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Journal collectif 13. "Quotidien confiné"


par Par Léa Jaspierre
le 7 juin 2020

« Quotidien confiné »

En prenant du recul en ce 21ème jour de confinement, je réalise qu’il n’est pas uniquement source de vide extrême sans activité. Je réalise que j’ai pu continuer à m’ouvrir aux choses. Il s’agit alors de s’organiser autrement, quand cela est possible. Je sais que ma situation n’est pas universelle, je me rends bien compte du privilège d’avoir le choix de rester chez soi. C’est pourquoi je voudrais que mon témoignage soit le plus juste possible. Qu’il soit toujours compris dans un contexte bien particulier, qui est ma réalité et seulement la mienne. Mes écrits vont s’enchainer à travers des paragraphes qui se suivent plus ou moins. Je m’apprête à dévoiler ce que ce confinement m’a permis de vivre ou non. Je vais m’efforcer d’être toujours dans le factuel, sans m’échapper dans la spéculation et ainsi rester dans le concret, de ce que je vis et de ce que je ressens. Aller au-delà de l’observation ou de l’entretien.

S’écrire, se raconter, n’est pas chose facile, surtout dans un moment comme celui-là, hors du temps et en apparence coupé de tout lien social extérieur. Comment un monde ou le social prédomine peut-il continuer de fonctionner alors que la proximité entre les individus est justement à proscrire ? Comment la société organique dont parle Durkheim peut-elle tenir ? La question peut paraitre complexe mais une partie de la réponse est toute trouvée. Nous sommes toujours en lien, d’une manière ou d’une autre, particulièrement au XXI° siècle. Les réseaux sociaux me permettent de communiquer avec l’extérieur, comme je l’ai toujours fait. Les appels vidéo me donnent la possibilité d’échanger presque comme si nous étions tous dans la même pièce. L’isolation nous rend aussi plus inventif ou créatif. Nous donne l’élan de commencer ce qu’on a toujours repoussé ou encore de se donner des objectifs très personnels. C’est en tout cas ce que l’isolation a créé chez moi. Si le monde social n’est plus exactement à proximité, le monde fantasmagorique, dans lequel me plongent les livres et les nombreux films que je regarde, s’est considérablement amplifié. Être en soi, enfermé dans sa tête, plus à l’intérieur qu’à l’extérieur ne réussit pas à tout le monde et je ne sais d’ailleurs pas si cela me réussit non plus, mais je dois dire que je ne m’en plains pas. Cette situation d’enfermement m’est parfois confortable car le monde, l’altérité, les autres, ne sont pas toujours chose facile à appréhender.

Je parle beaucoup de solitude et de retour à soi mais je ne vis pas ce confinement toute seule. Je partage l’appartement avec ma mère. Pour être plus juste je dirais plutôt qu’elle le partage avec moi. Son entrée plus tardive dans le confinement a été un des points culminants dans mon assimilation de ce qui était en train de se passer. Le 16 mars le commerce dans lequel elle travaille a fermé ses portes car il ne s’agissait en aucun cas d’un magasin de première nécessité. C’est à ce moment que j’ai réalisé qu’il n’allait plus être question de moi seule dans l’appartement, retrouvant ma mère le soir après le travail. Mais bien de deux personnes adultes se retrouvant chaque jour aux mêmes endroits, l’une et l’autre, pendant une longue durée. Lorsque je me suis mise à rédiger sur mon quotidien pendant le confinement, j’ai été souvent interrompue. En effet, vivre à plusieurs c’est accepter le bruit de l’autre, la musique qu’elle décide d’écouter, la télévision qu’elle regarde, les appels téléphoniques auxquelles elle répond, le sèche-cheveux qu’elle utilise et toute sorte d’autres bruits anodins qu’on entend même plus quand on n’a pas besoin de se concentrer.

En écrivant tout cela je me rends compte que la situation peut sembler tragique ou invivable. Evidement elle ne l’est pas, nous nous entendons très bien. Cependant, nous n’avons pas la même dynamique de vie. Si l’une a besoin d’être tout le temps en mouvement, dans l’action et entourée, l’autre est plus en retrait et a besoin de son espace personnel. Inutile de préciser qui est qui. Ce que je cherche à mettre en avant c’est l’idée de trouver sa place au sein même de sa famille. Trouver l’équilibre entre les moments partagés et les moments éloignés les uns des autres. Il s’agit d’une échelle micro, qui peut se retrouver dans plusieurs espaces et institutions de la vie sociale. Quelle est notre place dans notre famille ? Dans notre groupe d’ami.e.s ? Dans notre groupe de collègues ? Au sein de notre communauté ? Il s’agit d’un moment où il est possible de questionner tout cela et de reprendre ou de se faire une place qui nous convient mieux.

