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Sociologie(s) publique(s) ?





Installations de retour de transmigrantes du sexe. De la soumission esclavagiste à la création d’entreprises locales

par Alain Tarrius
le 20 décembre 2018

Nos derniers travaux (Bernet, Missaoui, Tarrius, 2007, 2011, 2014, 2015) ont permis d’identifier les principales modalités de recrutement, de formation et d’accompagnement de femmes originaires des Balkans et du Caucase pour le travail du sexe dans les clubs prostitutionnels tolérés du Levant espagnol. Pour elles, comme pour les transmigrants afghans, ukrainiens, géorgiens, du commerce souterrain de marchandises d’usage licite, d’origine du Sud Est Asiatique (SEA, diverses nations sauf la Chine, passage par Dubaï, Missaoui, Tarrius 1995, 2002) des séjours de plusieurs mois dans les ports de la Mer Noire, Odessa, Sotchi, Poti, Trabzon et Varna, créent les conditions d’une transmigration non pas ethnique, mais cosmopolite.

Les cheminements vers le Levant espagnol se font souvent avec une étape italienne, où elles apprennent à maîtriser leurs futures doubles fonctions de prostituées et de dealers du quart de dose de cocaïne au client. Certaines effectuent le déplacement en plusieurs mois, avant d’être accompagnées pour l’étape finale, quelques autres en deux ou trois semaines, escortées dès leur départ de Mer Noire par leur revendeur, et enfin, celles sélectionnées dans les Balkans dans les milieux prostitutionnels, voyagent en avion, escortées jusqu’aux clubs espagnols. Ces accompagnateurs, sont quasi-exclusivement des Géorgiens, plutôt abkhazes, c’est-à-dire musulmans et très liés aux Russes. Pour les jeunes femmes, recrutées durant leur séjour dans les ports, surtout celui, russe, de Sotchi, voisin de la frontière nord de l’Abkhazie, qui vont travailler dans les Émirats du Golfe, le voyage par bateau ou avion est direct. Avec des accompagnateurs des mêmes origines. Elles sont recrutées alors qu’elles travaillent sur les nombreux bateaux de croisières populaires ukrainiens, russes, turcs et roumains qui sillonnent cette mer de port en port : employées saisonnières ou étudiantes stagiaires, elles débutent la prostitution sur les bateaux ou dans les étapes portuaires, proies faciles des nouveaux associés des mafias “démocratisées”, les marins de navigation ou de quais.

Dans les ports cités, ce sont encore des Géorgiens, abkhazes ou nord-ossètes, qui commercialisent les drogues opiacées dominantes : opium, morphine et surtout héroïne, autour de douze euros le gramme pour une bonne afghane, ou environ neuf euros pour une turque ou géorgienne des cultures de pavots récemment et illégalement implantées. La cocaïne, par contre, atteint sur ces marchés des valeurs qui la rendent inabordable. Dans nos actuels terrains sur les migrations, nous étudions le cas des prostituées quittant les clubs du Levant espagnol et circulant en France deux ou trois trimestres, vers l’Europe du Nord. Nous avons observé, sur des aires d’autoroute ou sur des routes secondaires, les présences ponctuelles de « protecteurs » caucasiens pour fournir les femmes en drogues. En somme ces nationaux, surtout géorgiens, interdits d’entrée depuis 2007 en Bulgarie, où ils développaient à Sofia des entreprises de « gardiennage » aux activités criminelles, apparaissent sur toutes les routes et étapes des activités illégales « gérées » par les milieux criminels russo-italiens. Les Géorgiens s’exportent comme « hommes de main polyvalents » à l’heure de la mondialisation criminelle.

Parmi les femmes qui retournent dans leurs régions d’origine accompagnées de parentèles, des projets d’installation sont réalisés : ils ont été portés, durant les cinq ou six années de travail en club, par la jeune femme employée, et par la parentèle qui vivait de petits emplois dans un village voisin du club, assumant des mobilités vers le lieu d’origine, futur site d’implantation du projet. C’est elles que nous allons plus particulièrement décrire, après avoir rapidement informé sur l’ensemble des sorties de prostitution.

Le tableau 1 résume nos enquêtes (2007-2013) concernant la mobilité des femmes balkaniques et caucasiennes pour le travail du sexe en Italie, dans le Levant espagnol, sur les routes et autoroutes françaises, et signale les effectifs approximatifs de celles qui se rendent vers le Moyen Orient et, de façon plus détaillée, dans les nations permissives du Nord de l’Europe.

Chaque année (arrivées 2007 - sorties 2014) environ mille cinq cent femmes originaires des Balkans et du Caucase quittent, après des séjours de quatre à sept années, les clubs du Levant ibérique pour travailler dans des établissements prostitutionnels des nations permissives d’Europe du Nord ; deux-cent cinquante rejoignent la Belgique et l’Allemagne en moins de six mois par les routes et autoroutes françaises ; elles travaillent, à partir du département de l’Aude, dans les aires d’autoroute et, près des sorties, le long des routes secondaires. Soixante-dix d’entre elles voyagent avec des parentèles des régions d’origine et généralement, après un complément de revenus de trois mois, quittent leur tournée de transmigrantes du sexe au plus tard à Lyon pour investir dans le projet qui a provoqué ces accompagnements.

Notre recherche sur les installations de retour a concerné surtout les femmes accompagnées de parentèles[Il s’agit d’ami(e)s ou de parent(e)s originaires des mêmes villes ou villages, qui rejoignent la jeune femme dans le Levant ibérique. La parentèle (de deux à quatre personnes) habite non loin du club prostitutionnel et chacun de ses membres occupe un travail temporaire (restauration, garde d’enfants ou de personnes âgées, agriculture, commerce…). L’employée en club prostitutionnel vit auprès de sa parentèle en dehors de ses heures de travail. Ensemble ils préparent un projet d’installation au retour au pays.] : douze sur les soixante-dix recensées nous ont reçus ; puis dix-sept, revenues seules directement d’Espagne et huit après un passage prostitutionnel par les routes et autoroutes du Sud de la France. Enfin trente-et-une restées en Espagne, six après un mariage avec des nationaux espagnols, huit grâce à des emplois non prostitutionnels dans les clubs, cinq après un investissement dans une installation commerciale, et enfin douze dans des services, soit au total soixante-huit entretiens et rencontres dans les lieux et milieux « post-prostitutionnels ». Trente-sept de ces femmes, rencontrées dans une longue enquête précédente[Voir Tarrius, Bernet (2014), Mondialisation criminelle, la frontière franco-espagnole de La Junquera à Perpignan. Rapport de Recherche. Edilivre. Enquête de 2008 à 2012 auprès de cent-vingts femmes des Balkans et du Caucase travaillant en clubs prostitutionnels levantins ibériques. Trente-sept sont demeurées informatrices. Ces femmes, après quelques années de séjour en Espagne, forment un milieu d’interconnaissances très dense. Elles fournissent des compléments d’informations et certaines lisent et critiquent mes écrits les concernant.] sont demeurées informatrices. Les quarante-et-une autres sont de proches relations des trente-sept.

