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Sociologie(s) publique(s) ?





Journal collectif 4. A la Duchère


par Laetitia Overney
le 22 mars 2020


« Et la piscine, elle ouvre quand ? »
Vermard, Georges, date inconnue, Bibliothèque municipale de Lyon / P0702 B04 16 159 00002
Creative Commons - Paternité. Pas d’utilisation commerciale. Pas de modification.

A la Duchère, tout est fermé

Ces derniers jours, nous prenons plus souvent des nouvelles de nos proches. Plus de temps pour ça, plus d’inquiétude aussi. Le virus réactive des relations. Parmi elles, il y a celles que nous avons nouées sur les terrains d’enquête. Ces personnes rencontrées, comment vont-elles ? Comment se passe leur confinement là où elles sont ? A quoi occupent-elles leur journée ? Qu’es-ce que ce virus vient troubler ? Si tout le monde fait aujourd’hui l’expérience du confinement, elle ne prend pas le même sens quand on habite un appartement surpeuplé, quand on est seul dans un HLM, quand on est hébergé dans un hôtel social... L’épreuve de la pauvreté vient redoubler celle du confinement.

Après une première semaine, j’ai appelé Martine, une habitante du grand ensemble de la Duchère que j’ai rencontrée en 2011 au début de mon enquête. Avec elle, s’est noué un lien particulier que j’ai raconté dans un précédent texte. Martine a aujourd’hui la soixantaine. Elle vit toujours au 10ème étage d’un immeuble du Château avec un chien, Prince, et trois chats, Kannel, Romain et Mickey. Nous sommes restées en lien, notre dernier coup de fil date de janvier, elle envisageait de quitter le quartier pour déménager dans un département rural où elle a quelques connaissances, et « où il y a beaucoup d’HLM vides ».

Lundi 23 mars – 16h30
Quand je t’appelle, tu promènes ton chien Prince dans le Parc du Vallon ensoleillé. Tout de suite tu me dis : « je déprime, heureusement que j’ai le chien ». Tu profites pendant quelques minutes de cette belle verdure qui s’étend sur 11 hectares à quelques mètres de ton immeuble. « A la Duchère, tout est fermé », et d’égrener tous les points de ton réseau de quartier : la bibliothèque municipale où tu avais commencé un blog, les deux centres sociaux, la MJC, l’église, la mosquée... Et depuis vendredi, plus de service de ménage dans les parties communes : « ça promet ! ». Sans compter les difficultés quotidiennes pour faire les courses : une queue pas possible devant Lidl, tu as dû rebrousser chemin ; plus de papier toilettes à Intermarché, il te faudra prendre le bus pour aller demain dans un hyper-marché de la commune voisine.

Notre conversation s’arrête brusquement, le petit Prince se fait aboyer dessus par un berger allemand. Il te faut quelques secondes pour remettre de l’ordre.

Le confinement te prive de tes relations quotidiennes. Alors tu recopies des informations généalogiques sur des fiches. Tu as grandi dans une famille d’accueil et depuis plusieurs années tu reconstitues ta généalogie. Et tu en feras un blog.
Le mois dernier, tu avais résilié la Box SFR, tu voulais une clé 4G, moins cher. En attendant tu n’as plus Internet : « je suis comme une dingue ! ». Te voilà aussi coupée de tes réseaux virtuels, notamment ce groupe facebook pour les chats abandonnés ou le collectif des anciennes pensionnaires de ton foyer de la DDASS. Tu ne peux pas profiter de tout ce que l’on peut trouver gratuitement sur Internet. Alors, tu t’occupes comme tu peux dans ton deux pièces : « ce matin, j’ai changé les meubles de ma chambre de place ». Un lit de 90 cm, une petite armoire, une table de nuit. Un peu de télé avec la TNT le soir. Heureusement, tu converses avec ta petite ménagerie.

Ce qui t’inquiète surtout c’est ton avenir dans cet immeuble parce qu’il va être démoli dans le cadre de la rénovation urbaine. Les procédures de relogement venaient de commencer : « c’est tout arrêté ». A la grande incertitude de ce relogement – dans quel quartier, dans quel appartement, à quel prix, et auprès de quels voisins – s’ajoute désormais celle du calendrier imposé par le virus. Tu as finalement abandonné le déménagement à la campagne, tu veux rester à la Duchère, comme beaucoup de tes voisins. Tu comprends la démolition de la barre, trop vétuste, surtout les parties communes si sombres. Le secteur n’avait pas du tout profité de la première phase de rénovation urbaine. Et puis peut-être que tu seras relogée dans un logement social tout neuf.

Tu as déjà commencé tes cartons. Les agents du relogement du bailleur l’ont martelé lors des réunions publiques et des rendez-vous individuels : tout le monde ne pourra pas être relogé à la Duchère, il faut voir la démolition comme une opportunité, tout le monde devra quitter son logement, il faut maintenant penser concrètement au relogement, anticiper le déménagement, l’inscription des enfants dans une nouvelle école, trouver une nounou, faire les cartons dès maintenant. La ligne de conduite à tenir était toute tracée, et pourtant, un virus vient tout perturber.
J’imagine ton appartement et ceux de tes voisins, dans cet entre-deux troublant : on va devoir partir, il faut penser au relogement, mais en attendant on reste, et on doit même garder la chambre. Combien de temps on va devoir attendre ? La tête projetée ailleurs dans un nouvel espace, parfois une nouvelle ville, avec le corps maintenu au sol, à la Duchère. Celles et ceux qui s’étaient décidés ou résignés à partir plus loin, à être relogés dans des communes de la banlieue Est doivent se sentir coupés dans leur élan. Les autres doivent voir, dans le confinement actuel, un peu de sursis, mais pour combien de temps ? Les chantiers sont arrêtés : la démolition de l’immeuble à la Sauvegarde ou encore la réhabilitation de la barre 240 du bailleur HLM municipal. Ouf, ici les entreprises du BTP ont préféré protéger leurs salariés.Tu n’as pas eu d’information de la part de ton bailleur, seulement une affiche dans le hall : les procédures de relogement sont suspendues. D’ailleurs tu t’inquiètes, est-ce que tu vas recevoir ta quittance de loyer ce mois-ci ?

Parce que pour les papiers aussi, tout s’arrête. Les dossiers en cours se trouvent bloqués. Tu avais rendez-vous pour constituer ton dossier avec la CARSAT, la caisse de retraite. Annulé. Un agent t’a appelé : tu dois envoyer tes pièces ou passer par Internet. Mais tu n’as ni scanner ni Internet. Et aucun moyen de faire une photocopie : « celle du tabac est HS ». C’est bien cela qu’on appelle la fracture numérique ? Tu as peur que les versements de ta pension se fassent avec du retard, mais tu te dis contente de ne pas être concernée par la réforme des retraites de Macron. Finalement, tu devrais avoir 900 euros par mois, en comptant la retraite + l’Aide Personnalisée à l’Autonomie. « Comme maintenant quoi ». Le gardiennage d’animaux te permettra d’arrondir les fins de mois.

En se quittant, tu me demandes des nouvelles de mes parents, on se promet de se téléphoner bientôt, tu en profites pour me dire que « quand-même » tu espères qu’ « enfin » je vais me mettre sur facebook. « Pour les nouvelles, c’est plus simple ! ». Et j’esquive une nouvelle fois...