Je ne peux pas aborder ce début de confinement sans évoquer mon père. Il travaille au sein d’une association qui gère des foyers d’handicapés et de personnes âgées. Il n’est pas confronté directement aux résidents, mais il est impliqué dans beaucoup de réunions d’information et de gestion de la crise sanitaire. J’aborde tout cela car j’ai senti qu’il avait été particulièrement impacté moralement. Bien plus que ma mère et moi qui avons le droit à notre bulle d’isolement. Je le vois peu, même si nous habitions dans la même ville. Le lien n’est pas rompu, juste interrompu. Nous nous efforçons tous les deux de le garder comme nous l’avons toujours fait. Je ne sais pas si l’on peut parler d’intuition ou juste d’expérience du terrain, mais il était préparé à une telle situation. Il semblait avoir conscience, bien avant que le confinement soit imposé, que quelque chose allait se passer. Malgré cela il n’a commencé le télétravail qu’à la troisième semaine de confinement.

Il le vivra seul ce confinement. Comme beaucoup d’autres. C’est en pensant à cela que je réalise qu’être accompagné pendant cette période est plutôt positif. Alors que certaines relations se consolideront, d’autres se démantèleront. Pendant que certains apprennent à vivre ensemble, d’autres se rendront compte qu’ils sont mieux séparés. Je retrouverai mon père après le confinement. Entre quelques appels passés, des films conseillés et des nouvelles échangées, je sais que tout sera comme avant. Mais je me demande si tout sera comme avant pour la majorité d’entre nous. Je me demande si une telle crise n’est pas propice à un renouveau total de nos institutions, de nos politiques et de notre système. Je ne pense pas être la seule à me questionner sur l’après, le retour à la « normale ». Cette norme qui rassure certes, mais surtout qui enferme, qui invisibilise, qui discrimine, qui efface, qui rend honteux, qui nous fait oublier…

J’ai souvent la certitude que la société évolue vers plus de diversité, de représentation et de compréhension. Jusqu’à ce que je lise des Unes, comme celle du Parisien, sortie le 5 avril 2020. Elle a pour grand titre « Ils racontent le monde d’après ». Je me demande bien qui sont ceux qui peuvent savoir de quoi sera fait demain ? Sont-ils les représentants de tout un ensemble ?

Le Parisien
aurait pu laisser planer le doute, nous laisser croire qu’ils avaient fait le choix de l’inclusion. Au lieu de cela ils nous exposent parfaitement leur monde d’après, à eux. Un monde de puissants, un monde d’hommes, un monde de blancs et surtout un monde fait pour les classes supérieures. Après tout, si l’on fait référence à la domination traditionnelle dont parle Weber, c’est ce qui est en place depuis fort longtemps, alors autant continuer. Je n’ai rien contre ces quatre hommes, médecin, climatologue, commissaire ou politologue présents sur cette Une. Ce n’est pas à eux que j’en veux. Ils sont surement excellents dans leur domaine. J’en veux à ceux qui ont le pouvoir d’interroger des nouvelles voix, des réflexions nouvelles, des idées innovantes et qui ne le font pas. J’en veux à ceux qui ont le choix de mettre en avant ceux qu’on n’entend pas assez et qui ont beaucoup à dire. J’en veux à ceux
qui font perdurer le rapport de forces. J’en veux à ceux qui continuent d’invisibiliser les minorités. J’en veux à ceux qui laissent penser que le monde d’après n’est pas un monde fait de femmes, puissantes, racisées… Je ne suis pas sûre que les journalistes du Parisien aient fait le choix conscient de mettre en couverture quatre hommes à-peu-près identiques. Je pense qu’ils n’ont même pas réfléchi à ce que cela représentait, ou ne représentait pas justement. Ce « ils » il est tout sauf pluriel.
Cette Une m’a laissé un peu résignée, sentiment très simple à ressentir en temps de confinement. J’ai eu l’impression que finalement tout était encore à faire. Et puis j’ai vu les réactions virulentes qu’elle a provoquées. Beaucoup ont dénoncé avec colère ce que représentait une telle couverture. À tel point que Le Parisien s’est vu obligé de s’excuser et de reconnaitre une erreur.