Les "perdues de vue"

Plus de la moitié des jeunes femmes sont littéralement « perdues de vue » au cours de leur séjour dans le Levant ibérique. L’expression convient particulièrement à la description des « disparitions ». Elles échappent peu à peu au regard de leurs compagnes de transmigration.

«  Un jour, au travail, entre nous, quand nous parlons du pays, de notre vie ici, de nos changements de clubs et des rencontres de nouvelles filles, ou d’anciennes bien connues, l’une ou l’autre demande : ‘et x ou y, tu l’as revue ?’. Alors nous faisons le tour de nos connaissances et nous constatons que depuis tant de mois on ne parle plus d’elles, on ne les voit plus, elles sont sorties de nos conversations et de nos relations. (…) Elles se sont échappées : vague témoignage d’une collègue qui a vue x avec un homme de plus en plus souvent avant « la disparition », classique, au mieux une union qu’elles veulent cacher pour refaire leur vie, au pire une vente à un souteneur d’autres réseaux, donc tu n’en parles plus en pensant « pourvu qu’elle s’en sorte » ; souvent aussi des témoignages du genre « elle était dépressive » et ne pensait qu’à son enfant ou tel parent, restés au pays. Alors on se dit « elle s’est enfuie » sans récupérer son pécule[Les gérants des puticlubs gardent une part des revenus du travail des jeunes femmes et restituent le capital ainsi constitué lors de son départ négocié ou provoqué.]. Et là, dans ce cas, tu n’en parles plus, c’est trop flippant. (…) » Macédonienne de vingt-cinq ans, six ans de présence dans le Levant ibérique.

D’autres modalités de départ sont signalées par toutes nos interlocutrices ; elles suggèrent une gestion des carrières prostitutionnelles occulte, cruelle et d’un intérêt financier cynique.

« Il y a toujours toute sorte de gens qui tournent autour de nous. Et je ne parle pas des clients, encore que de temps à autre tu en as un qui te propose de laisser tomber ton club pour travailler avec lui. Des rêveurs, quoi. Non, je veux dire chez ceux qui nous encadrent, nous protègent, nous ‘soignent’, ceux qui passent de temps à autre pour les comptes et de drôles de réunions avec les patrons, ceux qui demandent des comptes pour la dope, ceux qui nous proposent des placements, etc.. Tu sais qu’ils discutent de toi et de tes performances. Alors, certaines font la valise et partent un matin, quand nous dormons toutes. Direction un abattoir à ouvriers immigrés dans les serres du sud, ou bien, et on a toutes les jetons, le départ vers de mystérieuses destinations en Afrique, n’importe où en Afrique, du Maroc au Nigéria, du Sénégal à l’Égypte. C’est terrible, terrible. Ils nous disent toujours, ces Géorgiens, ces Serbes, ces Albanais qui tournent et regardent : « attention, tu vas finir comme une telle, tu l’as connue ? elle faisait quinze clients par jour et elle se moquait de nous ! maintenant elle en est à soixante africains par jour, mais elle est libre puisque nous ne sommes plus là. » Ces refrains tu les entends tous les jours avec « des nouvelles arrivent, où on va les mettre ? poussez-vous les vieilles » ; bien sûr la police est passée et nous a expliqué ce que c’est la tolérance en Espagne et comment nous sommes protégées, et comment nous plaindre. Mais c’est une minute de notre vie, pour des heures avec les voyous. Quelques-unes se tirent grâce à des associations. ». Albanaise 26 ans.

Les nouvelles im-migrantes

Cinq ou six années d’étape levantine ibérique produisent une multiplication des relations avec les populations locales ; les mobilités entre clubs, qu’exigent les tenanciers, ne suffisent pas à « préserver » les jeunes femmes des relations avec les milieux sociaux locaux. Nous avons rencontré trente-et-une femmes parmi les mille quatre-cent-cinquante connues (sur trois mille quatre-cent-quatre-vingts) installées, en 2014, en Espagne après avoir abandonné le travail du sexe. Deux mille d’entre elles, c’est-à-dire environ 57% sont, nous l’avons dit, « perdues de vue » en Espagne. Parmi celles contactées sur recommandation de nos informatrices, six ont épousé des personnes plus âgées et bien insérées dans les sociétés locales :

« Au travail nous avons toutes quelques habitués à la fois très attachés et respectueux de nos personnalités. Certains sont seuls, souvent âgés ; ils ont perdu leur femme par exemple. Alors notre jeunesse, le respect et l’affection que nous leur donnons pendant des mois les pousse à nous demander de les accompagner ; ça se fait sans problème avec nos patrons ; surtout parce que nous sommes des « vieilles » dans ce travail, cinq, six et sept ans que nous sommes en Espagne et de nouvelles filles arrivent. Mais vous devez bien comprendre que ce n’est pas une décision prise sur un coup de tête ; José m’apportait, trois fois une heure par semaine, beaucoup de joie et de tranquillité : alors tout a commencé sérieusement entre nous bien avant le mariage. Et bien sûr il est riche : ça m’a sauvée des jeunes macs qui nous tournent autour en nous regardant comme des tirelires en forme de voitures d’occasion qu’ils feraient bien rouler encore quelques années auprès des travailleurs venus d’Afrique après notre sortie des clubs (…) Pour moi ça s’est très bien passé : il y a deux ans mon père, musulman de Nis, en Serbie, qui me téléphonait souvent et était venu une fois pendant une semaine, rencontrant José, m’a dit un jour : « choisis un homme vieux qui te protègera en Espagne, marie-toi avec lui et ne reviens pas ici : par exemple José, celui que tu m’as présenté. » . C’est ainsi, plus de vingt-sept ans et la prostitution je serais perdue si je retournais chez moi. (…) José m’a présentée à ses enfants et petits-enfants ; une semaine après nous avons fait, à midi, une petite fête au club : les copines pleuraient comme des fontaines. Deux jours après, le mariage en famille, avec tous les droits traditionnels de l’épouse ; j’avais trois accompagnatrices qui avaient pris la journée au club. Re-larmes et caresses. Mirjana, qui fondait d’émotion, me dit à l’oreille : « il est vieux mais il a fait de toi une nouvelle vierge » ; je n’ai pas compris, surtout qu’il s’agissait d’une chrétienne, mais ses paroles me reviennent car chaque fois que j’approche José j’ai l’impression d’effacer un pan de mon passé. Et depuis, ma vie s’est organisée complètement en phase avec celle de José, qui a besoin d’attentions constantes à soixante-dix-huit ans. Je ne connais pas l’avenir, mais il m’a fallu une année pour oublier les violences vécues de mes origines, en Serbie à mon travail en club, et je suis bien, nous sommes bien : tous les jours je découvre que j’aurais pu avoir une autre vie avec l’impression que mes façons de voir les gens changent sans arrêt. Nous allons faire venir une petite de Nis, orpheline depuis deux mois ; nous l’adopterons. Autour de moi, du respect : celui qu’inspirait José. Personne ne peut penser le contraire. C’est ce que j’avais senti et qui m’a poussé à prendre la décision. Et les autres, celles que tu as vues, c’est pareil, avec les mêmes personnes, un peu plus jeunes, un peu plus vieilles. » Irina, Serbe de Nis. 27 ans, dans le Levant ibérique depuis 6 ans.

