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Journal collectif 12. Le risque de l’expérience


par Les Temps Modernes
le 5 juin 2020

Le risque de l’expérience

Ces dernières semaines, j’ai souvent eu cet extrait de livre en tête (comme une musique qu’on a dans la tête) :
"Lucas, il fait comme il veut, et toi aussi, Lucas, son temps mort, il l’a peut-être déjà traversé il y a longtemps et il sait où il est, ou alors lui aussi, il se court après à travers les camarades, tu n’en sais rien, c’est son affaire. Mais pour soi, Antoine, pour soi, on peut essayer de savoir, de sentir. Laisse Lucas où il est et sois à ta place à toi. Et puis, si ça peut te rassurer, tes folies de bourgeois, elles vont s’arrêter bien vite. Tu sais que quand tu rentreras, tu auras dépensé tout ton argent et que tu le prends, ce risque-là, celui de te retrouver sans un sou, et sans boulot par dessus le marché ! Lucas, il en prend d’autres, de risques, en restant. C’est peut-être la seule chose qui fait de nos vies des choses singulières dans le fond, le choix du risque qu’on vit... Chacun le sien. Une chose est sûre. Sans risques, on ne vit pas."
Jeanne Benameur, Les insurrections singulières, p.181

J’aime cette notion de risque qui me parle. J’ai compris progressivement que ma place et mon risque à moi étaient tous les deux dans le déplacement. Ce qui a été au départ de ma vie adulte, difficile : évoluer à l’Université et autour, dans un milieu qui n’était à la base pas le mien, fille d’une femme caissière et d’un homme vendeur automobile, me battre avec des idées situées très à gauche en venant d’une famille plutôt à droite et dans le même temps découvrir au sein de mon nouvel entourage un mépris de classe qui visait directement des personnes comme celles de ma famille. Difficile de ne pas se sentir étrangère partout.
C’est ce qui a fait mes premiers déplacements : de l’université, je me suis dirigée vers les centres sociaux, pour pouvoir agir puis vers la médiathèque par une opportunité d’emploi. A la médiathèque, j’ai testé peut-être même plus qu’ils ne m’ont testée pendant ma période d’essai et mes CDD. J’ai voulu voir ce que je pouvais avoir à y faire. J’y suis restée, j’ai été titularisée. Puis le coronavirus, le confinement, et je suis réaffectée temporairement dans une maison de retraite.
C’est là que j’ai compris que ma place à moi n’était ni dans un endroit particulier, ni dans un boulot particulier, mais dans ma manière d’agir là où je me trouve : à la fac, dans les centres sociaux, à la médiathèque, dans une maison de retraite, dans mon appartement confinée (pendant deux semaines avant d’être réaffectée), dans des associations, etc. Toujours le même fil rouge, la même détermination, la même curiosité, la même envie de bouger des lignes dans le monde, la même envie d’ouverture sur ce monde et chaque endroit est une ouverture de plus, une opportunité d’apprendre, de se demander de quelle manière je peux agir. La peur de devenir le prolongement d’une procédure, d’une machine, d’un logiciel. Être nomade pour ne jamais être ce prolongement.
Je pense aux Temps Modernes et pourtant, je ne travaille pas à l’usine mais on se fait vite avaler par un formatage, une manière unique de penser et d’agir et alors, on ne peut plus rien bouger. Confortables et rassurantes pourtant, ces procédures, ces phrases répétées qui fonctionnent. Enfin, est-ce qu’elles fonctionnent toujours aussi bien la dixième fois ? C’est comme un nouveau plat cuisiné : la première bouchée est toujours la meilleure. Et pourtant, c’est le même plat qu’on déguste ensuite. Quand on dit des phrases mécaniquement, sont-elles entendues ?
La première fois qu’une femme de plus de 90 ans m’a dit qu’il était temps qu’elle meure, j’ai répondu « Vous êtes fatiguée ? C’est difficile aujourd’hui ? » et elle m’a répondu « Oui, c’est
