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Au départ je voulais pas partir


par Duclos Mélanie
le 1er mai 2022

Ce texte est une fiction, née de la rencontre entre Adam, immigré égyptien, et Mélanie, alors étudiante en socio-anthropologie, devenus amis au fil du temps. Une fiction née des nombreux échanges où, dans les rues de Paris, Adam partageait à Mélanie ses épreuves, ses réflexions, ses souffrances et ses espoirs. Et d’un voyage au Caire où il l’a invitée. Née finalement du désir de transmettre quelque chose à quelqu’un de cette expérience partagée, sous la forme donc d’une fiction si étroitement liée à la réalité, d’une fiction traduction des mots de l’un, et de sa langue, qui s’entrecroisent à ceux d’une autre, pour faire passer un message.


Photo d’une petite embarcation qui coule au molo Favaloro, lieu de débarquement de plusieurs milliers de bateaux partis de la Tunisie ou de la Libye pour rejoindre l’île de Lampedusa, au sud de l’Italie. Prise en août 2021 par Miriam Bovi.


Au départ je voulais pas partir.
Je voulais pas. J’étais bien là.
J’aime mon pays. J’aime mon Égypte.

J’aimais le Caire, la nuit surtout, quand la chaleur et l’agitation retombait. Quand la ville s’apaisait, mais qu’elle vivait encore, pas comme ici à Paris où c’est la mort après le jour. Au Caire, on avait la lumière. Les ampoules électriques aux portes des boutiques, partout les boutiques et partout les cafés et dans les cafés, la musique. Quand on allait avec mes oncles, avec mon père quand il était là, qu’il nous offrait des cocas pendant qu’eux fumaient la chicha, entre hommes on goûtait la ville. Le quartier, Ain Shams : l’oeil du soleil, quelle ironie ! Ça fait longtemps qu’il nous a tourné le dos le soleil. Mais même après, même après que les routes ont été défoncées, les façades fissurées, ternes, parce que jamais ravalées, les arbres moribonds parce que jamais arrosés et même après que les poubelles ont envahi les rues, j’aimais Ain Shams.
J’aimais l’immeuble où on était. Maman nous avait raconté. D’abord le terrain nu qu’ils avaient acheté, puis dessus la maison de bois qu’ils avaient bâtie de leurs mains. Une pièce, puis deux, puis trois…, mes oncles les avaient rejoints. Ils arrivaient de la campagne, à la ville ils trouveraient du travail. Ils en avaient trouvé, ils avaient travaillé, l’argent était rentré et d’années en années, après le bois, les briques, après le rez-de-chaussée, le premier, le deuxième et le cinquième étage. Á chaque étage, un frère et mon père et nous au dernier. Un « immeuble d’aventuriers », elle disait. Et elle disait aussi qu’avant tout était plus facile, que le quartier, avant, était beau, propre et bien rangé, que les gens souriaient, que si mon père était toujours parti, au Koweit, en Irak, en Arabie Saoudite, il y avait toujours plus d’argent quand il revenait. La vie s’améliorait. On mangeait de mieux en mieux et de plus en plus souvent, on achetait même parfois des meubles ou des vêtements. Les enfants pourraient un jour faire de grandes études, avoir un beau travail et gagner beaucoup d’argent. La vie pourrait peut-être enfin changer pour de bon...
J’avais cinq ans, peut-être six, elle disait, quand le vent avait mal tourné.