Les cinq autres profils sont proches. Avec des variantes dans l’implication économique de la nouvelle compagne : gestion de vastes propriétés agricoles, des oliveraies, dans deux cas, codirection d’une entreprise moyenne de confection dans un autre cas, et enfin « manager » d’un grand hôtel de luxe pour la dernière. Le caractère « romanesque à l’eau de rose » (Albanaise en club) de ces récits, contrepoints des tristes trajectoires qui mènent des lieux d’origine aux clubs prostitutionnels, est toujours la « petite musique » accompagnant la réalité des réussites sociales et économiques attachées à de telles entrées dans la société espagnole. Ces histoires de sortie heureuse en Espagne sont reprises par bon nombre de celles qui demeurent dans les clubs, comme une ritournelle rassurante ; par contre une proportion aussi importante n’envisage pas de rester dans cette terre lointaine, cette étape vers un retour qu’elles espèrent en continuité sociale, familiale surtout, avec la période qui a précédé l’exil. Les parents proches et un enfant parfois à qui on a régulièrement envoyé de l’aide et des cadeaux, ou encore, bien que cela paraisse surprenant, un amoureux quitté voici quatre ou cinq ans mais dont le lien réciproque s’est renforcé dans le temps de l’exil. Pour celles qui demeurent en Espagne et y réussissent des mobilités s’instaurent entre familles balkaniques et nouvelles familles ibériques, des collaborations professionnelles lient les « jeunes mariées » à leurs amies installées comme entrepreneures dans les nations d’Europe de l’Est, après leurs séjours en clubs. En particulier l’hôtelière et les gestionnaires des grandes oliveraies, nous le verrons plus avant, créent d’intenses échanges.

Huit femmes quittent le travail du sexe et se reconvertissent professionnellement dans leurs clubs : trois barmaids sont responsables de la marche du bar du club six à huit heures par jour. Deux gèrent les services mis à disposition des jeunes femmes : salon de coiffure, massages et suivi sanitaire, contacts avec les magasins de vêtements, réservations d’hôtels en cas de voyages. Deux autres ajoutent à ces fonctions, celles de tenue des emplois du temps des « encadreurs », réservations d’avions et d’hôtels, phases d’arrivée des nouvelles prostituées et de leurs accompagnateurs. Elles sont désignées comme « les régisseuses ». Elles deviennent des interfaces entre sociétés locales, commerçants surtout, et milieux fermés des gardiens des « puticlubs » et de leurs travailleuses. Ces huit personnes vivent toutes, en dehors des horaires de travail, dans des appartements achetés en centres-urbains avec leurs économies, complétées parfois par des prêts de banques proches des clubs prostitutionnels qui les garantissent.

« Je vis comme n’importe quelle étudiante qui a fini son cycle de formation hôtelière et, à vingt-sept ans, devient cadre, après quelques années de stage. Travail six heures par jour toute la semaine. Nous sommes deux et quand l’une prend des congés, ou un dimanche, l’autre travaille dix heures par jour, si nécessaire. Tu t’arranges pour justifier de quarante à cinquante heures environ par semaine (…) j’ai aussi à voir les comptes du club et les cagnottes des filles. Il faut avoir fait le métier pour faire cela en confiance. Alors les Géorgiens ou les Serbes [les « gardiens »] nous respectent comme si nous étions des femmes du dehors, comptables, secrétaires de direction, …Pour les filles aussi nous sommes des étrangères, car elles n’envisagent pas de prendre nos boulots ; si elles veulent rester, elles regardent plutôt quel homme elles pourront harponner ; une fille normale en a toujours trois ou quatre sous la main. (…) La plupart préparent leurs départs vers les pays du Nord ; il faut bien viser, le créneau est étroit : partir avant qu’on te pousse dehors, quand tu gagnes encore bien, pour ne pas tomber dans un « bordel à Polonais » ou à Turcs. J’ai des coups de fil des employeurs belges, allemands, hollandais ou tchèques, et je sais donc laquelle veut partir. Je dis ce qu’il en est, sans tromperie, mes patrons m’ont bien dit de ne jamais mentir à ce sujet. Alors, quand une fille a perdu sa valeur je lui dis : « laisse tomber ton métier. Reste en Espagne, achète-toi un appart avec tes économies là où tu trouves un travail. Et une petite voiture » : on a déjà payé leur permis de conduire à de nombreuses filles. » Gala, Albanaise, trente-deux ans.