Les polémiques médiatiques animent plus ou moins mon quotidien. Je m’y intéresse mais elles viennent aussi à moi via les réseaux sociaux. J’ai l’impression que l’extérieur est toujours à ma portée et que les informations circulent toujours aussi rapidement. Ce qui rythme différemment mon quotidien sont les sorties. Elles sont nettement moins nombreuses, mais constituent un lot de stress sans précédent. L’itinéraire est identique, il nous mène inévitablement au supermarché ou à la pharmacie, rien de plus. Nous avons décidé avec ma mère d’aller en courses une fois l’effervescence passée. Celle qui a rendu les gens inquiets de ne pas avoir assez. Moins inquiets en revanche de laisser vide des rayons entiers de pâtes et de papier toilette. Une peur panique s’est emparée d’un grand nombre d’entre nous, créant un mouvement de foule se dirigeant tout droit vers les grandes surfaces.

Une fois le chaos apaisé nous sommes allées dans cet endroit tant convoité. Tout était similaire à ce que je connaissais déjà. Si au début tout est frappant, par la suite la répétition d’un même parcours, où dans mon cas d’un même magasin, fait évoluer notre perception. C’est comme ça que je me suis rendu compte que le rayon fruits et légumes n’avait pas bougé, que les cadis roulaient toujours de travers et qu’il faisait toujours aussi froid au rayon surgelés. Hormis le rayon pain de mie complètement vide, tout demeurait inchangé. Seuls les gens étaient différents. Leurs attitudes, leurs craintes, leur attention. Pour beaucoup le masque et les gants se sont imposés. Je fais partie de ceux qui avaient peur. Ma crainte était surtout dirigée vers ma mère. Elle ne faisait pas assez attention, elle s’approchait trop des autres, ne se dépêchait pas assez, touchait trop les produits. Elle était bien trop à l’aise dans ce nid à microbes. C’est en tout cas ce que mon cerveau aveuglé par la peur de tomber malade me faisait dire. La réalité c’est qu’elle agissait simplement et « normalement », comme d’habitude, en étant prudente mais sans en faire trop.

Une fois cette épreuve terminée nous sommes rentrée sans accroc. Je ne sais pas si c’est dû au confinement ou s’il s’agit juste d’un trait de caractère mais je me rends compte de l’hyperbole que crée l’utilisation du mot « épreuve » alors que je raconte une simple sortie course. Quoi qu’il en soit, quand je suis allée chercher les médicaments de ma mère à la pharmacie, je me suis rendue compte qu’elle faisait partie des personnes à risque. Elle n’a pas de gros problème de santé, mais j’ai quand même pris la décision d’aller faire les prochaines courses seule. C’est anodin et plutôt nécessaire de les faire. Mais j’ai réalisé la charge d’énergie, de temps, de réflexion et de gestion d’argent qu’il y avait en jeu lorsqu’on fait les courses familiales seule. Nous ne sommes que deux j’ai de la chance. C’est pourquoi je pense aux mères de familles qui sont obligées de faire cela quotidiennement. Je pense très fort à elles, car la charge mentale qu’elles portent sur leurs épaules n’a pas de fin en soi. Confinement ou pas elles continueront seule pour la plupart, comme elles l’ont toujours fait.

En parlant uniquement de cette action de faire les courses, j’oublie bien-sûr l’accumulation de tout le reste. Je me tourne aussi vers la mienne qui vit cette charge mentale comme beaucoup d’autres. Même si j’ai conscience des mécanismes en place, je continue d’en attendre beaucoup plus d’elle que de mon père. Je continue de lui demander beaucoup plus de temps, beaucoup plus d’énergie. Je me rends compte que la prise de conscience est une chose et que l’action en est complètement une autre. Je continue donc d’aller faire les courses et d’aller chercher ses médicaments. Comme un remboursement minime de tout ce qu’elle a toujours pris en charge consciemment ou inconsciemment pour nous.

