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Sociologie(s) publique(s) ?





Beauté Parade

par Sylvain Pattieu
le 2 décembre 2019

Un jour au quartier populaire de Château rouge à Paris, le patron a quitté le salon de beauté. Alors les femmes ont décidé de continuer sans lui. Elles ont occupé le salon pour s’approprier le travail et pour réclamer des papiers. Des jours et des semaines durant.
Sylvain Pattieu fait la chronique de leur mobilisation à coup de courts chapitres qui se suivent sans se ressembler : parole aux femmes, descriptions – lumière sur le quartier, le salon, les personnes – récits d’ordinaires et d’événements, incursions par l’histoire, la religion, l’économie et même la mythologie. Voici l’un d’entre eux, et puis quelques autres en fichier attaché.

Pattieu Sylvain, 2015, Beauté parade, Le livre de poche.

Elles se croisaient mais sans plus, les filles du premier et celles du rez-de-chaussée, avant la grève. La barrière de la langue, c’est sûr. La bouffe, pas vraiment la même. Différentes cultures, différentes habitudes. Différentes générations, les Chinoises toutes autour de cinquante ans, les Ivoiriennes plus jeunes. Les unes les ongles et les autres les cheveux.
La grève les a rapprochées. Pas pour autant un miracle de téléfilm. Elles gardent leurs distances et leurs étages quand même. Elles s’apprécient mais elles ne peuvent pas trop se parler. Elles se font goûter, niveau cuisine, sans conviction, mais au moins elles ont essayé.
Elles sont ensemble et à côté. Deux mondes se côtoient. Trois si on ajoute les soutiens. Du travail et de la lutte pour relier le tout, sinon irrémédiablement séparé.
Sept grévistes, sept personnes dans un salon vide, en attendant les clients. En attendant les papiers, surtout. Sans être sûr qu’ils vont venir. Dans le quartier, ça jase. On leur a dit : "Vous les aurez pas". On leur a dit : "Arrêtez, reprenez le travail, changez de boutique, changez de patron, il y en a des gentils. C’est comme ça, on peut rien y faire. Il faut accepter, on est sans-papiers ici. Vous allez nous attirer des ennuis. Vous allez nous amener la police. C’est vraiment pas le moment."
Elles n’ont eu besoin de personne pour commencer. Elles ont tenu.
Lin Mei a été la meneuse. Il en faut une, celle qui motive les troupes. Celle qui dit : "Non, on ne se laissera pas faire." C’est elle la plus combative, elle ne supporte pas l’injustice. Elle se battra à longueur de temps, ici ou ailleurs, sans jamais se laisser faire. Elle arrive sourire en avant, perchée sur ses talons hauts, souvent. Son sourire est déterminé. Apprêtée, maquillée. Elle a son fils, ici. Sa belle-fille. Son homme qui l’attend à la sortie, parfois. Tout ça c’est du solide. Ça permet de ne pas tout accepter. Elle en a bavé, avant. Ça sera autrement désormais.
Fengzhen a les cheveux tirés en arrière, le corps mince et la tête fière. Un port de cow-boy impassible et posé, le mot rare. Celui qui tire seulement quand il faut, et qui touche. On l’imagine chapeau, poncho, cigarette au coin de la bouche, les yeux plissés. Sensible pourtant. Quand elle parle on l’écoute, elle calme, elle apaise, dans le groupe.
Yanping est l’impulsive, maussade parfois, ou brutale. Un peu à part des autres. Par moments elle s’énerve, elle accuse, elle pense qu’elle n’a pas sa part. Elle se dispute avec Gang. La mère du garçon travaille dans le salon d’à côté, elle se ramène à la rescousse. Le ton monte. Alors Yanping téléphone, à voix haute, elle se plaint, que tout le monde entende son malheur.
Gang aussi est à part, à cause de son âge, à cause de sa mère. Elle le couve, elle ne veut pas le voir traîner trop dans la boutique, depuis le début de la grève il rentre manger chez eux le midi. On le croiserait, on le prendrait pour un lycéen un peu minet, cheveux plaqués sur le front, silhouette frêle, vêtement serrés, caleçon apparent. Une doudoune sans manches par-dessus ses habits. Il a l’air tellement jeune. Il l’est. Il pourrait passer le bac ou commencer l’université, aller en boîte en se demandant s’il va pouvoir entrer, faire du sport, jouer à la console avec les potes. Mais non, il fait des ongles et ses collègues ont l’âge de sa mère.
Souqin est discrète, elle se fait petite, sans qu’on sache si c’est de nature ou de circonstance, si l’absence de papiers a déteint sur son caractère. Timide ou pas elle s’est levée quand même, avec les autres. Tout autant décidée à ne pas se laisser faire.
Les Ivoiriennes, au premier, Madissou et Adja, sont des créatures étranges, des change-forme. Jamais pareilles deux matins de suite, à ne pas les reconnaître, cheveux, habits, sans cesse différents. Perruques ou extensions, carré sage ou boucles longues, blondes, orange ou sombres, fines mèches colorées, balayages, longs cils noirs, roux. De mêmes pour les tenues, pour les chaussures, pour le style. Pour résumer on dirait tongues ou talons hauts. De caractère, déterminées et pragmatiques. Je leur dis que je veux faire un livre et elles me demandent ce que ça va leur rapporter. Pas grand-chose, je suis obligé d’avouer, au-delà des grands principes. Il sortira bien après la bataille.
L’ophtalmo l’avait dit à ma mère, quand j’étais petit, il en avait vu des enfants, je n’étais pas surdoué, je n’étais pas le plus intelligent ni le plus avancé, mais le plus curieux ça c’est sûr, champion toutes catégories, toujours à poser des questions sur ses drôles de machines pour mesurer les yeux. La curiosité me poursuite, mon plus grand défaut et ma plus grande qualité, de quoi faire enrager on frère. Là j’ai un livre à écrire alors je me lâche sur les questions.
Parfois elles les trouvent bêtes ou bizarres, je sens bien. Elles répondent laconiques. Elles se demandent ce que je fais ici. D’autres fois elles prennent leur temps, avant de parler, leur voix commence ténue, moteur en voie de chauffe, puis enhardie elle s’élève et chante cahin-caha. Elle s’élance et parcourt en liberté le chemin du passé, prend l’accent des souvenirs. Alors leurs yeux se lèvent de l’écran du téléphone, se détourne de la tête de la cliente tandis que les mains s’affairent encore. J’ai moins l’impression que je m’incruste.
Quand je me tais elles se chambrent doucement doucement avec les copines qui passent. Toutes appelées tata. Elles répondent longuement au téléphone. Elles ont l’humour ironique. "Toi-même tu le sais."
Je dis : "Au revoir", quand je pars. "J’essaierai de repasser demain. Ça ne vous dérange pas, vous êtes sûres ?" Elles m’assurent que non. Poliment elles disent : "À demain." Je ne sais pas comment elles seront, le jour d’après, les femmes métamorphes.





Sylvain Pattieu_Beauté parade_Extraits (pdf, 1.5 Mo).