difficile de vieillir. A mon âge, on est épuisée, on a mal partout ». Elle m’a parlé et m’a regardée, m’a regardée vraiment, pas un regard dans le vague et m’a dit « Merci pour votre écoute ». La troisième fois que j’ai fait cette réponse (car la question de la mort revient souvent avec plusieurs personnes), la réaction n’était déjà plus la même. Sans doute que ma réponse devenait mécanique et que ça se sentait. J’ai cru voir un regard pas dupe chez ma nouvelle interlocutrice. Ou bien est-ce moi qui projetais mon propre regard pas dupe ? Ces échanges ont toujours eu lieu au moment de servir le café, le goûter. On sonne « Vous voulez un thé ou un café ? » on montre quand on se souvient qu’un tel prend toujours du café, jamais de sucre, toujours du lait mais même ces marques d’attention devenaient mécaniques chez moi, en même pas un mois. Je pensais alors au théâtre, à l’effet répétition du texte au fur et à mesure des séances. A force de dire le texte, on ne le ressent plus, on ne le vit plus, et on ne convainc plus. Il faut alors essayer de le dire différemment, de tenter autre chose, une autre manière de le vivre, une autre intonation. J’ai essayé de faire pareil au boulot : à la médiathèque lors des inscriptions pour expliquer aux personnes ce à quoi elles ont accès, et à la maison de retraite au moment de servir le goûter et le repas. Et de regarder vraiment les gens, pas dans le vague, prise dans son habitude. C’est un effort mais ça fonctionne même si parfois on bafouille.
Certaines personnes ne nous permettent pas l’habitude, à moins de les ignorer (ce qui arrive). Je pense à une femme de plus de 90 ans aussi qui n’a plus toutes ses capacités cognitives, souvent dans sa bulle, qui m’a souvent fait penser à un zombie, et qui nous prend souvent au dépourvu, soit par ses emportements, soit par des phrases qui rappellent qu’elle est en vie, comme à son époux « Mon cœur, tu es là ! Tu es là mon chéri ! ». Cette femme, il m’est important de lui parler normalement, même si je ne sais pas si elle comprend tout ce que je dis, mais peu importe, elle réagit, elle réagit à mon sourire ou à mon rire (quand ses réactions me font rire), et elle sourit à son tour. Et si un jour, elle ne réagit pas et reste dans sa bulle, et bien ce n’est pas grave, ça déstabilise, on laisse tomber, on la laisse tranquille. Impossible d’utiliser les phrases mécaniques.
J’aime cette question du risque parce que c’est ce risque en effet, le risque de sortir d’une zone d’habitude, d’être prise au dépourvue, de se laisser surprendre qui permet la découverte, l’imagination, de ne pas devenir une machine, de se poser encore la question "Qu’est-ce que je peux faire ici avec ça ?". C’est valable pour bouger des choses dans le monde, quand on change de lieu (de travail, d’association…) et c’est valable pour rester un humain au boulot. Un humain capable de penser, de créer, d’imaginer, d’interagir, de réagir. Evidemment, c’est plus facile dans mes boulots à moi, épanouissants quand même. Cependant, je me souviens que ma mère me le disait déjà à propos de son travail en caisse : « Je pensais que jamais, jamais, je ne serais caissière, comme quoi, il ne faut jamais dire jamais, je trouvais ça pas du tout épanouissant (je ne suis pas sûre du mot, mais c’était l’idée) et en fait, c’est ce qui m’a le plus appris de choses, c’est ce qui m’a sortie de ma timidité, alors qu’avant j’étais capable de tomber en panne plutôt que de m’adresser à un pompiste. J’ai fait de ma caisse mon petit commerce, j’avais mes habitué.e.s, je créais des liens avec les clients. » Ma mère aussi, en caisse, a fait en sorte de ne pas devenir le prolongement de sa caisse, d’être elle, en caisse. Puis, elle a pris le risque de quitter son boulot pour devenir magnétiseuse – et a revu une cliente qui la connaissait en caisse, surprise de la voir dans ce cadre. Et ce qui est amusant, c’est que moi qui me sens aujourd’hui à bien des égards, très différente de ma mère, c’est tout de même d’elle que je tiens l’expression que je n’emploie pas mais à laquelle je pense avec beaucoup d’affection, celle d’électron libre. Ma mère, bien avant moi, a tenu à pouvoir partir si ça ne lui convenait plus, a tenu à ne pas se faire avaler par la machine, ce qui me fait penser que même si j’ai le privilège d’avoir des boulots épanouissants, ce n’est pas seulement de ça
que je tiens ma capacité de déplacement. Et encore moins de l’Université où j’ai entendu – avec stupéfaction – plusieurs doctorants me dire qu’ils continuaient parce qu’ils ne savaient pas ce qu’ils pourraient bien faire d’autre.





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