Cinq femmes de notre échantillon, parmi celles demeurées en Espagne, rompent les relations avec les clubs et ouvrent une activité commerciale. Le choix de l’activité s’est révélé difficile malgré la possession d’économies substantielles, de 250 000 à 320 000 euros pour six et sept ans de travail en club. Pour trois d’entre elles, âgées de vingt-six à vingt-huit ans, qui possédaient des diplômes professionnels dans leur nation d’origine[Il s’agit de deux Ukrainiennes passées par une école supérieure des carrières commerciales navales, à Odessa et d’une Russe ayant suivi le même cursus à Rostov. Toutes les trois furent happées par les activités prostitutionnelles lors de leur stage de six mois de troisième et dernière année sur les bateaux touristiques qui parcourent les ports de la Mer Noire.], l’entrée en troisième année dans une école supérieure de tourisme d’Alicante et Valencia[Année terminale, en alternance avec leurs dernières prestations en club. Ouvertes en avril 2014, ces agences ont drainé, jusqu’en septembre, plus de 16 000 touristes Russes, pour 900 000€ de revenus répartis en salaires, investissements fonciers professionnels et opérations commerciales.], leur permit rapidement d’ouvrir deux agences touristiques dans des stations balnéaires du Levant. Franchisées par une enseigne mondiale, elles se consacrent, avec succès semble-t-il, à l’accueil touristique de populations russes. Dès le troisième mois de fonctionnement, elles affrétèrent un avion à Rostov et invitèrent deux-cent-cinquante personnes, des villes portuaires de Russie caucasienne, pour un vol gratuit et un séjour de quarante-huit heures de Rostov à Sotchi, puis Alicante, et retour. L’investissement fut pris en charge par elles-mêmes pour 20% puis par leur enseigne et plusieurs agences russes :

« c’était un coup de génie de Svetla ; les résultats ont été magnifiques, pour nous et pour les six agences russes de Rostov, Novorossisk, Sébastopol et Sotchi qui ont participé à cette promotion. La préparation nous a rappelé l’époque, six ans plus tôt, où nous faisions le dernier stage sur les bateaux de tourisme ukrainiens, d’Odessa à Sébasto, Sotchi, Poti, Trabzon, Zonguldak, Varna et retour. (…) Aucune d’entre nous n’aurait jamais eu une telle réussite là-bas, sur la Mer Noire. Si nous étions restées nous serions au mieux des employées des bateaux, à la merci des marins et nous aurions arrondi nos fins de mois par des « extras » auprès des clients. Pour vivoter. Prostituées semi-clandestines à vie. Ici, six années de travail dans les clubs ont rendu possible un investissement de quatre cent mille euros, à nous trois, et l’installation que tu vois. (…) La prostitution on ne connait plus, ce qui ne nous empêche pas d’entretenir des liens avec les clubs qui attirent pas mal de touristes apparentés aux filles et aux équipes de protection. Dans cette agence, tu peux voir un ordi utilisé uniquement en cyrillique, les fiches-clients en russe, comme des publicités. Toutes nos employées sont des Russes ou des Ukrainiennes qui ont vécu en Espagne. Le client Russe qui connaît Sotchi, se trouve à l’aise ici : nous le renseignons et réservons pour tout, hôtels, restaurants, spectacles, excursions. Nous avons beaucoup avancé, grâce à des étudiants stagiaires, la traduction de toutes les principales plaquettes touristiques espagnoles : les organismes de tourisme espagnols sont très intéressés et financent le séjour des étudiants. ».

Les deux dernières « immigrées » entrepreneures de notre échantillon, deux sœurs ukrainiennes, ont choisi « la voie de l’immobilier en crise », selon leur expression. Achats avantageux d’appartements à vocation locative touristique, et gestion, souvent en collaboration avec les deux agences précédemment signalées, mais non exclusivement, des séjours de touristes. Les deux sœurs ont pu acheter, lors des ventes immobilières à prix cassés, quatorze F2 en front de Mer sur la côte de Carthagène à Alicante.

«  Svetla [voir ci-dessus] avec B&B et Tripadvisor nous a tout rempli au fur et à mesure que nous achetions. Les clients Russes, Ukrainiens, Serbes, Hongrois, Bulgares, qui connaissent bien le Russe, ont l’impression d’être chez eux quand on les accueille. Nous rendons à Svetla notre dette pour son aide, en lui envoyant des clients qui nous viennent par d’autres opérateurs. Et puis, et puis, nous réservons toujours un F2 pour nos familles et nos amis restés là-bas. Comme Svetla et ses amies nous sommes des Espagnoles, des Russes et des Ukrainiennes, ici et chez nous. C’est formidable. »

Je n’ai pas davantage élargi ce segment d’échantillon, réservant l’investigation sur la dimension cosmopolite de leur nouvelle insertion aux suivis collectifs de retour. De pourvoyeuses de plaisirs tarifés aux populations espagnoles, les voici devenues médiatrices, passeuses de Russes en Espagne, organisatrices d’un cosmopolitisme saisonnier…

Sardinella : le parcours emblématique d’une jeune Albanaise

Entre 2007 et 2013 j’ai rencontré cent-vingts femmes originaires des Balkans qui travaillaient dans des clubs prostitutionnels du Levant espagnol (de Catalogne à Andalousie) pour des entretiens individuels ou collectifs d’une heure à quatre heures[Le congrès de l’Association Nationale des Polices Démocratiques Espagnoles se tenait à Barcelone fin 2005 et je fus invité à prononcer la communication d’ouverture et à animer un atelier. Les commissaires territoriaux (polices fédérales) étaient nombreux et sept d’entre eux, situés le long du Levant me proposèrent d’accueillir ces enquêtes.]. Je rencontrai, dès 2007, Sardinella tout juste arrivée de Tarente où quelques mois plus tôt j’avais rencontré son ami Emilio : elle le savait. Depuis lors, et après son retour en Albanie en 2013, nous sommes restés en relation, via Skype jusqu’à aujourd’hui. Elle m’aide beaucoup en me mettant en relation avec ses compagnes de voyage selon les besoins de mes enquêtes ; en effet elle est au centre d’un vaste réseau internet de femmes prostituées en Espagne et revenues chez elles dans les Balkans. Sardinella est originaire du nord-ouest albanais, d’une famille d’agriculteurs italophones près de Skodra, son frère possédait une pêcherie le long du canal de Skodra à la mer Adriatique. L’excellence de ses études secondaires en fit une candidate privilégiée pour une entrée en noviciat à Tarente dans les Pouilles : modalité légale de « fuite » d’Albanie. Elle a écrit ou enregistré les propos qui suivent.

