de végétariens prouvent chaque jour que nous n’avons pas besoin de manger de la viande, alors qu’est ce qui justifie tout cela ? Tous ces ouvriers et toutes ces ouvrières qui viennent ici chaque jour, qui n’ont aucune emprise sur leur travail et pas beaucoup plus sur leur vie, n’ont pas consciemment choisis de participer à tout cela. Pour vivre, nous n’avons pas le choix que d’aller quémander à qui voudra bien nous donner du travail. Nous n’avons pas le choix que de pactiser avec les patrons, qui en échange d’une totale subordination daignent bien à nous verser une part de ce que leur rapporte notre travail. C’est eux et la logique du capital qui par conséquent décident largement de ce qu’on produit, comment on le produit et ainsi déterminent nos manières de vivre.

La question fondamentale que je me pose chaque jour est la suivante : comment et à quoi cette société tient ?





La mise à mort des corps et des esprits, Bastien Laurent (pdf, 39.8 ko).