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La Cravate

par Étienne Chaillou & Mathias Théry
le 17 février 2020

I

BASTIEN RÉGNIER n’était jamais en retard. Ce matin-là était ordinaire et le jeune homme fut le premier à se présenter au local du parti. Il passa par l’entrée de service puis actionna le rideau de fer qui protégeait la vitrine. C’était un garçon de vingt ans, avec un corps massif doté d’un cou puissant que surmontait une tête ronde aux cheveux ras. Son visage exhibait un nez en trompette, des joues rebondies encore imberbes, des lèvres formant une moue délicate, détails qui laissaient croire que l’enfance ne s’était pas encore entièrement évaporée. Pourtant, à l’observer plus longuement, on pouvait aussi noter les regards en coin des petits yeux bridés qui témoignaient d’une conscience du monde déjà bien éprouvée.
Il entendit la grille s’arrêter. La permanence départementale était maintenant ouverte aux curieux, et son chef n’était pas arrivé. Bastien ne s’agaçait plus de ces retards systématiques, mais restait surpris qu’un homme aussi méthodique qu’Éric Richermoz pût se montrer si négligent quant aux horaires. Le jeune militant profita de l’attente pour s’acquitter de tâches administratives. Récemment promu, et touché par la considération qu’on lui avait manifestée, il accomplissait son travail de secrétaire de circonscription avec zèle.
Éric apparut enfin avec la bonne humeur dont il était coutumier quand il franchissait la porte du lieu. Son subordonné retira ses affaires pour lui laisser sa chaise et attendit les consignes. Comme l’élection présidentielle approchait, Bastien fut chargé de glaner des soutiens à Marine Le Pen, la dirigeante et candidate du parti.

(...)

II

(...)

Protégé des injures par sa foi politique, exalté par la vague d’adhésions que le Front National avait soulevée lors des élections précédentes, Bastien s’était aussi senti digne d’apparaître devant une caméra le temps de la campagne pour faire résonner la musique du parti.

Au début sa hiérarchie veillait. Des cadres n’étaient jamais très loin à l’observer jouer la partition et préféraient parfois l’accompagner sur les tournages pour être certains de voir bien répercutés les arguments des chargés de communication. Éric s’était affirmé comme un bon modèle. Face aux contradicteurs, Bastien savait désormais garder son calme et placer des arguments de poids au bon moment pour surprendre l’interlocuteur influencé par le mauvais renom du Front National.
Finalement, rassuré par les capacités rhétoriques du jeune homme et sa loyauté sans faille envers les thèses du parti, le Front National confirma Bastien dans son rôle représentatif de la jeunesse et du renouveau, et on le laissa agir tout seul.

III

Bastien ouvrit amplement à la caméra les portes de son intimité, empêchant cependant l’intrusion dans les endroits où il taisait son appartenance au Front National : son lieu de travail et son cercle familial. Il n’autoriserait ainsi l’accès à sa maison d’enfance que lorsque ses parents partiraient en voyage.
Bastien Régnier avait grandi au sein d’un petit village proche de Beauvais, dans la ferme de ses aïeux réhabilitée par ses parents. Il aimait son terroir. Enfant, les champs et les bois de la campagne picarde qui l’entouraient l’avaient tant ému qu’aujourd’hui encore il s’en languissait vite quand il devait s’éloigner pour ses affaires. Pendant l’adolescence, il s’était exercé l’été au métier de constructeur sur les chantiers de son père qui dirigeait une grosse entreprise de bâtiment. Le baccalauréat en poche, et malgré des relations difficiles avec ses parents, il avait choisi de pousser la vocation en partant étudier dans la faculté de génie civil d’Amiens. Il était resté vivre dans la capitale régionale après son départ de l’université. Au moment où démarrait la campagne, il venait de décrocher un poste dans un bureau d’étude car désireux de marquer son indépendance, il ne voulait pas reprendre les rênes de la société de son père.
Peu de temps après les premières actions de propagande, ses employeurs lui firent comprendre qu’ils étaient au courant de son engagement politique. Sa période d’e­ssai prenait fin, on mit en avant son incompétence et on le remercia. Bastien se sentit à nouveau victime d’une persécution. Pendant sa scolarité, il avait eu des altercations régulières avec ses professeurs à cause de ses opinions très manifestes, qui avaient même motivé l’arrêt prématuré de ses études. Mais il refusait d’abandonner le combat des idées, il mit un terme à une carrière dans le secteur qui faisait la fortune de sa famille, il confina ses actions militantes sur Amiens et il décida de réorienter son avenir professionnel du côté de son village d’enfance dans ce qui n’était au départ qu’un gagne-pain d’étudiant derrière le comptoir d’un complexe de loisir de la zone industrielle voisine.
Ici, sa vie militante ne présentait aucun danger de représailles. Son patron votait pour le même parti que lui, et la politique n’est pas un sujet de discussion quand il s’agit de s’amuser avant tout.