20 heures. Moment des remerciements. Cette plage horaire nous permet d’applaudir les soignants qui continuent de nous sauver la vie, jour après jour. Ils reçoivent chaque soir une standing ovation, virtuelle et éparpillée. Pour beaucoup il s’agit d’une goutte d’eau perdue dans l’océan. Ce geste parait inutile et désuet. Il est vrai que frapper dans nos mains ne soignera personne et ne rendra pas les heures de sommeil manquantes. Mais je ne pense pas qu’il soit question de choisir son camp. Nous savons bien que le plus important est de rester chez soi, c’est l’acte individuel qui sauvera le plus de vie. J’ai toutefois eu l’avis d’une femme qui travaille à l’hôpital. Ces applaudissements l’on beaucoup émue et lui ont donné du courage. Evidemment ils ne règlent pas tout, mais ils font du bien à certain.e.s. C’est pourquoi je ne vais pas cesser d’ouvrir ma fenêtre pour applaudir. De mon balcon je vais continuer d’écouter un homme au loin jouer du djembé, une femme crier qu’il ne faut rien lâcher, une sirène qui retentit et bien d’autres hurler des remerciements qui ont l’air extrêmement sincères. L’inédit de cette situation offre des rituels qui le sont tout autant. Jamais je n’aurais imaginé possible un quotidien où chaque jour, de manière très ponctuelle, des quartiers entiers se lient, l’espace de quelques minutes, pour une cause commune. C’est réconfortant de savoir que nous en sommes capables.

J’ai lu quelque part qu’il fallait 21 jours pour prendre une habitude. Je n’ai aucune preuve de la véracité de cette information. Mais en partant de l’idée qu’elle est juste et en sachant que nous sommes au 28ème jour de confinement au moment où j’écris, cela voudrait dire que nous nous sommes faits à la situation. Que nous avons pris le temps d’y trouver nos marques. J’ai conscience que nous ne vivons pas dans un monde aussi binaire, mais j’ai tout de même l’impression que mes journées ne ressemblent pas à celle du début du confinement. Ce nouvel espace social a laissé place à une nouvelle routine, qui peut s’avérer parfois difficile à vivre ou à mettre en place.

Dans les premiers temps notre rapport à la nourriture était chaotique. Nous ne voulions pas refaire les courses trop rapidement, c’est pourquoi il nous est arrivé plusieurs fois de sauter le repas du midi. De plus, ne pas se dépenser énormément dans la journée renforçait l’idée que le déjeuner n’était pas d’une grande utilité. La notion d’argent et de fin de mois a été un autre des déterminants. Cette privation consciente ou inconsciente a été effective à la fin du mois de mars. Evidemment entre temps nous sommes allées faire des courses, mais nous avons dû attendre que ma mère soit payée, avant de pouvoir y retourner une nouvelle fois. Nos rapports à l’argent et à la nourriture ont été intrinsèquement liés pendant un temps. En réalité ils le sont toujours un peu. Nous savons que les inégalités économiques exercent un effet sur l’accès à la nourriture mais aussi à l’éducation et aux soins médicaux. C’est pourquoi les familles bourgeoises n’appréhendent pas l’alimentation de la même manière que les familles issues de classe populaire. À travers une pratique aussi anodine que l’acte de manger, l’habitus dont nous parle Bourdieu peut être mis en lumière.

En pensant notamment au « dressage des corps » dont parle Collette Guillaumin, je me suis demandé aussi si le fait que nous soyons deux femmes soit un élément à souligner. La privation est dans l’éducation des jeunes filles. On leur donne de toute façon moins à manger que leurs homologues masculins. Alors peut-être que ce qui s’est joué ici, est une question de classe mais aussi de sexe. Nous, les femmes, avons me semble-t-il, incorporé une sorte de frustration quand il s’agit de manger, car nos corps ne doivent pas grossir. Ils doivent rester fins et sans aspérité. Il n’y a qu’à voir combien d’entre nous avons commencé le sport. Je ne nie pas les bienfaits d’une activité physique, je me demande par contre si la culpabilité n’y est pas pour quelque chose. Même quand le corps des femmes est à l’intérieur, enfermé, comme tous les autres, il continue d’appartenir au monde extérieur, il continue d’être moqué et dicté. L’exemple des poils est le dernier que je donnerais. Qu’il s’agisse de ma famille, de mes ami.e.s ou des connaissances de chacun, tout le monde s’amuse du fait que pendant le confinement, les femmes vont ressembler à des « hommes des cavernes », à des « yétis » ou encore à des « singes ». Comme si l’apparition de nos poils allait nous faire perdre notre humanité, pour laisser place à des bêtes féroces. La fermeture des centres esthétiques semble être un problème majeur pour les femmes. Les concernées elles-mêmes en rigolent. J’ai d’ailleurs l’impression qu’elles assument d’être plus poilues que d’habitude, comme si le fait qu’elles n’avaient pas choisi de les avoir leur laissait le droit d’en rire. Si le confinement change bien des choses, ce qui demeure stable est la vision que nous avons du corps des femmes.
Malgré la fermeture de certains centres apparemment indispensables, la contrainte de rester chez soi peut être contournée par différentes activités. Elle m’a notamment permis de relire ou revoir des œuvres. Me rendre compte de l’importance de certaines productions et à la fois du peu d’impact que d’autres pouvaient avoir sur moi. Mon rapport au temps s’est considérablement étendu et à la fois amoindri, car certains jours défilent sous mes yeux. C’est cette dualité qui me motive à organiser mes journées, car je n’ai pas envie de me sentir comme un protagoniste secondaire de mon propre quotidien. C’est comme ça que j’en suis arrivée à regarder en moyenne un film par jour, en variant le plus possible les genres. Ils sont parfois récents, d’autre fois, anciens, en noir et blanc, français, américain, coréen, dramatiques ou romantiques, les deux vont souvent ensemble. Qu’ils soient des films d’auteurs ou grand public, j’essaye de me constituer une culture cinématographique. C’est aussi ça avoir le temps. C’est pouvoir se cultiver dans des domaines qui nous plaisent, c’est pouvoir reprendre la lecture alors qu’on l’avait un peu laissé de côté, c’est se donner la possibilité de continuer d’apprendre.

