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Sociologie(s) publique(s) ?





Cher Yvan ; produire une hypothèse ou risquer un récit

par L’Atelier, auteur collectif
le 30 septembre 2019

Le carnet d’Yvan : Produire une hypothèse ou risquer un récit

Le 21 juin 2019 à Brest, au cours de l’Université d’été de la sociologie narrative, nous avons consacré une demie-journée à la lecture du Carnet d’un ouvrier amoureux. Que chacun a pu lire dans son intégralité : ne manque au document électronique que l’élastique fermant le carnet et les pages blanches. En petit groupe, nous avons confronté nos idées et fait marcher nos imaginations. Jean-François Laé nous a raconté les circonstances de la découverte « par hasard » du carnet, et Fabien Deshayes nous a proposé quelques unes des questions que nos groupes pouvaient se poser s’ils le souhaitaient : Qu’est-ce qui pousse l’auteur à écrire ? Que veut-il faire ? A quoi le carnet peut lui servir ? Mais il peut aussi être intéressant de décrire ce que l’on ressent en le lisant (avant toute interprétation). Quels indices on possède qui permettent une objectivation ? Et quels compléments d’enquête permettraient d’en savoir plus ?

Après cette présentation, chaque groupe a travaillé isolément, avant la mise en commun, qui a pris la forme d’une lecture publique des productions de chaque groupe. Les voici.

Cher Yvan,

Réunis autour de cette table le vendredi 21 juin 2019, nous sommes quatre, des femmes, 3 d’entre nous n’étaient pas nés en 1986 quand tu as écrit dans le carnet rouge Point P. C’est parce que nous avons lu tes secrets, avec respect, que nous nous permettons de te tutoyer. Nous avons compris certaines de tes explications, mais d’autres nous ont échappé. On peut imaginer que tu travaillais chez Point P, mais le travail n’avait pas l’air d’avoir beaucoup d’importance pour toi. Contrairement à ce qui se disait à l’époque sur les jeunes hommes d’une vingtaine d’années de milieu populaire, toi tu nous parles de tes histoires d’amour, et pas seulement, aussi de tes histoires de cul.
Tu nous en disais tellement de toi qu’on se demande si tu voulais être lu. Ces secrets devaient-ils vraiment rester secrets ?
On se demande bien ce que tu pourrais penser si tu arrivais à croire que nous sommes une vingtaine de socionarrateurs à l’Université de Brest, épluchant ton carnet, mot à mot, ligne à ligne.
A propos de ta Visa (mot qui a intrigué Nataly autour de cette table) : es-tu devenu Gilet jaune à Paris ou ailleurs ? Visa pour l’aventure ? Visa pour une autre vie ?
Tu nous annonces le 16 octobre 1987 que tu commences à vieillir, nous essayons maintenant de t’imaginer à 54 ans.
Nous on a ce carnet, mais on se pose encore une multitude de questions. Est-ce que tu en as écrit d’autres ? De quelle forme ? De quelle couleur ? Raconte-nous la suite de ton histoire. On a crû comprendre que tu avais un problème d’addiction, alors que penses-tu du projet de légalisation du cannabis ? Et du mariage pour tous ?
Est-ce que tu sais que c’est grâce à des salopes, entre autres, que les femmes ont gagné des droits ?

Bout à bout
(Un carnet à tiroirs - Ecritures noires sur carnet orange - Amours orangés)

Décembre 1985. Accompagné de son ami et collègue Christophe, Yvan se rend comme chaque semaine au Point P d’Aubervilliers pour réceptionner des matériaux de chantier. A l’accueil, Sophie, la caissière, lui tend un petit carnet orange, le même que l’année dernière. « Cadeau », lui dit-elle avec un sourire qu’Yvan interprète comme une tentative de séduction. Il pourra y noter les cotes de son prochain chantier. Sauf que cette année, peu de travail en perspective, la faute à son dos qui ne cesse de se bloquer. Bientôt, si ça continue, il devra changer de métier.