Sardinella : «  Après 1989, mes parents avaient renoué avec la tradition familiale catholique. Ils me firent donc baptiser cérémonieusement par un prêtre italien. À mon prénom chrétien, on ajouta celui de « Sardinella », un peu par dérision… celui-là même qui allait me rester ; j’étais grande, très maigre avec une petite tête et des yeux ronds : « ni bonne à griller, trop sèche, ni bonne à saler, trop longue : ni sardine ni anchois, c’est une sardinelle » avait dit le prêtre ; et je suis restée ainsi. Avec mon surnom, que j’aimais bien…
C’est à quinze ans que l’envie me vint de partir pour l’Italie. Ici, dans le Nord de l’Albanie, nous sommes très liés à la région de Tarente et Brindisi ; les religieux et les bonnes sœurs qui viennent chez nous attirent là-bas des travailleurs saisonniers ou définitifs. Pas les voyous musulmans qui vont dans les Abruzzes, de bons ouvriers agricoles et des pêcheurs aussi catholiques que les Italiens.
Alors je suis passée par les religieuses. C’était la voie. Deux années de messes et de vêpres. Et puis le grand jour : le noviciat à Tarente. On s’est embarqués à Durrës, pour Brindisi, trois religieuses italiennes, un curé et moi, en robe blanche de novice.
Arrivée à Tarente, j’ai été en noviciat une année dans un grand appartement bourgeois aménagé en couvent ; une vie tranquille mais un peu triste. L’Italie était dehors… si tu vois ce que je veux dire. J’avais dix-huit ans, et on m’a donné, lors d’une petite fête, des papiers de résidente. Mon bonheur était fait, celui de ma famille aussi.
Mais, le soir même, je m’enfuyais dans les rues de Tarente, précipitant dans le malheur tous ceux qui, au même moment, me fêtaient.
Dans cette ville, lorsque tu es en rupture avec les religieux, les bourgeois et ta famille, tu n’as pas de choix, il faut habiter sur l’île, entre les deux bords de la lagune et en face du Golfe. Il y a là de vieux immeubles de trois ou quatre siècles, complètement pourris et peuplés de zombies qui sortent la nuit pour la came. Vers le Golfe, des remparts d’environ dix mètres et, vers la lagune, le port de pêche et la grande criée aux poissons.
Le quai est large et l’eau affleure. Il y a un café-tabac pour des fainéants ivrognes, de ceux que la mafia n’a même pas voulu employer pour nettoyer la criée. Et des types alignés contre les vieilles façades, les mains dans les poches, bien écartées, de huit heures du matin jusqu’à la nuit.
Ensuite, c’était ma vie qui commençait…
C’est là que j’ai rencontré Emilio, un faux dur de vingt-deux ans qui travaillait de temps à autre avec un pêcheur qui lui fourguait un peu de mauvaise coke et des poissons invendables pour le payer. Autant te dire qu’Emilio, il a tout de suite été pour moi. Il était petit et gros, alors, tu vois le couple. Mais depuis 3 ans qu’il rôdait dans le coin il s’était fait une niche dans un vieil immeuble qui ne prenait pas la flotte. J’ai trouvé un petit boulot à la criée et nous avons vécu comme des oiseaux au nid, ou comme des rats au fond du trou, c’est selon qu’on voit la vie comme deux tourtereaux adolescents ou comme deux adultes ratés ; là, il s’agissait bien de ratage. Pas de dérapage, tu vois, un virage raté au-dessus d’une falaise, et depuis sept ans je n’en finis pas de chuter vers le fond de je ne sais quel précipice. Emilio et son pêcheur m’expliquèrent qu’il serait bon pour tous que je travaille trois ou quatre heures, jusqu’à minuit, en me vendant dans la grande barque de pêche qui possédait une minuscule cabine « tu n’as pas besoin de t’allonger, les clients ils préféreront que tu fasses tout ça à genoux » me dit le pêcheur en riant. Comme ils m’aimaient bien, ils m’expliquèrent encore que je ferais la passe avec de la coke : à moi de la doser pour que le cave s’énerve sans pouvoir passer à l’acte ; et surtout qu’il ne s’endorme pas. Et pas d’overdose sinon il faudrait les jeter dans la lagune – ce qui n’est jamais arrivé. Disons qu’une fois sur deux j’évitais les envies de mes clients ; à ceux qui revenaient et qui demandaient leurs fantasmes (…), je disais que j’avais le Sida, mais qu’ils ne risquaient rien car j’allais me laver à l’eau de mer qui nous entourait, et qui est une des plus polluées d’Italie ; la coke leur suffisait alors. Et je ne les revoyais pas. Cette histoire de coke, c’est les mafieux qui nous l’avaient demandé : « pour plus tard ; ça pourra servir », avaient-ils dit. Nous avons vécu quelques mois ainsi, Emilio avec quelques surplus de coke et mes sous et le pêcheur avec son commerce de dope.
 »


Tag représentant Sardinella
(Porte arrière d’un club prostitutionnel d’Alicante)

Sardinella décrit la « voie buissonnière » qui la conduit dans la deuxième « moral area  » que constitue l’Italie du Sud.

« Et tout s’est terminé par la grande transaction finale : les mafieux ont envoyé le rafiot du pêcheur par le fond, à l’aide d’un bidon d’essence et triplé le volume de sa tête et de celle d’Emilio, après leur avoir arraché un œil ; non seulement mes associés ne payaient rien, mais ils traitaient ouvertement les mafiosi d’« aveugles ». Ils s’en sont tirés borgnes, somme toute c’était généreux. On m’a embarquée dans une grande vedette :
« La coke et le sexe, ça marche fort en Espagne, et puis t’es tellement moche que les vicieux aiment ton genre ; alors demain matin, direction Barcelone. »
Avant de partir, ils m’ont envoyée faire quelques courses, pour les trois repas à venir. J’ai acheté pour une misère cinq kilos de… sardinelles. L’un d’eux me dit « bien ! du poiscaille, ça nous donnera des forces pour te faire la fête » ; ce qui devait arriver arriva, dès le premier repas l’insupportable odeur de la sardinelle frite les fit vomir ; le curé aurait pu dire, lors du baptême, que je ne pouvais pas davantage être frite. Les pêcheurs me mangent crue. Je devais bien cette petite vengeance à Emilio. Bref, ils me considéraient comme une vraie catastrophe ; et le dégoût que je leur inspirais me réconforta d’un voyage passé sur le pont dans les embruns “pour pas, en plus, que tu pues trop à l’arrivée, et nous avec.”
 ».

C’est ainsi que de nombreuses femmes « font la route » comme des « malgré elles » de l’exploitation sexuelle. Elles perdent toute initiative de gérer la transmigration pour le travail du sexe, comme le font les colporteurs du poor to poor.