(...)

IV

Éric convia Bastien à Paris.

(...)

Ils se garèrent en banlieue pour éviter de payer le stationnement dans les quartiers chics et empruntèrent le métro qui fila vers l’Arc de Triomphe. Quand ils arrivèrent au pied de l’immeuble où s’organisait la campagne de la candidate, Éric monta seul les annoncer. Puis il fit monter Bastien et l’abandonna à nouveau sur le palier du cinquième étage. Quand on l’autorisa à entrer, le militant picard fut conduit à une arrière-salle reconvertie en cafétéria. Éric semblait tout à son aise. Il distribua des viennoiseries à Bastien et à l’assistant du numéro 2 en expliquant qu’il en apportait toujours ici pour soigner ses relations. Puis il disparut à nouveau, laissant les deux autres mâcher en silence.
Bastien s’efforçait de dissimuler son trac mais on percevait le trouble quand il s’effleurait le nez d’un tic nerveux. Soudain, il vit le vice-président du parti Florian Philippot qui s’avançait vers lui.
Éric fit les présentations.
— Voici le jeune de la Somme dont je t’ai parlé.
— Ah oui… L’expert Youtube !
Bastien minimisa ses qualités mais le numéro 2 avait trop peu de temps pour s’attarder en politesses.
— On y va ? demanda-t-il pour presser le mouvement.
Il refusa les chouquettes qu’Éric lui présentait et, sur les conseils de Bastien, s’installa derrière le bar.
— Soyez décontracté comme si vous étiez chez vous, précisa Bastien. Vous pouvez boire un café, ça fera encore plus sympa, et même si vous abordez des sujets sérieux, n’hésitez pas à plaisanter : quand les gens rient, c’est gagné. ­

Philippot était un homme encore jeune. Il avait rejoint l’équipe de Mme Le Pen peu de temps après sa sortie de l’École Nationale d’Administration. Il avait rapidement senti que le mouvement manquait de cohésion interne, aussi avait-il mis en œuvre toute sa science technocratique pour le structurer et le transformer en un parti des plus puissants de France. Il avait insisté sur la formation des cadres, renforcé le maillage territorial et encouragé le recrutement en mettant la jeunesse à l’honneur. Mais c’est à la stratégie de communication qu’il apportait le plus grand soin. Pendant longtemps, le Front National n’avait pas pris la peine de masquer un fond xénophobe. Des militants avaient pu exprimer sans détour un rejet des étrangers ; le fondateur, le Pen père, s’essayait aux calembours faisant l’apologie de régimes génocidaires, et il y avait eu aussi plusieurs crimes racistes commis par des affiliés du parti. Certain que la mauvaise réputation bloquerait toute progression électorale, Philippot avait renforcé ce qu’on nommait dédiabolisation : on passait au filtre les messages outranciers, on excluait les colporteurs de haine, on misait sur la convivialité, la bienveillance (mais avec fermeté).

Ils enregistrèrent l’annonce d’ouverture de la chaîne Youtube et quelques commentaires sur l’actualité. Bastien encourageait l’orateur en acquiesçant de la tête, en forçant des sourires, et il osa le tutoiement qui s’imposa avec naturel.
— Jamais je n’aurais cru en arriver là, pensait-il. Je pouvais au mieux devenir conseiller municipal et me voici en train de diriger Philippot !
À la fin du tournage, le numéro 2 demanda à Bastien s’il pouvait s’occuper rapidement du montage car le rythme de la campagne s’intensifiait. Bastien ne savait pas très bien où trouver le temps nécessaire, mais accepta sans hésiter.
Il consacra la nuit suivante à l’assemblage de la séquence, et c’est finalement le lendemain soir, peu avant la fin de son service derrière le comptoir du complexe Laser Quest de Beauvais, qu’il créa le compte Youtube du politicien et y déposa l’ouvrage achevé.
En revenant chez lui tard dans la nuit, il reçut des messages d’Éric qui l’incitaient d’un ton préoccupant à regarder la video. Bastien constata alors que plusieurs milliers de personnes avaient déjà découvert le film. Cela n’était pas prévu : personne ne devait en être informé avant que la presse l’annonçât le lendemain matin. Il scrutait éberlué le chiffre de fréquentation qui ne cessait de croître.
C’était un buzz.

Et le lien vers la bande annonce.