Répéter chaque jour les mêmes choses, se créer ainsi une routine m’a permis de tenir. Je me demande alors si je vais sortir renforcée de ce confinement. Peut-être que rien n’aura changé ou peut-être que tout deviendra encore plus dur qu’avant. Je n’ai la certitude de rien. Je sais en revanche que ce confinement m’a permis de me questionner. Cet enfermement qu’il nous est conseillé de maintenir pose la question de la liberté individuelle. Où est-ce qu’elle commence et où est-ce qu’elle s’arrête ? Nous avons eu le choix de sortir et marcher un peu, de respecter le confinement et de nous mettre en danger ou non. Les sanctions qu’il est possible d’encourir nous ont plus ou moins incité à faire preuve de « bon sens ». Personnellement je ne me suis jamais fait contrôler, comme beaucoup j’ai donc respecté le confinement par solidarité.

Avant de me mettre à mon bureau pour reprendre la rédaction de mon témoignage, j’ai appris qu’un jeune homme de Villeneuve La Garenne avait été victime de violences policières. Je n’avais aucune intention de parler de la police et de ces débordements, mais cette histoire ne me sort pas de la tête. En parlant de sanction je pense donc à eux, ceux qui doivent s’assurer du bon respect des règles, ceux qui sont en charge de la protection et de l’harmonie de notre pays, ceux que je n’appellerai plus jamais « gardiens de la paix ». Le confinement a permis de constater une nouvelle fois la violence, le manque de discernement, la perte de contrôle, le racisme systémique dont font preuve un grand nombre des policiers français. Nous voyons donc que la liberté n’est pas si universelle, qu’elle n’est pas donnée à tout le monde, qu’elle n’est pas vécue uniformément.

Dans une toute autre mesure, je me demande si moi-même j’ai été libre pendant ce travail d’écriture. Ai-je été honnête ? C’est une question primaire me semble-t-il dans un écrit aussi personnel que celui-ci. Faut-il tout dire ? Faut-il se censurer ? Faut-il laisser sousentendre ? Ce sont des questions que je me suis posée tout au long de cette rédaction. La peur de « l’inauthenticité »1 s’est mélangée chez moi avec la peur de trop en dire. Notre regard n’est jamais neutre, notre regard sur nous-même l’est encore moins. D’où la difficulté de trouver le ton juste.

Sans compter les premiers jours remplis de doute et de la sensation qu’il m’allait être impossible d’écrire ne serait-ce qu’une ligne, il m’aura fallu une dizaine de jours pour rédiger ce témoignage. Si cette période d’écriture a été aussi étalée dans le temps, c’est parce que j’ai eu la possibilité de m’organiser en travaillant un petit peu chaque jour, sans trop penser aux échéances, qui m’ont paru assez lointaines.
Je sais que le temps passera, mes pensées seront à nouveau prises dans le tumulte des activités, des dates butoirs à ne pas manquer, des rendez-vous, des devoirs, des sorties, des horaires à respecter et par d’autres obligations du quotidien. Malgré cela, j’ai l’intuition que je finirai par relire tout ce que je viens d’écrire, pour me souvenir.

Léa Jaspierre, étudiante de Licence 2 de Sociologie. Département de Sciences socialesUniversité Paris Diderot/Université de Paris





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