« Le débarquement s’effectua au port de La Escala. Ils me dissimulèrent un peu, probablement qu’ils avaient peur d’être déconsidérés, surtout parce qu’ils transportaient autre chose : de la belle neige de l’Etna, comme on dit en Italie. Moi j’étais le pourboire. Je ne les ai pas enrichis, et heureusement que j’avais le permis de circuler italien, sinon personne ne m’aurait prise, y compris dans le club le plus lamentable…
Des transactions suivirent mon arrivée dans un « club » de la Junquera qui comprenait une vaste cour pour le stationnement de camions au passage de la frontière, un restaurant, une boutique d’alcools et de conserves et, dans un bâtiment en rez-de-chaussée, le bar et les chambres du bordel. Il y a 6 chambres ; les filles sont louées au quart d’heure.
Au début, en attendant d’avoir des papiers espagnols en règle, je faisais les nettoyages des chambres et du bar dans la journée. La nuit j’allais dans un bosquet voisin « travailler pour les flics » : un fourgon se plaçait là tous les soirs de 9 heures à minuit pour la « sécurité » qu’ils disaient ; en fait c’étaient mes proxénètes-flics. Je leur reversais la recette, et ils n’oubliaient pas la passe… Après minuit, j’orientais les clients qui voulaient la passe + la coke vers mon hôtel à la Junquera ; des Africaines y louaient aussi des chambres. Chaque soir, un gars venait de Perpignan avec les doses toutes prêtes : on le payait cash au prix fort. On faisait au maxi quatre caves chacune, jusque vers deux heures du matin. C’étaient mes seuls revenus ; au total 800 € par mois, à cause du prix de la coke ; mais les clients de l’hôtel en voulaient. Lorsque j’ai eu mes premiers papiers provisoires, à la fin de l’année suivante, tout a changé. On m’a officiellement embauchée au club, comme « serveuse » ; à la passe, j’étais d’une rentabilité très moyenne, une dizaine de clients entre 6 heures de l’après-midi et environ deux heures du matin. Ils me disaient sans arrêt que le plancher devait être de deux à l’heure. Mes clients : peu de camionneurs – je n’étais pas leur idéal de femme – et beaucoup de Français un peu solitaires et – ma malédiction – un peu bizarres ; le club commençait à prendre une tournure un peu sinistre. C’est alors, comme « dernière chance », qu’on m’a mise aux enchères ; les principaux clients de Perpignan ont été avertis et un vendredi, entre dix-sept et dix-huit heures, une dizaine était là, rideau tiré. On m’a regardée sous toutes les coutures et le patron a proposé « 5 000 € à partir de cinq mises ; rapport 8 % ». Les clients se tapaient sur les cuisses en riant et l’un d’eux dit : « rien à moins de 15 % ; tu nous refiles la grande Duduche » ; je hurlai « je suis Sardinella !! Gros porc de Français » après un instant de silence ils explosèrent de rire. « Et en plus elle est hystérique » s’esclaffa un petit gros dont on me dit par la suite qu’il était juriste. Les bourgeois français qui se lâchent n’ont rien à envier aux Italiens paumés du port de pêche de Tarente. Le patron arrêta les enchères et leur offrit un repas. Puis il vint me voir, dans une chambre ; là je reçus ma première sérieuse correction, c’est-à-dire avec la boucle de la ceinture : « fais ta valise, demain tu descends au Sud, (…) dans un abattoir ». À l’hôtel ce soir-là, le veilleur vint me dire « je ne peux plus te garder (…). ».
« Ça m’a pris comme ça ! J’étais sur la Méditerranée espagnole depuis six ans : clubs de troisième ordre et abattoirs (…), j’avais pris le mauvais chemin : trop indépendante ; alors je voyais les autres partir vers l’Allemagne, continuer des carrières qui montaient encore. Moi c’était nul ; j’étais mal partie, mal arrivée, no future. Même les Géorgiens ne voulaient pas de moi et me faisaient payer la dope en avance. (…) j’avais renoué avec la famille ; mon frère me demandait de le rejoindre dans la petite entreprise qu’il a montée, à Shkodra ; (…) pour moi, ici, no future, et prendre la route seule pas question, et puis, en Europe du Nord, on ne m’embauchera pas (…) Un matin je leur ai dit « fini Sardinella, mon vrai prénom c’est Archangella ! » (…) J’ai payé un camion frigorifique à mon frère avec toutes mes économies et je pars travailler avec lui.
 ». Happy end pour celle qui a toujours pris la « route buissonnière »…

Archangella dirige la commercialisation des produits (poissons frais et fumés) que son frère pêche et accommode. Ses économies durant les six années de travail du sexe en Espagne lui ont permis d’acheter deux fourgons pour la commercialisation et de créer l’atelier de traitement et de fumage géré par son frère.

Retours avec la parentèle à partir des routes françaises

Parmi les cent quarante-sept femmes revenues dans les Balkans et le Caucase en 2014, à partir d’un dernier itinéraire prostitutionnel le long des routes et autoroutes françaises, soixante-dix étaient accompagnées de parentèles. Nous avons pu connaître douze de ces trajectoires de retour. Les projets d’accueil touristique, sous diverses formes, sont préférés et la préparation de l’installation puis son fonctionnement occupent toute la parentèle en transmigration et d’autres associés demeurés au pays. Ainsi Magdalena, Ukrainienne de la région d’Odessa, accompagnée en Espagne d’une sœur, de deux amies parentes lointaines et d’un jeune oncle, Piotr, mobilisait au pays trois familles, soit plus de trente-cinq personnes : les phases de recherche d’un site remarquable pour implanter un hôtel, celles de négociations avec les propriétaires des terrains et bâtiments choisis, puis celle encore d’évaluation des coûts de mise en état, mobilisèrent avec succès ces parentèles sur plus de cent kilomètres de côtes autour d’Odessa. Piotr, pendant les quatre années que durèrent ces différentes phases de réalisation du projet, fit vingt et un allers-retours de Barcelone à Odessa. Il réalisait des photos et des films des sites envisagés, observait les conditions d’accessibilité depuis les aéroports d’Odessa, de Kiev et de Bucarest, les variations climatiques et politiques dans cette côte de Mykolaïv à la frontière roumaine. Malgré les tensions caractéristiques de la proche Transnistrie en 2013, c’est une zone d’étangs et de falaises rocheuses près de l’embouchure du Dniestr au sud d’Odessa qui fut choisie : la connaissance des habitants, des pêcheurs, et la ressemblance du site avec ceux des descriptions d’Ovide dans les Pontiques, emportèrent l’adhésion de la quarantaine de personnes concernées, la présence de sites touristiques, forteresses et fouilles antiques : et ce d’autant plus qu’une des familles mobilisées était en position très favorable pour négocier la cession d’un ensemble de bâtiments à vocation touristique qui avait accueilli, quelques années auparavant, des fonctionnaires de la ‘nomenklatura’ ukrainienne. Les capitaux pour l’achat et le démarrage de cet accueil touristique ont été avancés par Magdalena et une autre transmigrante du travail du sexe sans parentèle : très liées durant quatre années de leur séjour dans le Levant ibérique, elles ont porté ce projet, faisant confiance à Piotr et au large réseau local ukrainien.