Mais moi, longtemps, je ne l’ai pas senti ce vent. Oui, il y avait bien ces journées presque sans manger où de temps en temps le ventre faisait mal, mais c’était vite passé, le corps s’habituait. Et puis il y avait toujours finalement quelqu’un, un oncle, une cousine, au milieu de la nuit souvent, qui venait nous apporter le dîner. Et c’était un moment de fête. Aussitôt tous, on se levait, aussitôt réveillés, on gloussait, on s’agitait. Vite, vite, il fallait, sous les ordres pressés de maman, replier les matelas, repousser les couvertures, étaler la natte, apporter gamelles et couteaux et chauffer le charbon de bois. Ce charbon qui nous tenait chaud l’hiver, auprès duquel on se pressait, tous serrés, tous entassés, pour manger comme pour dormir, encastrés les uns les autres sur les lits trop étroits dans la pièce trop petite. Entassés mais soudés. On avait la chaleur au Caire, la chaleur des êtres humains.
Oui, il y avait tout ça, la faim, le froid l’hiver, l’espace qui manquait et les longues coupures d’eau ou d’électricité. Mais je n’en souffrais pas, pas que je m’en souvienne. Enfant, c’était un jeu même, de vivre à la bougie quelques nuits, de ne pas se laver plusieurs jours d’affilée ou de sauter dans les ornières des rues du quartier. Enfant, j’étais heureux. Et même après j’étais heureux. Même si elles étaient dures ces années d’étude, ces heures passées à lire, les soirs et les nuits, les week-ends, dans le cagibi noir du rez-de-chaussée de l’immeuble, il y avait l’espoir, l’espoir de devenir un grand, de devenir celui qu’espéraient les parents, celui qui redresserait la famille. Et même encore après quand j’ai voulu vivre ma vie, même si j’étouffais un peu à la maison, il y avait les bords du Nil où j’allais presque tous les jours, pour me recentrer, pour penser, ou au contraire pour ne pas penser, juste gouter la vue de l’eau, son bruit. Et même si j’étais payé une misère, il y avait encore l’espoir. J’aurais travaillé deux fois plus, j’aurais monté un commerce, j’aurais cumulé les salaires et j’aurais pu enfin avoir une maison à moi, une femme et des enfants. J’aurais fait vivre ma famille et j’aurais aidé mes parents, j’y croyais.
Et puis j’étais joyeux. C’est surtout ça, j’étais joyeux. Tous les jours je riais, toutes les heures, et je les faisais rire, tous. Maintenant, j’arrive même plus à sourire. J’étais joyeux et j’étais fier, maintenant j’évite les miroirs parce que mon reflet me dégoûte. J’étais insouciant avant tout, profondément insouciant, j’avais confiance en la vie et elle, elle m’a tué.
Mais qu’est-ce qui m’a pris de partir ?!