Rentré chez lui, Yvan glisse le carnet dans le tiroir de sa table de nuit. Jusqu’à cette soirée de février 1986 où il le ressort et commence à écrire un poème au dos de la couverture. Ça fait longtemps qu’il hésite à écrire. Il se remémore sa prof de sixième, en 1976. Ça lui plaisait bien, ses cours, elle les faisait décrire des moments de leurs vies et parfois même, elle les incitait à exprimer leurs sentiments sur une feuille et à les lire à voix haute. Lui s’était prêté au jeu, contrairement à la quasi totalité des garçons de sa classe. « T’es une gonzesse », lui avait glissé son pote Nicolas en parlant fort pour bien se faire entendre. Ils avaient même failli en venir aux mains, eux les inséparables. Après, l’envie d’écrire s’était évanouie. Il faut dire qu’avec le prof de français qu’il avait eu les années suivantes, seulement porté sur les dictées et la conjugaison, ça n’avait jamais fonctionné. Trop scolaire. Et puis après, au CAP, on n’écrivait que le strict minimum, la grosse partie, c’était les ateliers.
Mais, en fait, qui est-il ? Yvan, 21 ans, débute l’écriture du carnet orange oublié dans le tiroir de sa table de nuit le 2 février 1986. Yvan, ouvrier en bâtiment est obsédé par des questions existentielles (« j’ai la nette impression de ne pas avoir assez vécu ») mêlées à celles de ses tourments amoureux (« je sais que c’est un amour sans issue mais c’est plus fort que moi ») ponctuées par l’omniprésence de l’idée de mort, l’envie de mourir 100 fois. Yvan, c’est quelqu’un qui souffre, quelqu’un de profondément tourmenté par les filles, par son mal de dos. Mais ne vous méprenez pas côté sexuel, tout va bien. Il pense « en connaître assez pour satisfaire n’importe quelle femme ». Pourtant, il se sent exclu : « tout le monde autour de moi se marie, s’aime, quoi ! ». Yvan semble complètement habité par les normes de son époque (qui n’ont pas complètement changé !) : avoir une meuf, sortir en boite (« le cinéma, c’est triste »), posséder une voiture…
Parfois, il se dit qu’il aimerait pouvoir parler de ses sentiments, de sa détresse, de ses envies de mort. Mais à qui ? A ses amis ? A ses conquêtes ? A sa famille ? Non, ce n’est pas possible. Personne ne fait ça. Surtout pas un homme. On le prendrait pour un fou. Ce carnet lui donne une idée. Il décide d’écrire chaque jour dans ce petit carnet pour pouvoir s’exprimer librement, se confier. Pour l’aider à réfléchir aussi. Pour garder une trace de ce qu’il vit. Peut être que ça l’aidera d’écrire tout ça, peut être que ça l’aidera à ne plus penser à ses idées noires, du moins quand il ne sera pas en train de les noter. Et essayer d’écrire ce qui le rend heureux plus que ce qui le rend malheureux.
Dans son carnet, des femmes. Madonna, Nataly, Violette, Dominique, Evelyne… Ce sont elles qui peuplent son esprit. Ses week-ends où il est seul avec sa télé, ses journées de travail, quand il en a, sur les chantiers. Il se repasse les moments partagés avec elles, imagine les prochains, attend leurs appels, leurs lettres. De certaines il ne parle pas, quand elles sont « sans intérêt ». Celles qui ont de l’intérêt, c’est celles qui lui posent problème. Celles qui lui plaisent mais qu’il n’aura pas. Celles qui l’aiment mais qu’il n’aime pas ou celle que lui aime sans retour. Celle avec qui il semble connaître l’amour partagé. Celle-là, c’est Evelyne. Mais là encore, il y a problème. Malgré l’amour, Yvan continue d’être malheureux.
Car c’est aussi de ça que veut parler Yvan : de l’homme malheureux qu’il est et de ses envies d’en finir. Et qui le poursuivent jusque dans l’amour. Amoureux et aimé, Yvan est malheureux et il veut s’en aller. Partir en bateau dans l’armée ? S’envoler dans sa montgolfière ? C’est peut-être ça qu’il recherche au fond, sortir de ce monde d’où « on ne s’en va pas » comme dit Brel. Pousser ses parois en aimant « très fort » comme il dit, sublimer le présent pour ouvrir l’avenir…
Mi-avril, Violette a oublié son écharpe chez Yvan, enfin au domicile de ses parents. Elle frappe à la porte, la mère d’Yvan lui ouvre. Yvan n’est pas là. Elles se sont croisées rapidement la dernière fois et Violette est autorisée à rentrer pour récupérer son écharpe. Vêtements, sous-vêtements et restes de nourritures jonchent le sol de la chambre d’Yvan… Trouver l’écharpe n’est pas une mince affaire. Un petit carnet orange avec la mention « Ne pas ouvrir » la rend soudain curieuse. Finalement, peut être qu’Yvan a des choses à cacher ? Et peut être aussi qu’elle pourrait en apprendre plus sur lui ? En même temps, il est indiqué « si vous me respecter, respecter mes secrets »… Trois secondes d’hésitation et elle l’ouvre. Lui, si dur, si viril, si distant. Elle le découvre. Elle lit dans l’écrit ce qu’il n’a pas réussi à lui dire. Yvan sensible et amoureux ! Elle est stupéfaite. Cela lui fait peur. Elle continue a feuilleter et découvre cette intimité nue. Pas celle des corps mais celle des sentiments. Comme un catalogue de conquêtes, Madonna, Evelyne, Dominique, Nathaly… montrent toutes la faiblesse d’Yvan qui ne sait s’il cherche un coup d’un soir ou une relation durable. Elle a besoin d’un mec sur qui compter , pas de quelqu’un qui ne sait pas où il va. Elle en a déjà suffisamment bavé. Il est sensible mais sa sensibilité en devient ridicule…

