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Incursion dans une étrange forêt

par Claudine Dardy
le 30 septembre 2019

Incursion dans une étrange forêt
Claudine Dardy

Sur son front était écrit « pas de chance ». On pourrait ainsi plagier en français Edgar Poe, traduction Baudelaire. Songez que sa mère l’avait oubliée dans un pays tellement oublié qu’on ne pouvait le représenter sur une carte, la Creuse. Neuf ans durant, elle eut une mère, enfin elle le crut ; la mère mourut en disputant la clé d’une grande armoire en chêne à son fils adoré si beau, si grand. Elle rêvait de la ville, on l’expédia dans une ferme ses treize ans atteints. On n’attendit pas même les quatorze ans du certificat d’études promis par l’institutrice. Elle dut partir avec son seul héritage, le chapeau de paille que l’homme de la visite mensuelle avait trouvé si joli et surtout gage des bons soins de la mère nourricière. Elle vendit dans des bidons, ce lait qu’elle avait appris à traire, raccommoda des casquettes paysannes, sut ramasser le foin au râteau, préparer force clafoutis avec les femmes lors des batteuses. Elle voulut se rendre dans la forêt toute proche bien qu’on l’eût mise en garde dès son arrivée. Il ne fallait pas, la forêt était dangereuse. Pourtant au bout des terres cultivées, la masse sombre et dense de ces grands arbres lui paraissait accueillante : une forêt plantée d’une seule espèce : l’arbre généalogique. Les leçons de choses ne lui avaient rien appris de cette espèce d’arbre. Elle entreprit plusieurs fois le chemin, peu à peu les descriptions plus qu’évasives du danger encouru avaient cessé de l’intimider. À chaque nouvelle tentative, il y eut quelqu’un de la ferme pour l’en dissuader gentiment ou sous la menace. Le mieux qu’elle réussit à obtenir était le récit de quelqu’un qui y avait été. Il avait vu, de ses yeux vus de ces arbres-là. Il s’était frayé à grand-peine un chemin, avait même tenté l’escalade d’un de ces arbres monumentaux. Atteindre la cime ne lui avait pas posé de problème, avec beaucoup d’aisance comme un babouin agile, il avait pu sauter de branche en branche. L’enfer avait commencé en regagnant le sol ; il s’était pris les pieds dans les racines de manière incompréhensible et inexplicable. Plus il essayait de s’en extirper et plus elles s’agrippaient à ses pieds. On eut dit des racines serpents capables de s’enrouler autour de leurs proies humaines. L’intrépide explorateur n’avait dû son salut qu’à sa prévoyance : s’être muni d’un coupe-coupe qu’il avait manié avec une sorte de rage pour se libérer de ses racines. Plus tard, au cours d’un de ses voyages, elle aperçut des palétuviers dont les racines curieusement en suspend au-dessus d’un fleuve et supports de milliers d’huîtres lui firent songer qu’eux seuls mériteraient de recevoir le nom d’arbres généalogiques. Elle fut enceinte. Elle désirait ardemment que l’enfant fût une fille pour des raisons que n’importe quel psychanalyste de n’importe quelle école aurait su mettre au jour dès la première séance. Elle eut un garçon si beau, si intelligent petit avec lequel elle se fâcha dès qu’il fut un peu grand pour des raisons que n’importe quel psychanalyste de n’importe quelle école aurait élucidées dès la deuxième séance. Elle quitta le pays tellement oublié sans plus connaître les secrets de la forêt interdite et en même temps, elle quitta la guigne. Elle eut une fille. Le temps passait, elle retournait avec les enfants au pays tellement oublié pour rendre visite aux fermiers qui avaient fini par l’adopter eux qui n’avaient jamais eu d’enfants. C’était elle maintenant qui défendait aux enfants toutes visites vers la forêt maudite. Pourtant, elle avait constaté que le vent avait tourné, que la forêt loin d’être évitée était de plus en plus fréquentée. Par une sorte d’inexplicable mode, il venait par cars entiers, des visiteurs de la France entière et même au-delà. On allait jusqu’à y organiser des randonnées racines, puis après de doctes séances « Connaissance de l’arbre généalogique » attiraient les soirs d’hiver du pays tellement oublié, un public fourni de retraités-cheminots, d’anciens gendarmes et des vétérans d’Indochine écoutant religieusement les commentaires savants des instituteurs en retraite, organisateurs zélés de ce genre de séances. Chacun se targuait de pouvoir se loger sur le plus grand, le plus feuillu de ces arbres. C’est à qui exhibait ses branches fournies. Personne n’avait plus l’air de se prendre les pieds dans aucune racine. Elle s’en moquait désormais. Elle avait reçu en héritage des parents adoptifs, les vastes et beaux bâtiments de la ferme bien plus que centenaire. Elle s’absorba toute entière dès lors, dans la préservation et l’embellissement des vieilles pierres. Délaissant toute autre préoccupation. Les visites des enfants et petits-enfants n’auraient su la détourner de cette mission.