Non, je devais partir. Il y avait trop de choses, je ne dois pas oublier. Comment ça s’est passé déjà ? C’est de ça dont je dois me rappeler. Comment ça s’est passé ?
Ma première impression, c’est que ça s’est passé tout d’un coup. Tout d’un coup j’avais décidé. Encore une fois, le patron gueulait, une fois de trop, je plaquais tout. Je disais au revoir aux collègues, à mon retour à la maison, j’annonçais ma décision. Maman pleurait beaucoup, Omar m’admirait, papa acquiesçait en silence. Deux jours après, j’étais parti, d’un coup, d’un seul.
Mais si je cherche bien, il y en a mille des raisons qui m’ont fait prendre cette décision.
Je voulais penser par moi-même et le patron nous en empêchait. Il voulait qu’on obéisse sans poser de question. Je voulais choisir mes pensées, choisir mes actes, choisir ma vie, et le patron n’était pas seul à m’en empêcher. La famille m’en empêchait. Ils ne s’en rendaient pas bien compte, pour eux, c’était normal, ils avaient toujours fait ainsi, ils avaient vécu pour les autres, pour les parents, les frères et sœurs, les oncles et tantes et les enfants. Il n’y avait pas de moi pour eux, il n’y avait qu’un nous. Mais moi, ce moi, je le sentais, qui grandissait, qui étouffait sous le poids de leurs attentes. Il fallait veiller sur les siens, gagner pour eux de l’argent et gagner pour eux en prestige, sauver l’honneur de la famille. Il fallait veiller sur Omar surtout, le plus petit, le plus fragile. Et puis il fallait se marier. Il était temps passé vingt ans, il fallait commencer à chercher. Sinon qu’allaient penser les autres ? Que diraient les gens du quartier ? Ils avaient voulu me marier à la fille de l’immeuble à côté, à celle de la campagne où ils étaient nés. Moi je voulais aimer.
La famille me pesait, sa folie me pesait. Celle dont on taisait le nom mais qui se répandait. Celle de l’oncle Tarek qui depuis l’Irak et la guerre, depuis qu’il avait fui les bombes et, comme il le disait, « dormi avec les morts », parlait sans s’arrêter et sans être écouté, avec ces yeux vitreux qui ou bien s’absentaient ou bien brillaient soudain d’une lueur étrange. Ces mêmes yeux que Mohamed allait avoir plus tard quand il allait s’en prendre à nous en nous menaçant du poing, du couteau. Mohamed, mon frère, aîné déchu de la famille. Ces mêmes yeux qu’il avait eu sans aucun doute cette nuit où il s’en était pris à Laila. Laila, petite sœur détruite. Elle aussi, après ça, avait eu parfois ce regard.
La folie se répandait et, comme elle, la pauvreté se répandait qui contaminait tout partout. Et même si j’y croyais, même si j’avais cet espoir, insouciant, rivé au corps, je ne pouvais pas ne pas la sentir. Elle était là dans les rues, dans la poussière de l’air, dans les trous dans les routes et sur les saillies des trottoirs, dans les déchets déversés, dans les visages endurcis, dans la violence entre les gens. Elle était dans les récits de maman quand elle se souvenait et dans la colère de mon père quand il maudissait l’architecte, chaque fois qu’il passait la route qui séparait notre quartier du quartier riche d’à côté et que sa jambe lui faisait mal quand il en montait les marches, ce maudit architecte qui avait fait la route montante à l’image de notre état, une pente à grimper pour aller chez les bourgeois qui nous rappelait la pauvreté. Elle était là dans les rues et elle était chez nous. Dans la nostalgie de maman, dans la fatigue de papa, dans la santé fragile d’Omar qu’on ne pouvait pas soigner, dans les fenêtres mal isolées, dans les meubles qui s’abîmaient, dans nos salaires de misère… Elle était dans la monnaie, dans les pièces et dans les billets, dans cette obsession pour l’argent. L’argent, toujours l’argent, l’argent qu’il fallait rapporter, l’argent qu’il fallait compter, économiser, répartir, dont on parlait des heures durant, l’argent pour lequel on criait, on se déchirait. Et même si je n’étais pas malheureux, même si je ne cessais jamais de cultiver l’espoir, l’espoir, imperceptiblement, se consumait.
Ils disaient qu’il fallait travailler pour l’État, qu’il payait bien, qu’il prenait soin de ses employés. Ils disaient que le mieux, c’était de travailler pour l’Armée. Mais ils se trompaient. Ça c’était vrai avant. C’était vrai à leur époque, quand les fonctionnaires étaient rois, c’était plus vrai de mon temps.
J’y ai cru au début. J’y ai cru des années. Ils y croyaient tellement. J’étais « l’esprit de la famille ». L’élève et l’étudiant « brillant », remarqué par ses maîtres et ses professeurs. « Il parle bien cet enfant », « il apprend vite », « il est intelligent ». L’étudiant puis le chimiste. Blouse blanche et cheveux gominés. J’y ai cru des années et j’y croyais encore après. Je me débattais. Je travaillais jour et nuit, après le jour au Ministère, la nuit, dans le cagibi, je fabriquais des crèmes, des détergents, des savons… Je me débattais dans des flots qui ne pouvaient que m’avaler.
J’allais passer ma vie à économiser, pour les miens, pour le mariage, pour le logement, les funérailles, ma vie à préparer ma mort.
Il le fallait, je devais partir.

Adam,
Mai 2012.





Au départ je voulais pas partir (pdf, 261.5 ko).