Récit à cinq mains

Yvan Chichery est né en 1966. Son carnet couvre la période du 1er février 1986 au 16 octobre 1987 soit moins de deux ans avec des périodes de silence.
Il travaille dans le bâtiment mais souffre d’un mal de dos qui l’incite à chercher un autre travail : il envisage d’être videur dans une boite de nuit, qu’il connaît en tant que client : le Delight, à Noyon.
Il a au moins un père et une soeur encore vivants et qu’il côtoie. Il n’est pas totalement isolé (un cercle d’amis, Jean-Claude, Gérald et Christophe, Franck).
Dans cette période il a des relations et cohabitations partielles avec deux femmes, Evelyne et Violette et des relations sporadiques avec au moins une femme pendant ses vacances en Corse.
On peut affirmer que le personnage de titre, Madonna, qui fait une très brève apparition à nouveau à la fin du calepin, est un personnage à clef : on se demande si ce nom n’est pas un pseudo, si elle existe ou pas ; il y a seulement 19 personnes prénommées Madonna avant 1986 en France. 1986 est l’année d’édition de la chanson True Blue du 3e album de Madonna, la star pop de l’époque.
Yvan mentionne le désir de s’inscrire à la boxe et une velléité de s’engager dans l’armée qu’il ne se sent pas d’assumer jusqu’au bout.
La lecture du carnet a provoqué chez nous des émotions de natures diverses : agacement, malaise, sentiment d’être contrainte de lire des propos sexiste et vulgaires pour rester une bonne élève, antipathie, mais aussi empathie, attendrissement pour un jeune malheureux, triste, et identification avec des jeunes du même âge, respect pour cette « prise d’écriture » : un dragueur efficace mais en besoin d’empathie, qui n’arrive pas se poser, et sentiment d’étrangeté à l’égard d’une personnalité qui se présente comme une énigme.
Nous avons formulé trois hypothèses :
Yvan écrit pour savoir la vérité sur-lui-même et souvent nous avons le sentiment qu’il se dit la vérité sur lui-même, par exemple qu’il a besoin de boire un coup pour « se faire une nénette », ou qu’il aimerait bien aimer quelqu’un ou encore qu’« elle était folle de moi (connerie) » ; en ce sens-là il n’a pas une estime de lui-même débordante
Il écrit pour exorciser ces idées noires (cf. 3 passages : solitude, attente déçue, monotonie, déception) voire pour lancer un appel au secours : « aidez-moi ! ». Il semble vouloir donner envie au lecteur de le plaindre principalement en raison de ses relations difficiles avec les femmes.
Il veut éclaircir ses relations avec les femmes voire justifier son comportement avec elles. Il est déçu par les femmes. Il n’est pas prêt à s’engager, il balance entre un désir d’amour romantique et un certain cynisme à caractère sexuel,
Il existe dans le carnet des indices troublants qui interrogent sur ce qu’il inspire à ses partenaires : qu’est-ce qu’Evelyne a raconté qu’elle n’aurait pas dû ? Pourquoi Evelyne va au lit « comme on va à l’abattoir » ? et ne vient pas chercher elle-même ses clefs ? Pourquoi Violette au lieu de s’expliquer avec lui met ses affaires sur le palier ?
On s’interroge sur le poème qui montre un décalage avec le reste de son style d’écriture même si le côté un peu lyrique se retrouve parfois dans le calepin … quel effet recherche l’auteur via des vers et une forme très soutenue ?
Pour aller plus loin nous proposons de téléphoner à Evelyne Baroin

Deux versions possibles, dans l’excès.

La corde est prête, mais pas moi ! Christophe s’est sorti une meuf il y a trois semaines et ça semble sérieux. Moi, je reste comme un con, j’ai beau me décarcasser, j’ai beau faire de la boxe, elles finissent toujours par me larguer. Moi, j’ai plus de coeur que d’orgueil, alors forcément, elles en profitent les salopes ! Ca me fout en l’air, ça va mal finir, mais au bout du compte, j’ai jamais le courage. Heureusement, je vais m’acheter une voiture, Frank s’est marié dans les 6 mois après avoir acheté sa golf GTI. Moi, j’ai 21 ans et j’ai la nette impression d’avoir pas assez vécu.

Je viens d’avoir un entretien avec un sociologue de Brest et il me demande si je me souviens ce que j’ai écrit dans le calepin. J’écris mais je suis complètement saoul. Quand j’ai le moral à zéro, je bois trop. Je suis avec Evelyne depuis 7 mois et je sais plus où j’en suis, mon cœur saigne. Putain de vie ! Aidez-moi ! Evelyne me fait poireauter depuis deux jours, elle devait m’appeler mais toujours rien. J’ai passé deux jours à attendre près du téléphone, mais je crois qu’elle se fout de ma gueule, je vais régler ça ce week-end. Je vais me bourrer la gueule, ça m’aidera peut-être à me faire une nénette. De toute façon, 10 de perdues, 1 de retrouvée.