Tout au plus essayait-elle de les attirer pour servir son entreprise, du plus grand au plus petit. L’endroit avait cessé d’être une ferme, plus d’animaux ; rosiers et hortensias avaient poussé à la place des tas de fumiers. Les arbres d’ornement avaient remplacé les arbres fruitiers. L’eau de source si froide ne servait plus qu’aux jeux cruels et délicieux de l’été pour de turbulents petits garçons. Un jour le fils et la fille qui avaient largement dépassé les deux séances au cours desquelles n’importe quel psychanalyste de n’importe quelle école est capable de vous renvoyer à vous-même, osèrent s’aventurer vers la forêt interdite sans toutefois en toucher mot à leur mère. Au début, ils avancèrent à tâtons, en aveugles pour ainsi dire. Ils n’avaient plus l’ambition de trouver un arbre généalogique qui les concernerait, tout au plus espéraient-ils, une brindille, un fétu de paille ? Ils tombèrent en arrêt devant un arbuste singulier et ils surent que c’était lui. Le fils cueillit au hasard une feuille, était-ce un hasard ou l’appel du sang de papier : l’arbuste produisait des certificats d’abandon. Lui était tombé justement sur celui de la grand-mère. Diverses marques du certificat permettaient d’en être sûr. Il tremblait d’émotion, comme une feuille. Là, sur le papier, la grand-mère avait déclaré ne pas vouloir se faire connaître, ne pas vouloir signer et pourtant à la place de la signature, elle avait apposé une croix fragile et timide qui appelait toutes les supputations. Lui avait placé une reproduction de la feuille sous verre, il l’avait encadrée et suspendue au-dessus de son lit. Il avait clamé à qui voulait l’entendre que sa grand-mère avait inventé l’accouchement sous X et derechef il avait envoyé promener son analyste et d’ailleurs n’importe quel analyste de n’importe quelle école. Sa sœur pareillement émue par la petite croix n’avait rien dit. Seule, elle était revenue cueillir les autres feuilles semblables du petit arbuste persuadée que leur décoction composerait un filtre qui leur ferait rendre leurs secrets. Elle avait longtemps scruté le certificat d’admission à l’assistance publique d’une enfant de moins de sept mois, une qui venait de naître, le certificat de cette femme refusant de se faire connaître, sa grand-mère maternelle. Celle-ci s’était présentée au service des enfants abandonnés de la ville de G. Ni la layette ni les secours proposés sur au moins deux années, ne l’ont dissuadée, elle a présenté l’enfant de sexe féminin et a annoncé vouloir l’abandonner tout en sachant qu’elle ne serait pas alors adoptable [1]puis elle avait déclaré ne pas savoir signer et tracé une petite croix. L’accouchée elle-même s’était-elle rendue sur les lieux ? Peu probable, sauf si les lieux se trouvaient dans les locaux de la maternité. On imagine cet hôpital provincial, il est aussi hospice. Comment donc y est arrivée la femme anonyme. Un jour de mars 1921 particulièrement frais (l’hiver avait été rude cette année-là), elle vient à la maternité, en voiture à cheval, ou dans l’une des rares voitures motorisées de l’époque. Elle s’est rendue à la maternité, cette femme dont la présence est consignée dans les registres : Grossesse du 12 au 23 mars 1921 et admise à la maternité « à ses frais », 66 francs, qui d’autre sinon elle ? La tient-on ? Il suffisait d’aller dans la rubrique « nom », la procédure « anonyme » dans ce département de la Creuse n’était peut-être pas si bien rodée à l’époque. Perdus, deux mois d’attente fébriles pour pouvoir accéder à ce registre des admissions à l’hôpital, accès soumis à une autorisation d’accès, parce que médical. Pour découvrir enfin une calligraphie élégante de la lettre X désignant la nouvelle admise à la maternité sous le matricule 238. Dans un autre registre figure l’enfant Suzanne Germaine admise le 17 mars prise en charge par l’hospice et sortie de la maternité le même jour 17 mars. Le même jour encore, la mairie fait enregistrer la naissance à l’état civil de Guéret, la sage-femme, celle qui a aidé à l’accouchement témoigne ainsi qu’une couturière et un tailleur dont on ne saura pas grand-chose... Et on ne traine pas plus pour le baptême qui aura lieu le 19 mars soit trois jours plus tard, dans la chapelle de l’hôpital. L’enfant n’errera pas dans les limbes. Un autre registre de l’hôpital, celui des enfants assistés dira que la petite fille a séjourné quinze jours à l’hospice avant d’être confiée le 1er avril à une nourrice. Cette enfance est ensuite tracée dans le dossier de l’assistance publique, une administration qui tient les comptes et garde traces, peut-être plus qu’une famille ordinaire, C’est qu’elle doit pouvoir rendre compte à tout moment de sa prise en charge.


[1Avant 1923, l’adoption était réservée aux adultes.




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