« Tout était prêt. Il manquait une âme que jamais personne, à part probablement l’architecte concepteur de cet ensemble, n’avait su insuffler. Depuis mon adolescence j’ai parcouru ces étangs et les collines qui les dominent en lisant Ovide qui a vécu son exil quelques kilomètres plus bas sur les côtes roumaines, près des mêmes marécages, de la même culture des pêcheurs, des mêmes herbes, poissons, oiseaux. Quand j’ai fait les arts plastiques, à Kiev, avant de partir rejoindre Magdalena, j’ai dessiné de nombreuses scènes et paysages de cette partie du Dniestr et de la Mer Noire proche d’Odessa. J’ai participé, pendant trois étés, aux missions archéologiques, où j’ai gagné quelques sous par mes croquis. Avec l’accord de Tripadvisor nous avons choisi un titre de poème des Pontiques et nous avons lancé avec succès notre première campagne commerciale.
Magdalena, c’est comme si elle avait travaillé au projet depuis son départ vers l’Espagne. Elle avait une liste de noms impressionnante en Bulgarie, en Italie, où elle était restée trois mois, et bien sûr en Espagne. Tipadvisor l’a immédiatement mise en liaison avec les filles qui montaient des agences de tourisme sur les côtes du Levant espagnol. Au total, nous avons diffusé nos plaquettes par internet à plus de trois cent « opérateurs », commerces, agences, clubs et plusieurs guides touristiques que la mention d’Ovide, le nom du poème et les trois vers qui le complétaient, les photos des étangs et des sites religieux. C’est comme si l’exil du poète, il y a deux mille ans, et la nostalgie qu’il exprimait en décrivant les paysages, le mélange des cultures d’alors, entre Rome et ce coin mystérieux de la Mer Noire, trouvait un écho aujourd’hui, se reproduisait entre l’Espagne, ses touristes, les pays visités par Magdalena et ce beau paysage slave.
En fait on considère que Magdalena a constamment travaillé à ce projet pendant ces cinq dernières années.
 » Piotr.

Les installations agricoles originales et le transport de personnes et de marchandises offrent encore des opportunités. Les séjours sur les routes durent de trois à six mois : un itinéraire commun est parcouru en deux mois environ, de Port la Nouvelle – Aude –à Nîmes- Arles puis des groupes se dirigent vers Nice et d’autres vers Lyon. Ces derniers parcours sont rapidement effectués : la parentèle s’envole de Marseille et les prostituées de Nice ou de Lyon.

A l’exception de deux parentèles Bulgares qui créent ensemble une entreprise de transport de marchandises à partir de l’achat de dix-huit fourgons et de trois hangars-garages, toutes les installations concernent le tourisme, avec la variante agrotouristique d’accueil à la ferme et d’activités d’excursions. Le choix des parentèles bulgares fut guidé par trois camionneurs au service de sociétés transeuropéennes connus dans le Levant ibérique. Ces camionneurs furent immédiatement embauchés. Deux parentèles Monténégrines s’unissent pour développer un projet agrotouristique lié à ceux développés en Italie depuis de nombreuses années. En Sud Serbie, les deux parentèles de retour s’unissent pour implanter la même activité complétée de transports touristiques en taxi et minibus. Les deux parentèles ukrainiennes s’unissent à leur tour pour reprendre, comme nous l’avons mentionné, en bordure de la Mer Noire, un ensemble résidentiel construit dans les années quatre-vingts pour la nomenklatura et en déshérence depuis les premières années deux mille. Toutes les installations touristiques signalées coopèrent dans la gestion de leurs clientèles, entre elles, et avec leurs anciennes collègues installées dans le Levant espagnol (notamment Svetla). Nous notons également quelques collaborations avec des Baloutches installés dans l’hôtellerie (2-3-16, tableau 1). Une sorte d’union des transmigrants des économies souterraines de marchandises d’usages licites, poor to poor, et des trafics criminels, apparaît à l’issue des « voyages ». Les investissements, mises en commun de tous les revenus des parentèles concernées, se chiffrent de 300 à 420 000 euros, sommes importantes dans les pays de retour où le pouvoir d’achat du foncier en euros est multiplié au moins par trois par rapport à l’Espagne.

« Dès que la famille ou les amies qui nous ont accompagnées pendant des années s’en vont, un ou deux mois avant nous, le grand voyage est terminé. Pendant quelques semaines nous restons pour tout liquider avec les camionneurs et les gardiens, s’ils nous suivent encore. De toute façon, nous avons réglé l’essentiel en partant d’Espagne. Et puis, toutes m’ont dit la même chose, tout est oublié dès que nous mettons un pied dans l’avion du retour. Maintenant c’est le rêve qui nous a unis pendant des années d’épouvante qui devient réalité. Nous sommes, pour ceux qui savent comme pour les autres, des entrepreneures. Liées entre nous, d’Albanie à l’Ukraine et avec celles qui se sont déjà installées en Espagne ou en Italie. La page est tournée, le livre lu et abandonné dans un grenier espagnol. Nous sommes encore jeunes, de vingt-six à trente-deux ans chez celles que je connais. Nous sommes entièrement tournées vers la réussite professionnelle dans nos nouveaux métiers et nous sommes tellement douchées des dépendances amoureuses que toutes nos forces vont vers l’efficacité au nouveau travail, que nous espérons définitif.  » Ukrainienne, vingt-huit ans dont six dans le Levant ibérique.

Installations hôtelières, dans leurs régions d’origine, de six femmes avec leur parentèle

Les témoignages de deux Ukrainiennes, installées ensemble entre Odessa et l’embouchure du Dniepr, d’une Bulgare, non loin de Sofia, d’une Macédonienne, en zone albanophone, d’une Serbe, au sud de Nis, d’une Monténégrine, à l’est de Podgorica et d’une Albanaise, à l’est de Shkodar, sont très convergents. Pour toutes, les parentèles d’accompagnement, de cinq à sept années durant en Espagne, ont joué le rôle d’intermédiaires avec les nations d’origine pour choisir le site d’installation hôtelière, mener les négociations d’achat et de rénovation, démultiplier localement la mobilisation de réseaux facilitateurs, dans l’administration, les entreprises, les milieux locaux. Dans ces cas c’est la jeune femme travaillant en club et habitant avec sa parentèle d’accompagnement, qui après avoir déclaré très tôt son projet de retour au commissaire territorial exerçant la tutelle, s’est chargée des démarches de lancement commercial du futur hôtel[La densité des relations par Skype des femmes en club est redevable de tels projets d’installation : aussi bien en entreprises commerciales que dans la poursuite de la ‘carrière’ internationale dans le travail du sexe.].

« Quand je suis partie, tout était prêt, jusqu’aux taies d’oreiller des lits, et Tripadvisor ou Booking avaient enregistré nos ouvertures et diffusé tous les renseignements pour les réservations. Quelle école hôtelière aurait permis ça ? peut-être en étant fille d’un politique ou d’un mafieux, mais moi je suis fille de pauvres, de pauvres de chez pauvres. Le bordel espagnol a été mon stage : mon avenir était autour du projet, avec mes parents et mes amis de là-bas, et surtout ceux qui m’ont accompagnée et vu dans quelle galère j’ai vécu ces sales années espagnoles. J’ai échappé, en rentrant chez les miens, à l’assommoir de fin de journée de travail et des jours de « repos » au milieu des macs et des collègues bourrées de coke. Nous nous reconnaissons très vite entre filles : les aînées et les nouvelles, nous nous passons les infos par ordi, et nous formons des groupes qui se font entendre, c’est comme des syndicats dans les entreprises. Les gérants des clubs ne nous embêtent pas, au contraire souvent : quelque part nous les « blanchissons » auprès des autorités espagnoles de contrôle car c’est nous qui sommes les plus réglos sanitairement et les plus exigeantes pour les comptes. » Monténégrine.

Ces six personnes, installées à leur retour courant 2013 ou début 2014, sont en relations commerciales intenses et constantes, tant pour la circulation des clients que pour les relations avec les camionneurs internationaux de leurs régions qui les fournissent en matériels et produits d’origines européennes de l’espace Schengen. Ces derniers créent ainsi des liaisons pratiques avec les installées en Espagne, en Belgique, en Italie : une véritable toile de réseau hôtelier des anciennes transmigrantes du sexe se déploie sur l’Europe entière. Les camionneurs réalisent aussi la liaison avec les migrants installés des transmigrations du poor to poor malgré l’importante différence des stratégies de localisation des installations sédentaires : comme nous l’avons vu les transmigrants du poor to poor s’installent le long des routes des territoires circulatoires, conservant des liens étroits avec des transmigrants en activité nomade, alors que les femmes reviennent chez elles et collaborent avec les logistiques fort différentes des camionneurs des nations de l’Est de la Communauté européenne, que l’on pourrait assimiler à des « travailleurs détachés ». Fortes de leur expérience des hiérarchies de clubs et de sites hôteliers dans le Levant espagnol, nos six interlocutrices ont choisi soigneusement les sites dans des lieux à forte reconnaissance historique ou paysagère européenne et peu pratiqués. Le cas, précédemment signalé, de l’installation de deux Ukrainiennes dans un emplacement en déshérence près de l’embouchure du Dniepr est caractéristique : le « produit hôtelier » est proposé avec l’image des Pontiques d’Ovide, les monastères orthodoxes et les forteresses moyenâgeuses. Le succès a été immédiat auprès de clientèles aisées et cultivées ouest-européennes et russes.

Retours des femmes seules

Trente-deux femmes, dont huit dans notre échantillon, retournent seules dans leur pays d’origine après un dernier itinéraire par les routes et autoroutes françaises. Quarante-cinq, dont dix-sept dans notre échantillon, partent directement du Levant ibérique.

Les deux sous-groupes développent des projets proches et des comportements qui se confondent. Par contre ils se différencient fortement de ceux des retours avec parentèles. La poursuite du travail prostitutionnel sur les routes françaises est donc un facteur moins différenciant que la mobilité migratoire solitaire.

Les parentèles assument, des mois durant, la mise en réseaux de leurs initiatives : les transmigrantes solitaires développent des projets strictement locaux tout en gardant un lien étroit avec les transmigrants du poor to poor.

Parmi les vingt-cinq femmes de notre échantillon, sur les soixante-dix-sept qui retournent seules de leur longue étape transmigratoire dans le Levant ibérique, le plus grand nombre (dix-sept) ouvrent des commerces : vêtements importés d’Espagne et d’Italie, produits de beauté et de soins esthétiques, de même origine, suggérant des « lignes commerciales » latines ouest européennes, valorisées par rapport aux produits d’entrée de gamme d’origine asiatique.

Leur approvisionnement dépend étroitement des camionneurs internationaux circulant vers l’Espagne, la France et l’Italie et des transmigrants du poor to poor. Les uns comme les autres font part de leurs découvertes lors de leurs circulations, négocient à bon prix des commandes pour plusieurs commerces et les livrent.

Des produits de beauté français et italiens, eaux de toilette et savonnettes, achetés et transportés par les mêmes logistiques, sont exposés en vitrine. Trois femmes ont repris de grands salons de coiffure et là encore vendent avec succès des lignes de produits espagnols, italiens et français. Enfin cinq femmes ont investi dans le développement de petites entreprises familiales en créant des logistiques de transport pour le ramassage de fruits et légumes, puis de redistribution de ces produits transformés auprès de magasins et de marchands ambulants.

Toutes, lorsque je communique via Skype, sur les conseils de Sardinella qui anime une sorte d’association internationale des retournées-installées, ou lorsque je les rencontre, disent que, sans le passage par « les terribles portes et routes de l’enfer espagnol », elles seraient demeurées, au pays, au bas de l’échelle sociale … bon nombre ajoutent que les quatre ou cinq années d’écoles spécialisées accessibles alors ne les auraient pas conduites à ces « honorables réussites professionnelles ».